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Full text of "Hérodien. Histoire romaine depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'à l'avènement de Gordien iii, tr ..."

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60002301 3F 



HÉRODIEN 



TTVOCiAHBlB Wt ■. nKMIN DIDOT. — MCSNIL (EUBK). 



HÉRODIEN 



HISTOIRE ROMAINE 



DEPUIS LA lORT DE lARC-AURÈLE 



JUSQU'A L'AVENEMENT DE GORDIEN DI 



TRABl-ITE OU CREC 



PAR LEON HALÉVY 



' .>î\ 



.i\ 



PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C» 

IMPRIMEURS DE l'INSTITUT, RUF. JACOB, 56 

1860 

Ton» drniU riteryé: 



^JA <i. -û. 



INTRODDCTION. 



I. 



Nous ne connaissons rien de la vie d'Héro- 
dien ; tout ce que nous en savons d'après lui- 
même , c'est qu'il a vécu sous le règne des em- 
pereurs dont il a écrit Vhistoire ; et qu'il a rempli 
quelques fonctions soit près du prince , soit dans 
l'État. Son histoire, écrite en grec y d'un style élé- 
gant, pur et souvent énergique , embrasse une 
période de soixante années environ, depuis la 
mort de Marc^Aurèle, l'an de l'ère chrétienne 180, 
jusqu'à l'avènement du jeune Gordien, l'an 238. 
L'époque de sa vie est déterminée par son propre 
témoignage: « Pour moi, dit-il (1), j'ai assisté 
ff à rhistoire que j'entreprends d'écrire; elle 
« n'est ni inconnue, ni sans témoins; elle vit 
« toute récente dans la mémoire de mes lecteurs ; 
« je veux l'écrire avec un respect religieux pour 

(1) Voyez livre I*' (préambule), page a. 

RdoMM. m 



Il INTRODUCTION. 

•c le vrai (1)... Le grand nombre de princes qni 
« dans le court intervalle do soixante années, 
c passèrent sur le trône, a rendu cette époque 
«c fertile en faits neufs et originaux. » Dans un 
autre passage, il s'exprime ainsi : « Je bornerai 
a ma tàcbo aux faits postérieurs à la mort de 
«r Marc-Aurèle; ils forment les souvenirs de ma 
a vieentière; je les ai vus, je les ai entendus; 
« j*y ai pris part dans mes fonctions auprès du 
a prince ou de TEtat (2). » Enfin, dans une partie 
un peu plus avancée de son histoire, il tient un 
langage différent sur la période de temps qu'elle 
embrasse, et il semble avoir agrandi son cadre 
de quelques années : « Le seul but, dit-il, que je 
« me sois proposé , c'est de réunir dans un seul 
« tableau les faits importants dont j'ai été le té- 
« moin sous le règne de plusieurs princes et dans 
« une période de soixante-dix ans (3). » Il fau- 
drait donc supposer que cette dernière partie de 
son histoire, s*il Ta écrite, comprenait les règnes 



(1) J*aicru devoir traduire ainsi Texpression remarquable 
d*Hérodien, qui porte le caractère d'une sévère conviction : 
fuxà 7c(£(7T)c ÂXr^Ooûç dbipiSdat, « avec toute la minutieuse pré- 
cision de la vérité, » 

(2) Livre F% ch. iv, page 4. 
iZ) Livre 11^ ch. xlix, page 90. 



iirniODUCTio?r. ut- 

de Gordien III et dé Philippe jusqu'à Tempereur 
Dèce (ran de J.-C. 249), et qu'elle n*est point 
parvenuejusqu'à nous; s'il n'était plusnaturelde 
penser qu'il s'en est tenu au terme qu'il s'était pri- 
mitivement assigné , ou que la mort l'a empoché 
de poursuivre. Il ne s'agit, du reste, que de deux 
règnes peu importants (le second surtout), et 
n*embrassant qu'un espace de onze années. 

Hérodien commence ses récils à la mort de 
Marc-Aurèle. L'éclat de cette vertu si pure, de 
cette noble vie, de ce beau caractère^ illumine les 
premières pages de son histoire, qui n'offrira 
plus guère ensuitoqu'un triste tableau de dégra- 
dation et d'abaissement. Il est, en général, sobre 
de réflexions ; mais son récit est animé, coloré ; 
c'est un narrateur et un peintre, plutôt qu*un 
historien dans l'acception philosophique du mot. 
On voit cependant que des sentiments généreux 
Tinspirent, et il flétrit avec une noble indépen- 
<iance les honteux excès des princes dont il 
jious raconte la vie. Il semble comprendre que la 
douloureuse vérité qui ressort do ses récits s*y 
manifeste assez d'elle-même, sans qu'il soit né- 
cessaire d'y arrêter la pensée de ses lecteurs. 
Quelquefois cependant la décadence de l'empire, 
l'avilissement du peuple romain, la basse avidité 



nr INTRODCCTION. 

des soldats lui arrachent d*éioqueQtes paroles. 
Quand il montre Didius Julianus conduit au pa- 
lais par les prétoriens qui lui ont vendu l'empire, 
au milieu du silence du peuple qui se contente 
de l'injurier de loin, il ajoute : « C'est à cette épo- 
« que surtout que commença la corruption des 
« soldats. Depuis ce temps , ils montrèrent une 
« insatiable et hideuse cupidité, et affichèrent 
« le plus grand mépris pour le souverain. Ils 
« avaient vu triompher leur audace et Pertinax 
« mourir sans vengeur; l'empire avait été mis 
« à l'encan, et acheté sans que personne s'op- 
« posât à une pareille infamie; cette impunité les 
« encouragea, ût naître leurs honteux excès 
« et fomenta leur indiscipline (1). » Ailleurs, 
quand Septime Sévère, traversant la Pannonie, 
arrive aux frontières de l'Italie pour s'emparer 
de l'empire : « La vue d'une si nombreuse ar- 
« mée, dit l'historien, épouvante les villes d'I- 
cc talie. Les habitants de cette contrée, depuis 
^ longtemps étrangers à la guerre et aux armes^ 
« ne songeaient plus qu'à cultiver en paix leurs 
ce champs» Du temps de la république, lorsque 
c le sénat nommait les généraux, tous leshabi- 

(1) Linell, eb. ilxiy, page 66. 



INTBODUGTIOIC. . V 

« tants de l'Italie portaient les armes ; ce sont 
« eux qoi soumirent la terre el les mers, triom- 
« phèrent des Grecs, des Barbares, et ne laissé- 
« rent aucun pays, aucun climat sans y étendre 
« leur domination. Mais lorsqu'Auguste devint 
« le seul maître de l'empire, il habitua son 
« peupleau repos, le désarma, prit à sa solde des 
« étrangers mercenaires, auxquels il confia la 
« défense de ses frontières, déjà protégées d'ail- 
« leurs par de vastes fleuves, des précipices et 
« d'impraticables déserts (1). » 

Le premier traducteurd'Hérodien fut Ange Po- 
litien, dont la version latine parut en 149;{, et 
la première édition grecque de cette histoire fut 
publiée par les Aides en 1503 : l'original ne fut 
donc imprimé quedixannées après la traduction. 
L'œuvre de Politien est renommée pour son élé- 
gante latinité; mais on peut lui reprocher avec 
raison d'avoir souvent altéré le sens , et d'en 
avoir usé avec son modèle plus librement qu'il 
n'est nécessaire dans une version latine, où un 
calque presque rigoureux est permis : l'écrivain 
grec, en un mot,nese retrouve pas toujours, avec 
sa physionomie véritable, sous la plume habile 

(I) Livre II, ch. xxxvni, page 79. 

a. 



VI INTRODUCTION. 

de Politien. La première traduction française 
d'Hérodien, qui puisse mériter à peu près ce 
titre, est celle de Bois-Guillebert, qui parut 
60 4675. Ce traducteur dit naïvement dans sa 
préface, en parlant d'Hérodien : « Quoique son 
« histoire ne comprenne que ce qui s'est passé 
« durant sotxante-dix ans ou environ, elle 
« raconte des accidents et des révolutions si ex- 
ff traordinaires , que le récit n'en parait pas dé- 
« sagréabley vu que de treize ou quatorze (1) 
« empereurs dont il décrit le règne, Sévère 
« est le seul qui soit mort dans son lit. » Entre 
cette traduction et celle de l'abbé Mongault, de 
TÂcadémie française, qui fut publiée en 1 700 (2), 
ilsemble qu'un siècle se soit écoulé, tant dans 
ce court espace de vingt-cinq années la langue 
a changé de physionomie. Mongault a commencé 

(l}Bois-GuilIebert se trompe dans son énumération. L'his- 
toire d*Hérodien renferme en réalité dans un espace de soixante 
années dix-sept empereurs, savoir : Commode, Pertinax, Di- 
dius Julianus, Niger, Albinus, Septime Sévère, Géta, Cara- 
calla, Macrin, Héliogabale, Alexandre Sévère, Maximin, Gor- 
dien, Gordien le fils , Maxime, Balbin, Gordien III. 

(2) Une seconde édition a paru en 1745. Elle porte ce titre : 
Histoire romaine dllérodien^ traduite du grec eu français, 
avec des Remarques sur la traduction, par M. Tabbé Mon- 
gault, de l'Académie française, ci -devant précepteur de mon- 
seigneur le duc d'Orléans; Paris, in-12, 1745. 



INTRODUCTION. VII 

la série de ces tradacteurs incolores, dont la 
prosesansmouvementet sans vie fut à la langue de 
FéDelon ce que la poésie de Campistrou fut à la 
poésie de Racine. Dans le langage incorrect et 
rude de Bois-Guiliebert, il y a au moins une cer- 
taine énergie, un certain relief, où revit de temps 
à autre l'aspect du modèle. Mongault a tout ef- 
facé. G'eslun de ces traducteurs qu'on a longtemps 
appelés élégants, auxquels la plupart des biogra- 
phes conservent ce titre traditionnellement et 
de confiance, mais qui sont mis aujourd'hui à 
leur véritable place par ceux qui les lisent. 
Son plus grand défaut n'est pas l'infidélité ; mais 
y travestit constamment à la française l'écrivain 
grec, et il justifie son système de traduction dans 
une préface et dans des remarques qui sont un 
curieux monument de la crilique et de l'esprit 
littéraires du temps. Gtons-en quelques exem- 
ples. 

En parlant de Festus, l'affranehi favori de 
Caracalla et son secrétaire, Hérodien dit : «c Le 
« préposé aux souvenirs de l'empereur (1). » 
Mongault traduit : « Qui tenait l'agenda du 
A prince. » Il est vrai qu'à la même époque, 

(l) ^r^; o£ PaaiXîiOU {xviJîxr,? ::poeaTwç. Livre IV, cll. XIY. 



TIIl IHTBODCCTIOR. 

Tabbé d'Olivet, également de rAcadémie fran- 
çaise, dans le Traité de la Nature des Dieuœ, de 
Cicéron» traduisait forum par Vhôtel de ville (1)« 
Dans le récit de l'assassinat de Garacalla par le cen- 
turion Martial, qui avait saisi pour Texécution de 
son projet une occasion où l'empereur était 
obligé de s'arrêter solitairement dans un endroit 
écarté , Hérodien dit : a qu'au moment où le 
« prince avait le dos tourné et détachait ses vête- 
« reents (2), Martial le frappe à la gorge... » 
L'abbé Mongault dit qu'il a supprimé ici une cir- 
constance (celle des vêtements détachés) que la 
politesse de noire langue ne lui a pas permis de 
laisser dans sa traduction : « M. de B. G. (3), 

(1) « Ut si quk in domutn aliquam, aut in gymnosium, aat 
în forum veoerit... • « Comme quand on entre dans une 
maison, traduit d'Olivet, dans un coUége^ dans un kôtei de 
ville.., • CicéROif, de Naturà Dearum^ livre 11, Érad. de 
rabbé d'Olivet. 

(2) Tàç ivOriiaç tûv (xr,pS)v xaOiXxovxi ; traduction latine ///- 
térale: Vestimenta crurium demittenti. (Livre IV^ ch. xxiv. 
f^oyez^ge 164.) 

(3) Son véritable nom était Pierre le Pesant, sieur de Bois- 
ftuiLLEBBAT. 11 était lieutenant général du bailliage de Nor- 
mandie^ et mourut en 1714. Ou lui doit encore une traduction 
de VUiêtolre de Dion Casshu de Nieée, abrégée par Xi* 
philia. Il avait été élevé à Port Roy al, et était neveu, à 
la mode de Bretagne, du maréchal de Vauban. CTest à tort 



nmoDucTioK. ix 

m ajonte-t-îl, n'a pas cru ses lecteurs si difficiles; 
« il leur dit tout crûment que Caracalla fut tué 
« comme il renotiait son aiguillette; et il les 
« avait préparés à cette grossièreté par une autre 
« qui la valait bien. » Ainsi , ce qu'il trouve 
de répréhensible dans ce détail, c'est sa grossie^ 
retéf et non pas l'étrangeté de la traduction qui 
réunit le plus ridicule anachronisme au contre- 
sens. L'autre détail non moins grossier qu'il 
relève, et par lequel, dit-il, Bois-Guillebert 
avait « préparé » ses lecteurs, c'est que ce tra- 
ducteur, suivant Hérodien jusque dans cet en- 
droit écarté où il nous le montre obligé de s'é- 
loigner sans témoins, pousse le scrupule de la 
traduction jusqu'à une fidélité tout à fait cruelle 
pour cette «c politesse delà langue française «dont 
parle l'abbé Mongault, ce qui n'empêche pas ce 
digne abbé de reproduire textuellement les ex- 
pressions par tropréalistes de Bois-Guillebert (1). 
• 

que la Biographie universeile dit que sa traduction d'Héro • 
dieo a paru sous les initiales B. G. Tai sous les yeux Tédi- 
tioD originale, dont voici le titre : Histoire romaine, escrite 
par ^^0£/i»i, traduite du grec en français par Monsieur de 
BoisguUbert (qui n*est pas Torthographe véritable du nom), 
1 vol. in-12; Paris, chez Guillaume de Luyne, au Palais, 
dans la gallerie (sic) des Merciers, 1676. 
(1) Les amateurs de curiosités littéraires peuv^t consulter 



X nCTBODDCTION. 

Poar le dire en passant, la traduction de ce vieil 
écrivain est^ en général, beaucoup plus fidèle que 
celle de Tabbé Mongault, quoique ce dernier 
l*accuse d'une manière assez peu courtoise, avec 
une évidente injustice, et^ à coup sAr, sans 
preuves, d'avoir traduit sur la version latine de 
PoJitien. 

Rien de plus curieux, nous l'avons dit, que les 
Remarques dont l'abbé Mongault a accompagné 
sa traduction. Tantôt il dit que « pour empêcher 
une équivoque, il transpose une période y afin 
d'empêcher le lecteur de prendre à gauche. » Il 
ajoute que de M. Dois-Guillebert n'a pas été si ha- 
bile à se garer de cette maudite équivoque , et 
qu'il a donné tout au travers. Tantôt il supprime 
une expression, disant a qu'elle n'est pas assez 
de nos manières pour la faire passer dans notre 
langue. » Il aurait retranché tel autre passage, 
« s'il n'avait consulté que son goût ; mais il a 
été bien aise que le lecteur pût voir quel était 
celui de son auteur. » Il dit de quelques autres 
détails qu'il supprime : « que ce sont des cir- 
constances qui ne sont bonnes qu'à embarrasser 
le style. » Ailleurs il prétend que « les Grecs 

(page 24S) la traduction de Bois^Guillebert que nous avona 
indiquée plus haut. 



INTRODUCriOir. II 

aiment à parler eo lieux communs et qae les Frau 
çais vont d'abord à l'applicalion, ce qui donne 
austyle plusde force et de justesse, d Quand Hé- 
rodien, racontant la bataille livrée par Maximin 
aux Germains sur les bords du Rhin , dit : « Le 
« marais fut rempli de cadavres , et le lac rougi 
« de sang offrait Timage d'un combat naval au 
« milieu d'une armée de terre (1) » ; Mongault 
traduit : « Il se fit alors un si grand carnage que 
le marais devint rouge de sang et Tut comblé de 
corps morts. » Et il met en note : « La pensée 
d'Hérodien m'a paru si puérile (l'image du 
combat naval), que j'en ai eu honte pour lui, 
et par charité je l'ai cachée dans les Remarques. 
Ceux qui aiment les concetti à l'italienne m'en 
feront peut-être une affaire; mais il faut qu'ils 
me pardonnent en faveur de quelques autres 
petits traits du même goftt auxquels je n'ai point 
touché, sans compter plusieurs hyperboles un peu 
difficiles à digérer. On verra dans les remarques 
qui me restent à faire quelques figures que j'ai 
laissées, quoique j'appréhende qu'elles ne trou- 
teront pas grâce auprès des lecteurs qui aiment 
et apprécient la nature. » 

il) Voyez livre VII, ch. vi, page 22«. 



XII IlVTRODCCTIOlf. 

Dans sa Préface, où il expose ses principes de 
traduction avec un laisser-aller et une légèreté de 
style sans exemple, il annonce qu'il tâchera de 
justifier dans ses Remarques les principales li- 
bertés qu'il a prises. On vient de voir et on peut 
juger de quelle manière il s'en acquitte : « Pour 
les autres libertés moins considérables, ajoute- 
t-il (1), il faut s'en rapporter à un traducteur. 
On doit être persuadé qu'on ne chicane point son 
auteur, et qu'on ne se chicane point soi-même à 
plaisir; et je confesse en mon particulier que je 
suis fort d'humeur à m'épargner toute peine 
inutile. » C'est dans ce style qui semble une rémi- 
niscence des précieuses , et qui tient à la fois des 
àbbés de ruelle et des marquis de Molière que 
le grave écrivain présente un système de traduc- 
tion auquel 11 ne s'est montré que trop fidèle (2). 

Je trouve dans l'ouvrage peu connu d'un in- 
génieux et savant bénédictin de la fin du siècle 
dernier (3), celte définition naïve de l'art de tra- 

(1) L*ABBB MoNGAULT, Préface de sa Traduction (THé" 
rodien, 

(2) f'oyes notes du livre VII, page 304. Nous y citons en- 
core une curieuse remarque de Fabbé Mongault sur le récit 
que fait Hérodien de Tassassinat de Yitaiien, préfet du pré- 
toire à Rome, par les émissaires de Gordien. 

C3) De la traduction considérée comme moyen d'appren- 



llfTBODUCnOlf. IIII 

duire : « La fidélité de la traduction consiste à 
faire dire à un anteur tout ce qu'il dit, à ne 
lui faire dire que ce qu'il dit, et à le lui faire 
dire comme il le dit. » Le précepte est bon; 
mais il est plus facile de le donner que d'indi- 
quer les moyens de s'y conformer ; le brave bé* 
nédtctin l'a tenté. C'est aussi ce que Rollin a 
essayé de faire dans son Traité des Études , 
modeste et précieux monument du goût tradi- 
tionnel des études françaises, en ajoutant à quel- 
ques règles pleines de sens Tautorité des exem- 
ples (1). Il choisit avec raison quelques lettres 
de Pline le jeune, traduites par de Sacy ; puis 
il arrive à l'abbé Mongault, dont nous venons 
de parler^ qui a traduit aussi les Lettres de Cicé' 
ron à Atticus. On sait que Saint-Réal a publié 
la traduction de deux lettres de ce célèbre re- 
cueil : Rollin les met en regard des deux mêmes 

dre une langue, et comme moyen déformer le goût, par dom 
François-Philippe Goubdin, religieux béDédictin do la oon* 
grégation deSaint-Maur, aDcien professeur de rhétorique, etc., 
1 vol. iQ-13; à Rouen, de rimprimerie privilégiée, 1789. 

(I) Traitédes Études, tome !«', pag. 1 13 etsuiv., in-13, édit. 
stéréot. ; Paris, 1825. — Voyez aussi Fédition des Œuvres 
de RoUin^ m-S*, publiée par M. Letronne, et précédée du 
remarquable Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berviile, 

que rAeadémie française a couronné en 1818. 

b 



XIY INTBODDCTION. 

épttres choisies dans la version de l'abbé Mon- 
gault. Les deux versions sont médiocres, pour 
ne pas dire plus* Rollin les compare, fait re- 
marquer les différences, relève les imperfections, 
les inexactitudes ; il signale aussi, avec nne rare 
indulgence, les mérites divers. Il semble voir 
le digne professeur faire sa classe de seconde au 
collège Duplessis. C'est presque toujours sous 
une forme dubitative qu'il émet ses critiques. Il 
a toutes sortes d'égards pour l'abbé deSaiut-Réal, 
et les plus délicats ménagements pour l'abbé 
Mongault, « qui a été autrefois, dit-il, son dis- 
ciple en rhétorique ; » et « je me souviens en- 
« core, ajoute-t-il, que dès lors il se distinguait 
« par un goût particulier et une étude exacte 
« de la langue française. » Mais peu après, 
l'embarras du sage critique devient très-grand , 
car l'écolier semble avoir perdu ces bonues ha- 
bitudes do sa jeunesse, et le maître se voit con- 
damné à relever une faute grossière dans la 
version de son cher disciple, devenu, pour cette 
traduction des Lettres à Atticus j membre de 
l'Académie française (1) : « Je me promettais 

(l)Déjà membre de rAcadémic des inscriptioDS et belles- 
lettres pour sa traduction d'Hérodien , labbé Mougault fut 
nommé à F Académie française cq 1718, et eut pour succès- 



INTRODUCTIOir. XV 

OU plutôt je ne doutais point que cette entrevue 
ne suffît pour raccommoder tout' (1). » « Je 
ne saisj dit avec une bonhomie charmante 
Texcellent RoUin , devenu tout à coup , par la 
volonté de Tabbé Mongault, professeur de 
sixième, si notre langue souffre qu'on joigne 
ainsi deux verbes avec un régime qui ne convient 
qu'à l'un d'eux, car on ne peut pas dire : « Je 
me promettais que cette entrevue ne suffît... 
Hais c'est de M. Mongault, devenu en cela mon 
maître comme en bien d'autres choses, que je 
dois recevoir des leçons sur ce qui regarde les 
délicatesses de la langue française. « Ici per- 
sonne ne sera de l'avis du bon RoUin. 

Du reste, cet abbé Mongault, très-faible écri- 
vain, fut un honnête homme et un caractère 
droit. Il avait été chargé en 1710 de l'éducation 
du fils atné du duc d'Orléans , plus tard régent 

seur Duclos en 1746. Frérel a proDoncé son Éloge à TAca- 
démîe des inscriptions. Rollin, qui avait pris part aux que- 
relles religieuses du temps et s*était montré fervent janséniste, 
ne put obtenir le même honneur, et il ne fut permis à de 
Boze, son confrère, de faire son éloge qu*à condition de ne 
louer en lui que récrivain. 

(1) « Quod cum accidisset, confidebam ac mihi persuase- 
ram fore ut onmia placarentur inter vos... » Lettres de Ci- 
céron à Attieut^ XVII, livre I ; trad. de Tabbé Mongault. 



XVI I!rrR0DUCT101f. 

du royaume. Il fut payé de ses soins par la con- 
cession de plusieurs bénéfices et par la place de 
secrétaire général de l'infanterie dont le duc de 
Chartres était colonel. L'abbé Dubois , devenu 
premier ministre , le priait un jour d'engager 
le prince à venir travailler avec lui : « Je n'a- 
buserai jamais, répondit-il, de la confiance du 
prince pour l'engager à s'avilir. » Ce qui n'a 
pas empêché Voltaire d'affirmer, nous ne sa- 
vons sur quels témoignages , que l'abbé Mon- 
gault mourut de chagrin de n'avoir pu faire au- 
près de son élève la môme fortune que l'abbé 
Dubois. La vie laborieuse , quoique mondaine , 
de l'abbé Mongault, l'âge avancé auquel il mou- 
rut (72 ans), et une maladie cruelle dont il 
souffrit pendant les dernières années de sa vie , 
laissent à cette accusation peu de vraisemblance. 



II. 



C'est surtout, nous l'avons dit, par le mouve- 
ment et la variété du récit que se distingue Hé- 
rodien. Son langage est quelquefois trop fleuri; 
il abuse des harangues, qu'il place en trop grand 
nombre peut-être dans la bouche des princes et 
des généraux , défaut qui lui est commun avec 



INTBODUCTIOX . XVlf 

la plupart des historiens de Tantiquilé f mais il 
rachète ces imperfections par le soin qu'il ap- 
porte à la peinture des mœurs, des coutumes 
locales et à la vérité de ses tableaux. Nous en ci- 
terons pour exemple son récit des honneurs fu* 
nèbres rendus à Septime Sévère, etsa description 
si détaillée des cérémonies de l'apothéose, au 
milieu desquelles s'accomplissait la divinisation 
des empereurs, l'une des pages les plus précieuses 
que nous ait laissées l'antiquité (1). Témoin siur 
cère et véridique, on voit qu'il ne cherche pas ^ 
pénétrer le secret de l'histoire, et qu'il semble 
plutôt croire, comme la plupart des anciens, 
qu'elle n'en a qu'un seul, les passions de l'homme. 
S'il n'est pas, dans toute l'acception du mot, un 
conteur anecdotique , comme Suétone > s'Usait 
peindre autant que raconter, et s'élève presque 
toujours jusqu'à toute la gravité de l'histoire, 
il n'en appartient pas moins, par la nature des- 
criptive et tempérée de ses récits, à la classe des 
annalistes et des narrateurs, et il contribue à rem- 
plir une des lacunes de la littérature ancienne, 
plus riche en grandes pages , en imposante tar 
bleaux, qu'en curieuses esquisses des usages et 

(1) Voyes Bvre IV, eh. m, pages 19S et suLv. 



XVni INTRODUCTION 

de la vie iDtérieure des peuples. Qui ne préfère 
les Douze Césars de Suétone, si abondants en dé- 
tails sur la vie intime et secrète des empereurs , 
à des productions d'un ordre plus élevé , et qui 
ne donnerait les Notices de cet écrivain sur les 
rhéteurs, les grammairiens et les poètes, pour 
ceux de ses ouvrages qui no sont pas parvenus 
jusqu'à nous, ses livres sur les gymnases des 
Grecs, sur l'année romaine, sur les spectacles, 
sur les lois et les coutumes, ses traités des noms 
propres, des augures, son livre de la république 
et ses mélanges (de rébus variis)^ où il devait 
nous montrer la vie romaine sous tous ses as- 
pects? Ne donnerions-nous même pas volontiers 
quelques beaux chapitres de Tacite pour le récit 
perdu de son voyage à la colonie d'Agrippa? 

Lenain de Tillemont juge et apprécie en ces 
termes Hérodien (1) : C'est un complet hommage 
rendu à l'écrivain et en même temps une cu- 
rieuse page d'histoire et de critique au dix-sep- 
tième siècle : 

« Il faut mettre aussi sous ce règne (celui de 
Gordien III) Hérodien, fort connu par les huit li- 

(1) Histoire des Empereurs et des autres princes qui ont 
régné pendant les six premiers siècles de i'£glise , par Lenain 
de Tillemont, tome III, page 298 ; Paris, 1691, in-4». 



INTRODUCTION. XIX 

vres grecs qu'il nous a donnés de V Histoire des 
Empereurs, depuis la mort de Marc-Aurèle jus- 
qu'à celle de Maxime et de Balbin. Car il nous as- 
sure lui-même que l*histoire de ces soixante-huit 
ou soixante-dix années est celle de son temps et 
de ce qu'il avait vu ; de sorte qu'il devait être 
extrêmement âgé dès le commencement de Gor- 
dien. Il était à Rome à la fin du règne de Com- 
mode, et il parait qu'il avait déjà quelque âge. Il 
nous assure qu'il avait été employé en divers mi- 
nistères de la cour et de la police (1), ce qui lui 
avait donné moyen de prendre part pour lui-même 
à quelques-unes des choses qu'il rapporte. C'est 
tout ce que nous pouvons dire de sa vie , car 
nous avons déjà montré autre part qu'il ne le 
faut pas confondre avec Hérodien^ grammairien 
d'Alexandrie, qui vivait sous Marc-Aurèle (2). 

(1) LenaiD de Tillemont traduit ici Hérodien à sa façon. 
Notre historien dit : « Ayant été dans les ctiarges de cour ou 
dans les fonctions civiles. » 'Ev paaiXtxâi^ ^ S7)|xoa(at( L7a;ps- 

(2) Les uns Font cru fils de ce grammairien d'Alexandrie, 
surnommé Dyscoie (le difficile); les autres Font regardé 
comme le grammairien lui-même. Cette confusion a été sou- 
vent faite ; de Tillemont Ta combattue, tome II, page 418 de 
son Histoire des Empereurs. A des raisons puisées dans le 
rapprochement des dates et qui semblent concluantes, il 
ajoute : « L'esprit noble et élevé que l'on voit dans son his- 



INTRODUCTIOlf. 

Pour son histoire, Photius en fait un juge- 
ment fort avantageux , car il dit « que son style 
« est clair, élevé et agréable; que sa diction est 
• tempérée , tenant le milieu entre Téléganoe 
« affectée de ceux qui dédaignent toute la beauté 
« des expressions communes et naturelles, et le 
« discours bas et sans vigueur de ceux qui se 
« font honneur d'ignorer les règles de Fart ; qu'il 
« ne recherche point un faux agrément par des 
« discours inutiles et qu'il n'omet aussi rien de 
« nécessaire ; qu'en un mot il cède à peu d'au* 
a teurs dans toutes les beautés de l'histoire. » 
Capitolin, qui en beaucoup d'endroits ne fait que 
le traduire et Tabréger, et qui le cite assez sou- 
vent, lui donne encore un grand éloge, en di- 
sant qu'il suit la vérité; mais il ajoute que c'est 
seulement en la plupart des choses (1). Il le com- 

« toire paraît aussi fort différent de cette basse exactitude 

• ordinaire aux grammairiens et qu*on remarque surtout dans 

• Hérodien d'Alexandrie. » On voit que Lenain de Tillemoot 
qualifle durement et injustement Tesprit de critique et d'exa- 
men qui distingue les travaux des scoiiastes. Mais la valeur 
des mots a changé depuis, et par « basse exactitude » le sa« 
▼ant écrivain ne croyait pas désigner d'une manière inju- 
rieuse une nature de reciierches peu élevées et s'attacbant k 
de minutieux détails. 

(I) J.CAULBsriTOLiif, fie cF^lbinus, page S4. L'exprès- 



ixnoDccnoif. xxi 

bat en effet en quelques eodroits, et nous nous 
sommes encore cru obligés de Tabandonoer en 
d'autres. Capitolin l'accuse aussi d'avoir été trop 
favorable à Maximin, pour ne pas l'avoir été as- 
sez à Alexandre (Sévère) ; et cette censure est 
confirmée par Vossius et par d'autres. Nous 
n'oserions non plus dire avec Photius qu'il n'o- 
met rien de nécessaire , si on ne l'entend de ce 
qui regarde la beauté et l'ornement de l'histoire. 
Car il omet et les dates et beaucoup d'autres cho^ 
ses qui auraient pu éclaircir de grandes difficul* 
lés. Il semble avoir plus donné à l'agrémeut 
qu'à l'exactkttde; je pense qu'il savait peu la géo- 
graphie. » 

Ce reproche fait à Hérodien d'avoir favorisé 
Maximin aux dépens d'Alexandre Sévère a été 
plusieurs fois répété sur la foi de Jules Capito- 
lin et de quelques autres écrivains de l'histoire 
Auguste (1). Il est dénué de tout fondement : il 

non de Jules Capitolin est celle-d : Jdfidem pkrnque cUxU. 
On voit donc combiea l'interprétation du savant écrivain est 
inexacte et forcée. La traduction véritable serait: « Véridique 
presqu*en tout point; » ce qui est, selon nous, le plus bel 
âoge et le plu& rare qu'on puisse &ire d'un historien. 

(1) On sait que les écrivains de Thistoire Auguste (Spartia^ 
DUS, Ulcatius Gallicanus, TrebeIKus Pollio, Jules Capitolin , 
iaoïpnde et Vopiscus) embrassent la période comprise entre 



XXn INTRODCCTIOir. 

suffit de se reporter au début du septième livre 
de l'histoire d'Hérodien : « Nous avons consacré^ 
« dit-il 9 le livre précédent à la vie d'Alexandre, 
« et nous avons raconté sa mort après un règne 
« dequatorzeans. Maximin, parvenu à Tempire, 
« changea totalement la face des choses : il usa de 
«son pouvoiravec violence, avec une rigueur qui 
« inspira l'effroi. Il s'efforça de faire succéder 
ic partout au gouvernement le plus doux et le 
« plus modéré toutes les cruautés de la tyran- 
« nie(l). » Peut-on présenter d'une manière plus 
saisissante le contraste des deux règnes? Il est 
vrai qu'Hérodien ne cache aucune des fautes 
commises par Alexandre Sévère sous l'empire et 
sous l'influence de sa mère Mammée; il est vrai 
aussi qu'il trace de l'expédition d'Alexandre con- 
tre les Perses un tableau tout contraire aux bril- 



Marc-Aurèle et Dioclétien; s'étendant ainsi un dcmi-siède 
environ de plus que Thistoire laissée par Hérodien. Lamothe- 
Levayer (Jugement des principaux historiens, tome 1'% 
io-folio, t6ô6) appelle Jules Capitolin ie pire de tous, et, de 
son côté, Lenain de Tillemont, généralisant une critique plus 
sévère encore, n*hésite pas de dire : « Lampride et les autres 
qui ont fait l'histoire Auguste.au commencement du qua- 
trième siècle , ne méritent pas le nom d'historiens. » ( His- 
toire des Empereurs, tome III.) 
(1) Livre VII, ch. i, page 223. 



INTRODUCTION. XXlU 

lants récits de Lampride (1). Mais, malgré le sur- 
nom de Persique décerné par le sénat à Alexandre 
et les médailles frappées en l'honneur do ses 
victoires, Timparlialilé connue d'Hérodien , les 
détails précis dans lesquels il entre sur la né- 
gligence et les fausses manœuvres d'Alexan- 
dre j qui amenèrent la déroute de l'armée ro- 
maine et sa retraite désastreuse sur Antioche, 
montrent assez de quel côté se trouve la vé- 
rité. Sans doute l'Alexandre Sévère d'Hérodien 
oe ressemble pas au portrait de fantaisie tracé 
par Gibbon et d'autres historiens, qui font de 
ce prince un Louis XII accessible à tous , ren- 
dant la justice sous les portiques de son pa- 
lais , vivant en sage, ayant sous les yeux l'i- 
mage de Jésus-Christ, en compagniede celles d'A- 
braham, d'Orphée et d'Apollonius de Thyanes. 
Un peu plus, et Gibbon en ferait un lord-maire, 
un alderman de la cité de Londres. Il vaut 
mieux, je pense, nous en tenir au récit et au ju- 
gement d'Hérodien, son contemporain. Quanta 
l'omission des dates dont l'accuse Lenain de Til- 

(1) « Le plus foutif et le plus négligent des écrivaios de 
rhistoire Auguste , » aujugemeatde Lamothe-Levayer. {Ju- 
gement des principaux historiens^ ibid.) 



xxnr nmoDDcriON. 

• 

lemont , c'est un reproche très-mérité^ mais qui 
peut s'appliquer à un grand nombre des histo- 
riens de Tantiquité. Pour ce qui est de la géogra- 
phie, Hérodien savait celle de son temps ; nous 
trouvons même qu'il trace souvent à grands traits 
la physionomie des peuples et celle des climats. 
Nous ajouterons que Lenain de Tillemont et les 
écrivains de son époque seraient aujourd'hui des 
géographes très-distancés» ce qui n'ète rien au 
respect qui leur est dû. 

Nous revenons, et à dessein, sur le passage de 
Photius que cite Lenain deTitleniont, et qui ren- 
ferme le jugement porté sur Hérodien par le sa- 
vant patriarche de Gonstantinople. Rétablissons 
d'abord cette citation dans sa vérité , car de Til- 
lemont ne nous semble pas avoir traduit Photius 
avec toute l'exactitude désirable : 

<r Le style de cet écrivain, dit Photius, est' 
<c clair, plein de limpidité et d'agrément; il se 
« sert d'expressions tempérées; il n'exagère pas 
« l'élégance attique , qui trop souvent déBgure 
<c la grâce native du langage vulgaire; il ne 
« tombe point non plus dans la trivialité qui 
« semble fuir tout l'attrait de l'art. En outre , il 
« no s'enfle jamais d'ornements superflus et n'o- 
« met point le nécessaire. Pour le peindre d'un 



INTRODUCTIOIf. XTLY 

« mot, il ne le cède qu'à un petit nombre pour 
« la réunion de toutes les qualités de l'histo- 
ff rien (i). » 

Dans ce jugement sommaire où les mérites de 
récrivain sont appréciés par le juge le plus com- 
pétent, un mot surtout nous a frappé : « Héro- 
dien n'omet point le nécessaire. » Mais cependant 
une grave pensée s'ofTre à Tesprit. Hérodien ne 
dit pas un mot des persécutions des chrétiens^ qui 
occupent une si grande place dans les historiens 
de l'Église au troisième siècle ; il n'en parle pas, 
et le savant patriarche trouve « qu'il n'omet 
point le nécessaire. » Hérodien, l'historien si exact 
et si consciencieux de Septime Sévère, passe sous 
silence la terrible persécution des chrétiens pla- 
cée sous ce règne. Il est difficile de comprendre 
comment il s'abstient de toute mention des mar- 
tyrs delà religion nouvelle; comment lui, le 
conteur disert et habile, il ne nomme pas le pape 
Zéphirin, son contemporain, ni ces fameux sec- 
taires, Praxéas etNatalis, condamnés comme 
hérétiques , le premier parce qu'il n'admettait 
qu'une personne en Dieu , le second parce qu'il 
ne voyait dans Jésus^Christ qu'un philosophe et 

<1 ) Phot lus» Bibliotheca Crxca^ Cod . 99^ page 376, ÎD-fol . 



XXVI INTRODUCTION. 

un sage ; comment ses yeux ne sont pas frappés 
des progrès de cette religion naissante, de cette 
foi, de cette discipline, de cette splendeur que, se- 
lon les historiens de TÉglise, Zépbirin maintenait 
dans son clergé. Et le savant Photius, le pieux pa- 
triarche (car on peut lui donner ce nom, malgré 
ses démêlés avec le pape Nicolas l" et leur excom- 
munication mutuelle) , trouve qu'IIérodien a n'o- 
met rien de nécessaire. » Il ne parle pas de Tédit 
de Sévère défendant qu'on se fit juif ou chrétien. 
Quand il raconte les crimes et les folies d'Hélioga- 
bale, introduisant à Rome le culte du soleil, y 
déployant les pompes de la religion phénicienne , 
forçant les sénateurs et les chevaliers de prendre 
part à ses orgies saintes , mariant le soleil et la 
lune , dérobant les statues desdieux et pillant les 
temples ; quand il montre la religion romaine s'en 
allant pièce à pièce au milieu de l'indifférence du 
peuple, pour qui ces extravagances sont un amu- 
sement et un spectacle, comme les combats de 
gladiateurs et les jeux du Cirque ; il ne dit rien, 
lui, le* païen sceptique ou indifférent , de cette 
religion nouvelle, ayant déjà des prêtres, un 
culte, des martyrs; et Photius , le patriarche 
chrétien^ dit « qu'il n'omet rien de nécessaire. » 
Ge silence d'un écrivain contemporain, qui n'est 



INTRODUCTION. XXVII 

l'objet d'aucun étonnement , ni d'aucun blâme 
de la part d'un illustre prélat du neuvième siè- 
cle ; la perpétuelle confusion qui se faisait, aux 
premiers siècles, de la religion juive et de la 
religion chrétienne, des juifs et des chrétiens eux- 
mêmes ; le vague, le désaccord et le peu d'auto- 
rité des témoignages opposés aux relations con- 
temporaines; la fable continuellement mêlée à 
l'histoire dans le récitdes persécutions et des mar- 
tyres, doivent faire apporter la plus grande cir- 
conspection et la plus scrupuleuse réserve dans 
l'appréciation des faits relatifs à 'l'histoire de 
l'Église au troisième siècle. Il ne faut pas ou- 
blier que Suétone (Rigne de Claude, ch. 25) 
dit que cet empereur chassa de Rome les juifs^ 
« qui, à r instigation d'un certain Chrest (im- 
pulsore Chresto), y suscitaient des troubles fré- 
quents; » et que l'un des principaux faits de la 
persécution des chrétiens sous Domitien, c'est 
l'exil de la femme de Flavius Glemens , cousin 
germain de l'empereur, parce qu'elle avait em- 
brassé le judaïsme. Ce quiTrappera donc le plus 
vivement l'esprit de tout juge impartial , c'est 
qu'à cette époque la religion chrétienne ne se 
dégageait pas encore du judaïsme; que la résis- 
tance héroïque du peuple juif aux armes qui 



XXTIIl INTRODUCTION. 

avaient soumis le monde, sa dispersion , sa cons- . 
tance ^ l'admirable défense de Coziba dans les 
murs de Bilher sous Adrien, ses disciples liés à 
leurs livres Qt jetés ainsi dans les flammes , la 
population de la ville égoi^ée, et par-dessus tout, 
dans le principe , l'immolation de Jésus par le 
supplice romain de la croix, ordonnée par un 
" proconsul romain contre Ta veu et malgré la résis- 
tance du grand prêtre Éléazar qui voulait sur- 
seoir à l'exécution du jugement, avaient donné 
à la race juive et à ses dogmes le prestige de la 
persécution et du martyre , et propagé sourde- ' 
ment dans Tempire la foi judaïque. Les savants 
commentaires d'Origène sur les livres saints , 
ceux de Clément d'Alexandrie, les fortes et re- 
ligieuses impressions qu'il avait rapportées de 
Jérusalem, le dogme de l'unité de Dieu haute- 
ment proclamé par Tertullien , et jusqu'à son 
Traité contre le& Juifs; les beaux écrits de Phi- 
Ion, le Platon juif^ malheureusement perdus pour 
la plupart, si estimés d'Eusèbe et de saint Jérôme, 
et si souvent traduits par saint Ambroise ; son 
livre de la Justice et de la Constitution des prin- 
ces , où il prouve que l'élection des rois doit se 
faire, non par le droit d'hérédité, mais paE le 
choix libre des peuples, avaient ouvert à la cons- 



INTRODECTIOIf. XUX 

eieoee homaiDe des horizons nouveaux , et po- 
pularisé dans les écoles la morale des saintes Écri- 
turesy en la lapprochantdesidéesplatoniciennes. 
Enfin j cette parole irritée de Galigula aux en-r 
Yoyés dû Jérusalem venant conjurer ce prince 
d'enlever de leur temple les attributs de lupi^ 
ter : « Cest donc vous qui adorez un seul Dieu 
•t un Dieu qui n'a pas de nom ! » avait révéla 
d'un seul mot aux philosophes comme au peur 
pie l'élévation des croyances juives ; et Pfaotîus 
était peut-être dans son rôle de patriarche chré- 
tien, en disant qu'Hérodien, qui se taisaitsur ce 
mouvement des esprits, « n'avait rien omis de 
nécessaire. » 



III. 



Il y a daas.M^rciisr, le peintre fidèle et éner- 
gique de Paris,, tel c^ll existait peu de temps 
avant la révolution française, un passage qui 
m'a toujours vivement impressionné : 

« C'est un jour de fête, dit-il (1), qu'il faut 
voir l'afOuencedu peuple aux Champs-Elysées, 
aux boulevards, et considérer ces phalanges 



(U TaNeau d€ iHgris^ par Merdn^tpaie.VIIr page 1|4 
CAiDslcrian, 17sa). 



INTRODUCTIOIV. 

bigarrées de promeneurs, qui ofTrenl une variété 
bizarre de physionomies et d'accoutrements. Là 
vous pourrez lire sur le front du Parisien si ce 
que j'ai écrit de son air soucieux, gêné ou com- 
passé n*est pas^ vrai, et si l'étranger qui lui at- 
tribuait, il y a soixante ans, un air riant, ouvert, 
libre, dégagé, n'est pas autorisé à prononcer au* 
jourd'bui qu'il y a dans ses manières quelque 
chose de contraint et de triste. 

« Je parle de la petite bourgeoisie, la classe 
assurément la plus nombreuse, et dont l'attitude 
et le regard me paraissent exprimer un carac- 
tère souffrant, indice d'une vie contentieuse et 
pénible. Le peuple, quand il travaille, me parait 
plus gai que lorsqu'il se promène. 

« Rien ne doit plus étonner que de le voir s'a- 
monceler dans un jardin public, et là ne faire au- 
tre chose pendant une après-dtnée entière , que 
de parcourir les allées et s'asseoir sur des bancs 
ou des chaises. On voit qu'il ne sait se créer au- 
cun amusement, et qu'un jour de fôte est encore 
pour la petite bourgeoisie un jour où il ne faut 
rien dépenser; car l'avertissement pressant de 
la capitation, envoyé par le terrible receveur, et 
qui menace de poursuivre, semble écrit sur toutes 
les physionomies. » 



INTBODUCTION. XXXI 

Ces lignes me serrent le cœur; elles ^nt 
grosses de tempêtes et d'expiations : cette tris- 
tesse du peuple contient en elle la révolution 
française. Mazarin dans son temps avait prévu 
juste. Le sol tremblait, car le peuple de Paris ne 
chantait plus. 

Ce n'est pas ainsi que je me représente le 
peuple de Rome sous les empereurs dont Héro- 
dien nous a raconté l'histoire. Le sens moral et 
presque le sentiment de lui-même l'avaient 
abandonné. Ce n'est pas une révolution qui s'ap- 
prochait; c'était la dissolution qui gagnait le 
corps tout entier, grands et petits, sénateurs et 
plébéiens, peuple et soldats. Rome s'en allait par 
lambeaux, et ne vivait plus que de deux choses^ 
la vie militaire^ cet anéantissement de la vie 
morale des nations, et la curiosité que lui ins- 
pirait la tyrannie fantasque de ses empereurs 
d'un jour. Rome n'était pas triste ; elle avait le 
cirque à toute heure; elle avait le pain pres- 
que toujours, les jeux sanglants et infâmes des 
gladiateurs, des spectacles bizarres et atroces, 
des supplices, des spoliations imprévues, des 
vengeances populaires ou impériales, des catas- 
trophes de palais ayant tout l'imprévu du roman, 
des scandales de cour et des rentrées triomphales. 



XUII INTRODUCTIOir. 

Il faut le dire aussi : le peuple romain , à cette 
époque , était tout a fait digne de ses empereurs, 
et la férocité semblait avoir remonté de la nation 
à ses chefs. Citons ici une page de la Préface 
placée par Dureau de la Malle entête de sa 
traduction de Tacite (1 ), ouvrage si remarqua- 
ble^ et, selon- nous, le premier monument sé- 
rieux de Kart de traduire, en France (nous ne 
parlons pas des temps antérieurs à la fixation 
de- la langue^ ni, par conséquent, d'Amyot) : 
«.Sept cents ans de guerres continuelles, à peine 
interrompues par deux ou trois intervalles de 
paix très-courts, en faisant des Romains le 
peuple le plus intrépide de la terre , en avaient 
fait un peuple cruel. Leur droit de la guerre 
et des gens, qui était horrible, Tesclavage do- 
mestique, cette foule de nations sauvages qui 
bordaient leur empire de tous côtés, le pouvoir 
atroce que les lois donnaient aux pères et aux 
maris sur les femmes et les enfants, surtout ces 
combats de gladiateurs, si fréquents dans la ca- 
pitale et dans les provinces, perpétuels dans les 
camps, tout contribuait à leur endurcir le cœur 

(1) TAcm, tndoetion nouvelle par Dureaa de la Malle» 
pnnièrt éditîoo, S vol. in-8v1790. 



nmoDucTioN. ximi 

et à lear former un caractère de fer et de sang. 
Gomme ils recevaient la mort sans peine, ils la 
donnaient sans remords ; ils voyaient couler le 
sangcommeTeau... Quel peuple- que celui où 
les gladiateurs pleuraient de douleur de ce que, 
eette sorte de spectacle étant devenue plus rare 
sous Tibère, ils n'avaient plus si souvent le 
plaisir de tiier et de se faire tuer^ où malgré 
Fopprobre attaché à ce vil métier de gladiateur, 
deschevaliers, des sénateurs, des femmes même, 
jusqu'à des empereurs, s'empressèrent de des* 
cendre dans l'arène, comme si ce peuple féroce 
eût trouvé dans le meurtre, dans le spectacle de 
la mort, dans la vue du sang et des blessures ^ 
je ne sais quel inconcevable raffinement de vo- 
hipté, qu'il ne balançait pas d'acheter, même au 
prix du déshonneur. » 

Si la férocité était alors dans les mœurs et 
dans les instincts de la nation, elle était pour les 
empereurs presque une nécessité de leur situa- 
lion^ et de la monstrueuse constitution romaine 
qui , les soumettant à un sénat tour à tour es- 
clave et maître (1), les obligeait de subvenir 

(1) Le sénal avait toute TadministratioQ civile, le droit dt 
Jugement dans toutes les causes importantes, et la moitié des 
provioces de Tempire. L*empereur avait les armées, la puk- 



XXXIY INTRODUCTION 

aux besoins et aux caprices d'une multitude 
qu'il fallait amuser et nourrir, comme aux exi- 
gences d^une soldatesque sans frein et toujours 
insatiable. Dès le temps de l'empereur Claude, 
on comptait déjà six millions d'hommes exempts 
de toute imposition, et qui dévoraient eu^-mèmes 
la plus forte partie des ressources de l'empire. 
La suppression imprudente de quelques impôts 
par Pertinax bâta vraisemblablement la fin de ce 
malheureux prince, en le mettant dans l'im- 
puissance de satisfaire à l'avidité des prétoriens. 
De cette situation précaire et besogneuse des 
empereurs, obligés d'assouvir le peuple et l'ar- 
mée par d'incessantes largesses^ par les distribu- 
tions de blé et d'argent que prescrivaient les lois, 
et les spectacles du Cirque dont toute la dépense 
leur incombait, naissaient les sanglants expé- 
dients, les confiscations, les condamnations sans 
motif, les massacres des chevaliers et des séna- 
teurs opulents. Caligula revoyait tous les mois la 
liste de ses accusés, choisissait ceux qu'il fallait 
envoyer au supplice pour combler les vides de 
ses finances, et appelait cela ap.urer ses comptes. 

sance tribunitienne , le grand pontiûcat , le pouvoir consu- 
laire à Rome, proconsuiaire dans les provinces, presque tous 
les attributs du gouvernement, moins les ressources. 



INTRODUCTION. X&XV 

}q coDDatl le mot de cet empereur, après Texé- 
îoiioQ du préteur Junius qu'il croyait fort 
riche : « Junius m'a trompé; il n'est pas si riche 
|ue je le croyais : j'aurais pu le laisser vivre. » 
La loi de lèse-majesté, cette loi si vague et d'une 
û effrayante élasticité, et qui se pliait à tout, em- 
t>rassdnt les paroles, les gestes, les intentions et 
[osqu'à la pensée la plus secrète, était pour les 
MDpereurs une inépuisable ressource. Drusilla, 
KEur de Gaïus, meurt; elle est divinisée après sa 
mort. Caïus fit jaccuser de lèse-majesté ceux 
]oi la pleuraient, disant qu'elle était déesse, et 
]oe la pleurer était un crime; il fit mourir en 
aiéme temps ceux qui ne la pleuraient pas, di- 
sant qu'elle était sa sœur et qu'il fallait la pleu- 
rer. Drusilla fut d'un bon produit pour l'empe- 
reur ; la populace riait et laissait faire: 

Femmes, filles et jusqu'aux vestales assis- 
taient aux scènes de carnage du Cirque, aux af- 
Treux assauts des gladiateurs; elles applaudis- 
saient à leur agonie. Auguste avait essayé en vain 
de mettre un frein à cette hideuse passion du 
meurtre; ces horribles combats charmaient les 
iastins, et le sang coulait au milieu du vin, des 
diansons et des fleurs. Les sacriBces humains 
qu'Adrien avait passagèrement abolis, reparu- 



/ 
XXXn llfTRODUCTIOir. 



rentsous les derniers empereurs. Quand un riche 
était assassiné par un de ses esclaves, tous les au- 
tres, sans examen, sans enquête, sans distinction 
d*àge et de sexe, subissaient le dernier supplice 
au milieu des plus cruelles tortures. Quatre cents ' 
furent immolés ainsi dans un seul jour sous 
Néron, lors de l'assassinat du préfet de Rome. 
Chose singulière! le peuple voulut s*y opposer, 
et il y eut un soufèvement ; mais les prétoriens 
étaient là, et ilise trouva d'ailleurs un juriscon- 
sulte^ Cassius, dont le nom doit être flétri, qui 
défendit devant le sénat, au nom du droit, cet 
atroce usage. Legihus labommus, s'écriait Tacite; 
tant il est vrai que les iniquités les plus mons- 
trueuses sont celles que les lois sanctionnent. 
Tandis que Néron et Caligula tuent pour voler 
dans les nies de Rome, et que le premier se ma- 
rie, tantôt comme épouse, tantôt comme époux, 
à la grande joie de la multitude, des monstres 
nourrissent des murènes de la chair de leurs es- 
claves qu'Hs jettent vivants dans leurs viviers. 
Caligula (car c'est toujours à lui qu'il faut reve- 
nir, comme au type le plus complet du Romain 
de ces tristes jours, empereur ou peuple), quand 
les criminels manquent pour être livrés aux 
Ji)ât« féroces dans le cirque , fait saisir les pre- 



UfTRODnCTlON. ZXXVII. 



mîers venus d'entre les spectateurs ; il fait dé- 
vorer le peuple pour que le peuple s'amuse. Au 
milieu de ces horribles scènes de cruauté et 
d'abaissement, quelques nobles exceptions se 
présentent et soulagent le cœur. Quand Néron , 
après le meurtre de sa mère, rentre dans Rome 
au milieu des acclamations de la multitude, de 
hardis emblèmes lui reprochent son crime. Si les 
proches parents des condamnés à mort, sous le 
môme empereur, ornent leurs maisons de bran- 
ches de laurier, en signe de fête, et vont se jeter 
aux genoux du prince pour le bénirde leur avoir 
conservé la vie, on voit au contraire, sous Do- 
mitien, la courageuse Fannia partant pour Texil, 
montrer à tous qu'elle emporte avee elle l'écrit 
de Sénécion,laviede son époux Helvidius Pris- 
cus, quoiqu'il fût défendu à tous, sous peine de 
mort, de lire et de garder ces éloquentes pages 
où revivait l'esprit de la république. Ainsi, quand 
le corps est agonisant , tout à coup un sang géné- 
reux remonte au cœur et le fait palpiter encore. 
Mais les temps de l'irrémissible décadence 
étaient venus; l'heure: avait sonné ; l'impulsion 
fatale était donnée, elle datait de loin. Marius 
avait porté le premier coup à la république, en 
admettant tout le monde sous les drapeaux; 

■teODICN. d 



XXX VIII IXTRODUCTION. 

Sylla, en corrompant le premier les troupes pour 
en faire les instruments do son despotisme, avait 
préparé, sans le prévoir, la chute de* l'aristo- 
cratie romaine et celle de la nation tout entière. 
L'hérédité, si difficile à maintenir et si désas- 
treuse dans un gouvernement militaire, eut les 
Conséquences les plus déplorables; les quatre 
adoptions successives de Trajan, d'Adrien, d'An- 
tonin et de Marc-Aurèle donnèrent seules à 
Rome dans sa décadence un siècle de gloire^ et 
ravivèrent de nobles souvenirs. Les Romains 
avaient conquis tout le monde connu; mais les 
vainqueurs étaient constamment tenus en haleine 
par les vaincus. De là, la fatale condescendance 
des empereurs pour l'armée, leur soutien au de- 
hors et au dedans; de là aussi l'indifférence et 
l'abdication du peuple, détourné de l'attention 
de son régime intérieur par les dangers du de* 
hors et le prestige et l'intérêt des faits militai- 
res. Enfin la destruction de Jérusalem par les Ro- 
mains avait amené la dispersion des Juifs dans 
tout l'empire; cette dispersion y avait répandu 
les principes d'une morale nouvelle, basée sur 
la croyance d'un Dieu unique , rémunérateur des 
bons, effroi des méchants. Le christianisme; sorti 
des flancs sanglants du judaïsme, devait dé- 



INTRODUCTION. XXXIX 

tniire Tempire romain , qui 'était la glorificatioD 
de la force brutale et la négation do la conscienco 
humaine. Si le génie d'un homme avait pu ar- 
rêter le monde romain, marchant vers sa disso- 
lution et vers sa ruine, Marc-Aurèlo Taurait 
fait; mais un mouvement général ne peut être 
contenu par Texemple ni par la volonté d'un 
seul. Quand la tyrannie est dans l'air, aucun 
soufQe opposé ne peut prévaloir. Si^ au contraire, 
un grand courant dirige le monde vers les idées 
de rénovation et de progrès, l'homme de volonté 
et de pouvoir le plus énergiquement doué ne 
pourra rien contre cette invincible tendance; et 
ce qu'il fera un jour contre la liberté et contre 
le droit, il le défera plus tard, esclave lui-même 
de ta conscience universelle. 

Depuis le règne de Gordien III , où s'arrête 
Hérodien, l'histoire romaine se traînera encore 
pendant un siècle environ dans cette fange et 
dans ce sang ; l'imposante figure de Dioclélien 
apparaîtra seule pour rompre cette monotonie 
de crimes et d'abaissement, pour couper celte 
fièvre de sanguinaire délire, jusqu'au grand 
.^foup de Constantin, le déplacement de l'empire, 
Byzance transformée en Rome nouveHe. Ambi- 
tieux, grand politique, effrayé de cette rapide 



XL INTBODUCTIOIf. 

succession d'empereurs moissonnés tour à tour, 
Constantin voulut satisfaire ce besoin de nou- 
veauté qui travaille les peuples vieillis, et assurer 
son règne en le renouvelant. Il entendait d'ail- 
leurs le craquement du vieil édifice romain, 
menacé de toutes parts par l'irruption prochaine 
des barbares. Il désespérait de ce peuple à la fois 
amolli et sanguinaire, s'endormant dans les dé- 
lices d'un luxe insensé, et dévoré de l'ambition 
des fonctions publiques ; il comprenait qu'une 
commotion violente pouvait seule le réveiller de 
sa torpeur séculaire. Ceux qui ont supposé que, 
d'une part, l'attachement de Rome pour le paga- 
nisme, de l'autre, le souvenir de ses malheurs et 
de ses crimes de famille, lui avaient fait prendre 
en aversion le séjour de cette capitale , oublient 
que Rome n'avait à cette époque ni foi morale, 
ni foi religieuse, et que lui-môme ne se laissait 
pas déterminer par des motifs de cette nature. 
Une grande pensée politique l'inspirait seule. 
La croix de feu qu'il avait vu briller dans lo ciel 
avait pu parler à son imagination et à celle de ses 
peuples, mais elle avait moins illuminé et puri- 
fié son âme que le noble foyer allumé au cœur 
d'un Marc-Aurèle. Entre Mahomet II (le destruc- 
teur de son empire onze siècles plus tard) ac- 



INTRODUCriOR. Ul 

cordant à ses soldats victorieux trois jours de car- 
nage dans Constantinople, leur permettant tout 
excepté le feu ; faisant scier par le milieu du corps 
entre des planches le provéditeur Erizzo et ses 
principaux officiers, lors delaprisedeNégrepont, 
sous le prétexte que, leur ayant promis la vie 
sauve, il n'avait garanti que leur tête et non leurs 
flancs; et Constantin le Grand, mettant à mort 
licinius, son beau-frère, au mépris de sa parole, 
faisant trancher la tête à son fils Crispus , sur 
Taccasation de Fausta, sa belle-mère, ne témoi- 
gnant plus tard Thorreurquece crime lui inspire 
qu'en faisant étouffer sa femme dans une étuve, 
ou est la difTérence du sens moral ? L'œuvre de 
Constantin fut une grande œuvre politique, rien 
de plus : mais peut-être s'y méla-t-il aussi une 
fantaisie d'artiste. Constantin aimait les arts, et il 
s'enflammait à l'idée de construire une magni- 
fique cité dans le plus bel emplacement du 
monde^ d'y semer à profusion les palais,^ les 
cirques et les temples, loin de cette Rome dégé- 
nérée ou, lorsdeses premières victoires en Italie, 
il lui avait fallu dépouiller de leurs bas-reliefs 
des monuments antiques, faute de sculpteurs ca- 
pables de décorer son arc triomphal. Les grands 
édificateurs politiques aiment d'ailleurs à remuer 



XLII INTRODUCTION. 

la pierre et le marbre qui coD^crent les grandes 
époques. Constantin, par cette translation et cette 
rénovation de l'empire^ fondait aussi son despo- 
tisme sur des bases solides ; les empereurs, qui 
jusque-là n'avaient eu en i*éalité d'autres pou- 
voirs que ceux des magistratures diverses dont 
ils étaient revêtus , dédaignèrent désormais d'en 
prendre les titres, qui amoindrissaient leur omni- 
potence^ et qui furent efTacés de leurs monnaies , 
comme ils cessèrent d'être rappelés en tête des 
lois. Ce qui distingua surtout le labarum^ auquel 
on a voulu donner un caractère religieux^ c'est 
que les quatre lettres républicaines qui déisi-. 
gnaient le sénat et le peuple romain en disparu- 
rent. Tout fut concentré dans les mêmes mains ; 
les provinces du sénat devinrent les départe- 
ments des deux Césars; l'Italie ne fut plus qu'une 
province, et Rome une cité d'un nouvel empire 
qui eut onze siècles de durée : il fut emporté à 
son tour par l'un de ces violents orages qui au- 
jourd'hui ne font qu'ébranler les Étals, et qui 
autrefois les faisaient sombrer. ,i 



IV. 



L'empire de Constantin s'écroule. Quelle mi- 



INTRODUCTION. XLIU 

arable cause ou quel futile prétexte d'une si 
grandey d'une si mémorable catastrophe qui de- 
vait bouleverser le monde ! Constantin Dracosès, 
le dernier des Paléologues, réclame de Maho- 
met II l'acquittement de la pension annuelle que 
paye le sultan pour son oncle Orcan, retiré à la 
cour de l'empereur. Que de voix s'élèveraient 
aujourd'hui des conseils de l'Europe, dans une 
semblable occurrence, pour calmer le créancier 
impatient, pour ramener le débiteur à l'accom- 
plissement de sa promesse ! Que d'épargnes roya- 
les, que de bourses privées s'ouvriraient au 
besoin! Menacé par le terrible voisin qu'il a 
bravé, qu'il a provoqué, et contre lequel il ne 
peut soutenir qu'une lutte impuissante et désespé- 
rée, Constantin supplie le pape Nicolas V d'appe- 
ler à sa défense les peuples de l'Occident, lui pro- 
mettant de renoncer au schisme et d'entrer avec 
son peuple dans le giron de l'Eglise romaine. Le 
pape n'a pas confiance eu cette promesse, parce 
qu'il la sait contraire au vœu dos sujets ; il dénie 
donc son appui au suppliant; il refuse cette 
pieuse et puissante intercession qui aurait sauvé 
tant de chrétiens; il préfère le Turc au schisma- 
tique. Un pape aujourd'hui (nous le supposons 
du moins) comprendrait mieux les devoirs de sa 



XLltr INTRODUCTION. 

mission spiriluelle : il n'accepterait pas, fût-elle 
réelle, la conversion d'un monarque en péril, 
d'un peuple aux abois; il ne verrait que des 
frères, et il emploierait toutes les forces maté- 
rielles ou* morales dont il dispose pour les 
sauver, ralliés ou non à sa foi. 

Si l'empire grec eût pu survivre à cette crise; 
si le pape Nicolas Y l'eût voulu ; si l'Europe se 
fût levée, à sa voix, sous la conduite d'un Jean 
Huniade, lesdei^x bras de l'Église d'Occident et 
de son église sœurd'Orient eussent étouffédans les 
plaines d'Andrinople le monstre ottoman; l'em- 
pire grec eût traversé les quatre derniers siècles, 
et sa durée aujourd'hui, malgré toutes les causes 
possibles d'affaiblissement et de dissolution, 
serait éternelle. 

Les rapports de nations à nations, comme 
ceux des gouvernants et des gouvernés, ont com- 
plètement changé de face. Cette pondération 
d'intérêts politiques, moraux et religieux, qui, 
sous le nom d'équilibre européen, maîtrise au- 
jourd'hui les événements et les enchaîne, a tad- 
diiié de la manière la plus curieuse et la plus 
profonde l'ensemble des faits qui forme l'his- 
toire, et elle prévient la chute des empires. Les 
grands battements du cœur des nations, qui pro- 



lUTBOOUCTlOir. XLV 

duisaient autrefois les actes héroïques et les ef- 
frayants cataclysmes, sont aujourd'hui modérés 
ou comprimés, et l'histoire contemporaine aaussi 
son diapason normal qui s'impose aux peuples 
comme aux souverains. 

Ce respect de l'équilibre européen, qui éter- 
niserait aujourd'hui l'empire grec, s'il eût sur- 
vécu, maintient aussi, depuis près d'un siècle, 
le chancelant édifice de la puissance ottomane, 
élevé sur ses ruines. La brillante royauté dos 
califes d'Espagne et d'Asie, qu'entourait le pres- 
tige de la civilisation et des arts, a depuis long- 
temps disparu ; l'antique et poétique esprit de 
l'islamisme dort maintenant sous la tente de 
l'Arabe pasteur, ou chevauche sur les coursiers 
du Kabyle; et l'Europe, reculant devant le dan- 
ger d'une succession ouverte, maintient debout 
sur ses rivages cet empire turc qui ne laissera 
guère dans l'histoire qu'une traînée de sang. 
Si l'esprit politique de Constantin le Grand pou- 
vait revivre un jour dans l'un des sultans de 
Constantinople ; si , à l'exemple de cet aventu- 
reux novateur, il voulait recourir à un héroïque 
expédieut, à un déplacement grandiose ; s'il mé- 
ditait la transplantation de l'empire turc aux 
lieux où fut son berceau ; il n'aurait pas besoin 



XLVI INTRODUCTIOÏf. 

(le chercher l'emplacement d'une cité nouvelle, 
ni de faire sortir de terre une capitale. Il n'au- 
rait que le choi^ entre les grandes cités orien- 
tales , Damas , Alep ou la Mecque, et relève- 
rait la monarchie des Ommiades au milieu des 
féeries des mille et une nuits. Chose singulière, 
cette fuite volontaire d'une royauté mourante, 
essayant de revivre sous un autre ciel , cette 
abdication et cette renaissance simultanée, au- 
raient besoin d'être sanctionnées par le concert 
européen. Le suicide de l'empire turc en Eu- 
rope ne lui serait pas même permis. Au temps 
où nous sommes, les empires n'ont pas plus le 
droit de se détruire eux-mêmes, qu'ils n'ont ce- 
lui de se constituer sans l'assentiment des autres. 
Terrible et grave responsabilité que prennent 
les chefs des nations et leurs conseillers, qui se 
substituent à la Providence , et deviennent ainsi 
solidaires des destinées bonnes ou mauvaises de 
l'humanité. 

Car nous ne savons pas si le monde morji^ 
n'a pas besoin d'être vivifié de temps à au^ 
par l'engrais des empires détruits, des races 
proscrites et des civilisations éteintes. La des- 
truction de l'empire grée, et la dissémination 
de tous ses éléments civilisateurs, a été, dans 



INTRODUCTION. XLVII 

Tordre* intellectuel et littéraire , ce qu'ont été, 
dans Tordre moral et religieux, la dispersion des 
Juifs, leur laborieux et patient exil, leur foi dans 
Tavenir et la propagation de leur croyance uni- 
taire : nous acceptons ces deux faits comme 
également providentiels. Tout en applaudissant 
à cette puissance des influences morales qui tend 
à se substituer de plus en plus a Tirrésistible et 
brutal empire de la force, on se demande avec 
effroi si la force qui comprime n'exerce pas à la 
longue d'aussi profonds ravages que la force qui 
détruit; s'il n'est pas de saines perturbations né- 
cessaires au corps social, et le purifiant comme To- 
rage purifie Tair; et si, travaillé par une lente dé- 
composition sous la main de plomb qui Tenserre^ 
il ne regrettera pas la main de fer qui lui a fait 
si souvent de sanglantes et profondes blessures. 
On ne peut nier cependant que ce haut pro- 
tectorat européen, qui s'oppose à l'absorption 
des États et à la disparition des monarchies, ne 
soit une puissante garantie de paix et de civili- 
fiittion relative. Ce conseil permanent, et dont 
l'action est incessante, même lorsqu'il n'est pas 
réuni, réalise la pensée fondamentale de l'abbé 
de SaintrPierre, et nous conduit, à travers tous 
les perfectionnements de l'art de détruire, et 



XLTIIl INTRODUCTION. 

par une roule qu'il n'avait pas prévue, puis- 
qu'elle est semée des plus formidables engins 
de ruine* à son rêve favori, la paix perpétuelle. 
Ce comité de vigilance, toujours à l'œuvre, 
cette surveillance mutuelle et jalouse des grands 
Ëtats qui s'observent et se contiennent les uns 
les autres, paralyse ou châtie au besoin les ap- 
pétits brutaux, réminiscence de l'ancien monde, 
flatte les ambitions secrètes, détourne les con- 
voitises ardentes, et par un système hardiment 
combina et opiniâtrement suivi, d'actes de ri- 
gueur, de mesures préservatrices et de laborieux 
étayement, maintient à l'état de ruines vivantes 
les empires qui tombent, spectres galvanisés, 
tristes fantômes, soutiens cachés des florissantes 
monarchies qui les éternisent. 

Grâce à la 'force d'initiation de deux peuples 
civilisateurs, quelque chose est laissé d'ailleurs 
au libre développement des croyances et des 
instincts de race; et ce qui s'épargne de dé- 
sastres matériels et de sang humain compense 
et au delà, pour le présent, la lenteur, et la re^, 
triction des conquêtes morales. Nous disons pour 
le présent, car nul ne peut pressentir le rôle 
réservé plus tard à tani de questions qui s*a- 
journent : c'est le secret de Tavenir, puisqu'on. 



INTRODUCTION. \L\\ 

les lui renvoie avec tout ce qu'elles recèlent 
d'agitations et de tempêtes. 

Parmi ces questions léguées à l'avenir, la 
qu6stiiE>n de Rome, de cette Rome quia été notre 
point de départ et où nous revenons^ sera peut- 
être la plus difficile, la plus orageuse, la plus 
insoluble. Quand il s'est agi, à l'éternel honneur 
de ce siècle, de réédifier la Grèce, cette œuvre 
glorieuse a pu s'accomplir, imparfaitement sans 
doute, et malgré de regrettables mutilations ; 
mais enfin elle s'est faite aux applaudissements 
de tous les esprits éclairés , de tous les cœurs 
généreux ; et elle s'est faite en vue de Tunité. 
C'est qu'on pouvait rompre franchement avec le 
passé : les ruines qui s'appelaient encore Athènes, 
Sparte, Thèbes, Argos, pouvaient prétendre 
sans doute à redevenir le siège d'une répui lique 
ou d'un Ëtat séparé; on a eu la sagesse et le cou- 
rage de répudier ces traditions funestes, et Athè- 
nes, la capitale morale et intellectuelle de l'an- 
cienne Grèce, a été acclamée tout d'une voix la 
capitale nouvelle de l'État nouveau. Rome, au 
contraire, sera l'étemel obstacle à la reconstruc- 
tiou , si désirable , d'une ttalie unitaire , dont 
elle est la seule capitale possible, et la seule 
impossible, grâce à ce pouvoir complexe , à la 



INTRODUCTION. \Ll\ 

'^ lui renvoie avec tout ce qu'elles recèlent 
^'agitations et de tempêtes. 

Parmi ces questions léguées à l'avenir, la 

îuestiûn de Rome, de cette Rome qui a été notre 

point de départ et où nous revenons^ serapeut- 

. ® '^ plus difficile, la plus orageuse, la plus 

"isoluble. Quand il s'est agi, à l'éternel honneur 

^® ce siècle, de réédifier la Grèce, cette œuvre 

S oneuse a pu s'accomplir, imparfaitement sans 

^^te, et malgré de regrettables mutilations ; 

^is enfia elle s'est faite aux applaudissements 

^*^^* les esprits éclairés , de tous les cœurs 

«fïïéreux; et elle s'est faite en vue dé Tunité. 

p^ ^ïi'on pouvait rompre franchement avec le 

Sp^ * 'os ruines qui s'appelaient encore Athènes^ 

Tbèbes, Argos, pouvaient prétendre 



Hi ^, ^^to à redevenir le siège d'une répui lique 
te^ ^ ^ -Qtatséparé; on a eu la sagesse et le cou- 
^ / ^ ^p^àier ces traditions funestes , et Athè- 
1^^ ^<9piCale morale et intellectuelle de l'an- 
tffAi ^'^^^^9 ^ ^tô acclamée tout d'une voix la 
Ij^.® ikou-velle de l'État nouveau. Rome, au 
^7^ ^AJra Tétemel obstacle à la reconstruc- 
^^ tf^sûrable, d'une ftalie unitaire , dont 
/'f h ^^ule capitale possible, et la seule 
^^h, ^rA€» à ce pouvoir complexe , à la 



L INTRODUCTION. 

fois religieux et politique, spirituel et temporel J 
que, contrairement au véritable esprit du chris- 
tianisme, y ont installé les siècles. La Rome 
païenne , qui avait détruit Jérusalem pour avoir 
fermé le temple du vrai Dieu à ses aigles et à ses 
idoles; qui l'avait frappée, par la main |de son 
proconsul Pilate , dans sa représentation la plus 
philosophique et lapins haute; qui avait jeté 
aux quatre coins du monde ses membres épars, 
et inventé déjà, au temps de Tibère, l'odieux 
ghetto d'Alexandrie (tradition recueillie plus 
tard), où 80,000 juifs mouraient entassés dan? 
un espace pouvant à peine en contenir 10,000; 
et la Rome chrétienne, qui a accepté ce legs de 
proscription , et persécuté pendant tant de siècles 
ce peuple de croyants et de martyrs, véritable 
initiateur de la foi nouvelle ; ces deux Rome, sur 
ce point sœurs^ comme elles le sont par la majesté 
des ruines et des souvenirs, deviendraient-elles, 
en effet, la ville de l'expiation et de la prière ? 
C'est ce que décidera sans doute dans un avenir 
prochain ce conseil intime et souverain d'empires 
ennemis, de religions diverses, de croyances 
contraires , d'intérêts rivaux , qui règle aujour-^ 
d'hui les destins du inonde , et d'où doit sortir 
l'harmonie générale. 



IHTRODUGTION. Ll* 

Quoi qu'il on soit, le signe disUnctif du temps 
présent, et ce qui définit nettement le caractère 
de l'histoire contemporaine, c'est l'empire des 
intérêts matériels , imposant silence aux passions 
politiques et religieuses; c'est l'intervention vio- 
lente et oppressive de la raison, devenue loi 
souveraine, excluant le hasard et l'imprévu du 
règlement des questions humaines, et ne laissant, 
même aux instincts les plus généreux, qu'une 
place secondaire et subordonnée. Quand on se 
sera placé à ce point de vue, et qu'on se sera 
bien rendu compte de cette différence radicale 
des temps, on ne s'attachera plus à signaler dans 
l'histoire quelques similitudes éloignées et des 
rapprochements apparents, pour en tirer des con-, 
séquences ou des déductions forcément trom- 
peuses. L'histoire , et en particulier celle qui va 
se dérouler devant nous sous la plume véridique 
d'Hérodien, ne nous présentera plus (et ce sera 
là son enseignement) que l'intérêt du roman. 
La tyrannie des empereurs, leur succession si 
flpide, les excès de l'oppression militaire, l'a- 
vilissement du sénat , l'abaissement des carac- 
tères, la férocité des mœurs et de monstrueuses 
catastrophes , nous montreront le triomphe de 
la force brutale , qu'aucun sens moral ne vient 



UI INTRODUCTION. 

modérer ni régler, et n'offriront aucun similaire 
dans le temps présent. Mais Ton sera frappé par 
Tanalogie de quelques détails secondaires. Ainsi , 
pour n'en citer qu'un seul , il y a dix*sept siècles 
environ. Italiens et Germains se heurtaient, 
ennemis éternels, aux abords de ces riantes plai- 
nes, constant objet de l'appétence des peuples 
du Nord; les Maures, auxiliaires de Rome^ 
comme ils sont aujourd'hui les nôtres, brisaient 
déjà par leur irrésistible élan les phalanges ger- 
maines ; et si la guerre ensanglantait encore les 
rives du Rhin , nous les verrions de nouveau , 
sous d'autres aigles, renouveler contre les Pan- 
noniens d'aujourd'hui leurs exploits du temps 
de Maximin. Mais ce sont là des faits accessoires 
où il ne faut s'arrêter qu'un instant. Dans le 
monde physique, les choses essentielles restent 
immuables; les choses secondaires seules sont 
variables. On pourrait dire que le contraire ar- 
rive dans le monde moral : les lois essentielles 
qui le régissent se modifient selon les progrès de 
la liberté et de la raison ; et il n'y a d'immuable 
que ce qui est accessoire et secondaire. 

Mars 1860. 



HÉRODIEN. 



. HISTOIRE ROMAINE 



DEPUIS LÀ MORT DE MAKC-AURÂLE. 



LIVRE PREMIER. 



La plupart de ceux qui se sont occupés de This- 
toire et qui ont voulu transmettre à la postérité le 
souyenir des actions passées , n'ont eu pour but 
que de faire briller leur érudition et de sauver ainsi 
leur nom ^e Toubli. Aussi, peu soigneux de faire 
présider la vérité à l'histoire , c'est vers la beauté et 
r^rmonie du style qu'ils ont dirigé leur princi- 
pale attention , persuadés que , malgré l'infidélité de 
leur récit, on rendrait toujours justice au talent do 
l'écrivain^ sans songera l'inexactitude de l'historien. 

D'autres, guidés par des motifs d'inimitié et de 

U^RODIEN. 1 



2 ni^RODIEX. 

haine contre des princes , ou par le respect et la 
flatterie envers des rois , des États ou de simples 
particuliers, ont trouvé Tart d*élever, par la dic- 
tion, bien au-dessus de la vérité, des actions sans 
lustre et sans importance. 

Pour moi, j'ai assisté à Tbistoire que j'entre- 
prends d'écrire ; elle n'est ni inconnue , ni sans ^ 
moins, elle vit toute récente dans la mémoire de 
mes lecteurs ; je veux récrire avec un respect reli- 
gieux pour le vrai. J'ai l'espoir que nos descendants 
ne verront point sans intérêt le tableau d'actions 
grandes et variées , réunies dans l'espace de temps 
le plus borné. En elTet , si Ton repasse en idée les 
jours écoulés depuis Auguste,' depuis l'époque où 
la puissance des Romains devint l'apanage d'un 
seul , jusqu'à Marc-Aurèle , dans cet espace d'en- 
viron deux cents ans, on ne verra ni une aussi rapide 
«succession d'empereurs, ni des guerres civiles et 
étrangères, si fécondes en événements y ni tant do 
nations agitées, ni tant de sièges dans l'empire mémo 
ou chez les barbares; ni des tremblements de terro 
si nombreux, des pestes si affreuses; ni, en un mot, 
<les tyrans et des princes dont la vie offre un caractère 
de nouveauté qu'on chercherait en vain dans toute 
l'histoire ancienne. Le règne des uns fut très-long, 
celui desautres très-court ; quelques-uns même furent 
h peine nommésempercurs, qu'ils périrent dans leur 
pourpre d'un jour. Le grand nombre de princes, 



UVAB PREMIER. 3 

qui, dans le court intervalle de soixante années, pas- 
sèrent sur le trône de Rome, a rendu «ette époque 
fertile en faits neufs et originaux. Les empereurs 
d*un &ge ayancé , aidés de leur longue expérience, 
surent gouYemer habilement leurs sujets et eux- 
mêmes ; mais ceux qui, dans une grande jeunesse , 
reçurent la suprême puissance , habitués à la mol- 
lesse età rintempérance, se signalèrent par des actes 
inou'is. Cette dilTérence d'âge et de position produisit 
chez les princes celle des goûts et des mœurs. Je 
vais commencer le récit de ces règnes, en observant 
Tordre des temps et des empereurs. 

I. L'empereur Marc-Aurèle eut plusieurs filles 
et deux fils. Le plus jeune de ces princes mourut 
dans un Age fort tendre. Verissimus était son nom. 
L'autre, appelé Commode, fut élevé par Tempe- 
reur avec la plus grande sollicitude. Il fit venir de 
toutes les contrées les hommes les plus célèbres par 
leur savoir, et les invita , par la promesse des plus 
brillantes récompenses, à orner de leurs leçons le 
cœur et l'esprit de leur élève. Quant à ses filles , il 
les maria à des sénateurs, les plus distingués de leur 
ordre. Il ne crut pas devoir choisir pour ses gen- 
dres ceux qu'illustrait une longue suite d'aïeux^ 
ou qui brillaient par Téclat de leur naissance, mais 
des hommes que recommandaient la sagesse et la 
tertu. Ces biens de TAme étaient à ses yeux les seuls 



^ . UBRODIEN. 

biens réels et durables. Harc-Aurèle ne fut étranger 
à aucun genre de mérite. 

II. Il cultiva avec ardeur la littérature ancienne , 
et ne le céda sur ce point ni à aucun Grec ni à au- 
cun Romain. Une foule de paroles remarquables et 
lesécrits qu'il nous a laissés suffisent pourlo prouver. 

III. Plein d'afTabilité et de douceur, il tendait la 
main à tous ceux qui paraissaient devant lui ; il défen- 
daitàses gardes d'écarterquiquecefûtdesaprésence. 
On vit en lui le seul monarque qui, ne bornant pas 
rétude de la sagesse à des arguments et à de vaines 
théories, Tait mise en pratique par la dignité de 
ses mœurs et sa modération. Aussi son siècle fut-il 
fertile en gens de bien. On sait que les hommes sont 
toujours portés à régler leur vie sur celle du prince 
qui les gouverne. 

IV. Les actes de courage et de vertu qui ont illustré 
sa carrière tant militaire que civile y sa conduite en- 
vers les nations barbares du Nord et celles de TOrient, 
oni déjà servi de matière au talent d'un grand nom- 
bre d'écrivains. Je bornerai ma tâche aux faits pos- 
térieurs à la mort de Harc-Aurèle ; ils forment les 
souvenirs de ma vie entière; je les ai vus, je les ai 
entendus, et souvent j'y ai pris part, dans mes fonc- 
tions auprès du prince ou de TÉlat. 



LIVRE PREMIER. 5 

V. Marc-Aurèle déjà vieux , accablé sous le far- 
deau de ràge^ du travail et des soucis, fut attaqué 
soudain, en Pannonie, d'une maladie grave. Déses- 
pérant lui-même de son salut, el voyant son fils 
à peine entré dans Tadolescence, il craignit qu'en- 
traîné par le feu de la jeunesse, perverti par Tu- 
sage funeste de cette liberté sans bornes à laquelle 
le livrerait là mort d*un père , il ne renonçât à la sa^ 
gesse et à Fétude pour se livrer aux passions les plus 
déréglées. Il savait avec quelle facilité Tesprit des 
jeunes gens abandonne les goûts vertueux et honnê- 
tes pour se plonger dans les plaisirs. 

VI. Ce prince éclairé voyait avec efiTroi dans Tbis- 
toire tous ces monarques élevés à Tempire dans leur 
jeunesse : il se rappelait Denys^ ce tyran de la Sicile , 
qui, dans son intempérance, avait besoin de nou- 
veaux plaisirs dont il récompensait magnifiquement 
les inventeurs ; il se rappelait Tautorité violente et 
despotique de ces successeurs d'Alexandre, qui flétri- 
rent à jamais la puissance que leur avait léguée ce 
prince; il voyait un Ptolémée foulant aux pieds, 
dans son déshonneur, les lois de la Macédoine et celles 
de la Grèce entière, ne pas rougir d'un commerce 
incestueux avec sa sœur ; un Anligone, voulantimiter 
en tout Bacchus, entourer sa tête de lierre , au lieu 
du diadème macédonien, et porter un thyrse au 
lieu de sceptre. 

1. 



G UEBODIEN. 

VII. Des exemples récents redoublaient encore 
ses paternelles angoisses : c'était Néron porlant la 
fureur jusqu'à égorger sa mère^ et la folie jusqu'à 
se livrer en spectacle aux risées du peuple. C'était 
Domitien, n'oubliant aucun des excès que peut 
imaginer la plus ingénieuse barbarie. Il se retraçait 
l'image de ces odieuses tyrannies ; il ne savait s'il 
devait craindre ou espérer. U trouvait un nouveau 
sujet d'inquiétude dans le dangereux voisinage des 
GermainSi qu'il n'avait pas encore entièrement sou- 
mis. Une partie de ce peuple avoit fait volontaire- 
ment alliance avec lui ; l'autre n'avait cédé qu'aux 
armes et à la victoire : quelques-uns même s'étaient 
soustraits au joug, contenus, pour le présent, par l'ef- 
froi que leur inspirait l'empereur. Aussi craignait«il 
que, dans leur mépris pour l'âge tendre de son ûls, 
ils ne saisissent de nouveau les armes. U connais- 
sait bien ces barbares , toujours prêts à s'agiter à la 
moindre occasion. Flottant au milieu de ces inquié- 
tudes , il convoque auprès de lui ses amis et tous 
ses proches. U fait placer au milieu d'eux son fils, et 
quand il les voit tous réunis, se soulevant un peu 
sur fion lit de mort, il prononce ces paroles : 

VIII. « L'état dans lequel vous me voyez vous af- 
flige; je ne m'en étonne pas. U est dans la nature de 
riiorame d'avoir pitié des maux de ses semblables ; 
et c'est surtout aux maux physiques qu'il est le plus 



LIVAE PBE3lieB. 7 

sensible. Entre nous d^aiUeurSy il existe des rapports 
plus particuliers ; car je juge de vos sentiments 
d*après les miens, et j'attends à bon droit de vous 
une réciprocité de bienveillance. Il se présente aujour- 
d'hui une occasion, à moi, d'éprouver si c'est en vain 
que pendant de si longues années, je me suis plu à 
vous combler de distinctions et d'honneurs ; à vous^ 
de montrer par votre reconnaissance que vous n'ô* 
tes pas sans mémoire pour les bienfaits. Vous voyez 
ce jeune prince, mon fils, que vous avez élevé vous- 
mêmes : il entre à peine dans l'adolescence ; et dans 
cette mer orageuse de la vie , il a besoin de sages 
pilotes quiguidentson inexpérience, et l'empêchent 
de s'écarter du droit chemin pour aller se briser aux 
écueils du vice. Qu'il trouve en vous plusieurs pères 
au lieu d'un seul ; rendez-vous dignes de co nom ei> 
lui inspirant sans cesse l'amour de la vertu et de 
l*honneur. Il n'est point d'assez grand trésor pour 
assouvir la cupidité d'un tyran ; il n'est point de 
garde assez nombreuse pour protéger les jours d'un 
roi, s'il n^est environné de l'afTection de ses sujets. 
Ceux-là seuls jouissent d'un règne long et assuré qui 
aimeni mieux inspirer àleurs peuples l'amour par la 
bonté, c^uerefTroipar la barbarie. Ce quifait lasécu- 
rite des princes, ce ne sont point des esclaves soumis 
par la nécessité, mais des hommes librement portés 
à l'obéissance. Ces derniers seuls sont étrangers à 
toute dissimulation, à toute bassesse dans leurs ac- 



8 HÉBODIEN. 

lions comme dans leurs pensées, et jamais ils ne mé- 
connaîtront une autorité qui ne s*8xerc6ra ni par la 
violence,niparl*outrage; mais quand on se voit maî- 
tre de tous les autres, il est difficile de rester maître 
de soi-même et de réprimer la fougue de ses passions. 
C*est par de semblables leçons que vous devez gui- 
der mon fils ; répétez-lui souvent ces derniers conseils 
qu*jl vient de recevoir devant vous ; vous formerez 
ainsi pour vous-itiâme et pour le monde entier^ un 
excellent prince, et vous aurez bien mérité de ma 
mémoire qu'à cette condition seule vous pouvez ren- 
dre glorieuse et immortelle, i» 

IX. La faiblesse Tempécha de continuer, et il re- 
tomba défaillant sur son lit. A ce spectacle, Une dou- 
leur si violente s'empara de tous les assistants, que 
plusieurs ne purent la maîtriser et poussèrent des 
cris de désespoir. L*empereur vécut encore une 
nuit et un jour ; puis il mourut, laissant à ses con- 
temporains les regrets les plus amers et à la posté- 
rité rimmortel souvenir d'une vertu sans tache. 
Quand le bruit de son trépas vint à se répandre , la 
plus vive affliction s'étendit et sur l'armée et sur 
tout le peuple. U ne se trouva pas un seul homme 
dans tout l'empire romain qui reçût sans larmes 
cette funeste nouvelle^ Tous célébraient en lui, 
comme d'une seule voix, ou le bon père, ou le mo- 
narque juste, ou le général habile , ou le prince ver- 



• LIVBE PBEMIEB. 9 

tueux et sage. Eloges glorieux que dictait la vérité 
seule ! 

X. Au bout de quelques jours, pendant lesquels 
on occupa le fils des funérailles du père, les amis de 
Marc-Aurèlo jugèrent à propos de présenter Com- 
mode à l*arroée, pour qu*il haranguât les troupes , 
et se conciliât leur attachement par les largesses or- 
dinaires aux nouveaux empereurs. On convoqua les 
soldats, selon l'usage, dans une vaste plaine. Com- 
mode s'avança, et quand il eut sacrifié aux dieux, 
il monta sur un tribunal qu'on avait élevé au milieu 
du camp ; et entouré des nombreux amis de son père 
(hommes distingués parleurs lumières et leur sa- 
gesse) , il parla en ces termes : 

XI. € Je suis convaincu que l'afiliction où je suis 
plongé vous est commune, et que vous n'êtes pas 
moins sensibles que moi à mon malheur. Tant que 
mon père a vécu, je ne me conduisis jamais envers 
vous autrement que comme un égal. Harc-Aurèle 
semblait ne chérir en nous qu'un seul homme , et il 
se plaisait plutôt à m'appeler votre compagnon que 
son fils : dans ce dernier titre il ne voyait qu'une 
loi de la nature ; dans le premier, ime noble parti- 
cipation à vos exploits. Souvent me portant sur sou 
sein lorsque j'étais encore enfant, il me déposait 
dans vos bras, comme pour me commettre à votre 



10 UÉRODlliN. ^ 

fidélité. Aussi j'attends de votre part une entière af- 
fection. Les plus Agés d'entre vous doivent me regar- 
der comme leur élève; les plus jeunes, je puis, à 
juste titre, les appeler mes compagnons d'armes, 
puisque mon père, je le répète, nous chérissait tous 
comme un seul fils, et cherchait à nous inspirer 
toutes les vertus. Aujourd'hui le sort m'appelle à lui 
succéder sur le trône, non comme un de ces princes, 
mes prédécesseurs, qui, étrangers au pouvoir, y 
parvenaient tout fiers de leur fortune : seul, je suis 
né, j*ai été élevé pour vous près du trône ; mon ber. 
eeau ne fut pas celui d'un enfant obscur ; au sortir du 
sein maternel, la pourpre impériale m'a recueilli, et le 
soleil me vit à la fois homme et monarque. Pénétrés 
de cette idée, honorez-moi, soldats, non comme un 
maître qui vous est imposé , mais comme un roi qui 
est né pour vous. Mon père, maintenant élevé dans 
rOlympe, y siège l'égal et le compagnon des dieux. 
C'est à moi maintenant de gouverner ce monde et de 
dicter des lois à la terre ; mais c'est à vous d'envi- 
ronner mon trône de force et de succès, en poursui- 
vant, avec une valeur digne de vous, cette guerre 
presque terminée, et en reculant jusqu'à TOcéan 
les limites de l'empire romain. Par cet exploit vous 
vous couvrirez d*un6 gloire immortelle, et vous, 
payerez delà plus noble récompense la mémoire de 
notre père commun. Croyez qu'il entend nos paro- 
les, qu'il assiste à toutes nos actions. Heureux, 



LIVBE PREMIER. 11 

mille fois heureax de faire ^ le bien , sous les 
yeux d*un pareil témoin! La sagesse du prince qui, 
vous dirigeait réclame à bon droit une part d'honneur 
dans les succès qu*a obtenus jusqu'ici Yotre courage. 
Hais ceux que tous obtiendrez avec moi y avec votre 
jeune empereur, couvriront votre fidélité el votre 
valeur d'une gloire qui n'appartiendra qu'à vous 
seuls. Vous donnerez ainsi de l'autorité à ma jeunesse, 
que vous associerez à féclat de vos triomphes. Les 
barbares que nous combattons, réprimés dès le 
commencement de ce nouveau règne, ne puiseront 
pas une nouvelle audace dans le mépris de mon 
jeune âge ; et mstruits par leurs revers, ils n'ose- 
ront plus troubler Tavenir. i> Quand Commode eut 
ainsi parlé, il fit distribuée de grandes sommes pour 
s'assurer de ses soldats, et rentra au milieu de sa cour. 

XH. Pendant un court espace de temps, tout fui 
dirigé par les amis de Marc-Aurèle. Ils ne cessaient 
d'entourer le jeune empereur de leurs soins et de 
leurs sages conseils , et ne lui permettaient que le 
repos nécessaire à sa santé. Hais bientôt se glissè- 
rent dans son intimité quelques courtisans qui no 
négligèrent rien pour pervertir le naturel encore 
flexible du jeune empereur. Ces flatteurs parasites, 
qui plaçaient la félicité dans les orgies de la table et 
au sein des plus honteuses débauches, ne cessaient 
d'entretenir le prince des délices de Rome ; ils lui 



1 2 HteomBif . 

peignaient les plaisirs de toute espèce que réunis- 
sait ce séjour ; ils lui décrivaient Tabondance au sein 
de laquelle couleraient ses jours. A ce tableau , ils op- 
posaient les rives stériles de Tlster, des frimas, des 
nuages éternels, a Quand cesserez-vous, disaient-ils, 
6 notre auguste maître , de boire une eau glacée, 
qu'on tire avec effort du sein de la terre? d'autres ce- 
pendant jouiront en paix de ces sources tiédes, de ces 
frais ruisseaux, de ces zéphirs, de ce ciel que pos- 
sède ritalie seule? » En ne cessant de lui offrir ce 
spectacle de bonheur, ils tournèrent facilement Tes- 
prit du jeune prince vers le goût des voluptés. 

XIII. Aussi se b&ta-t-il de convoquer les amis de 
son père pour leur dire qu'il brûlait de revoir sa pa- 
trie. Hais n'osant pas leur avouer les causes de cette 
résolution subite, il manifesta la crainte qu'un des 
eitoyens opulents delà noblesse ne s'empar&t du pa- 
lais, et là, comme du fond d'une citadelle, rassem- 
blant et organisant des forces, ne parvînt h se rendre 
mettre du trûne: « Cet usurpateur, ajoutait-il, pour- 
rait trouver un grand nombre d'auxiliaires dans l'é- 
lite de la jeunesse romaine. » 

• 

XIV. En entendant le discours et les vains pré- 
textes de Tempereur, tous les assistants restèrent 
stupéfaits do crainte, et baissèrent leurs yeux mornes 
et abattus. Un seul, Pompéianus , le plus vieux de 



LIVRE PREMIER. 13 

tous, et qui avait épousé l'aînée des sœurs de Com- 
mode, parla ainsi : « tous, mon (ils et mon mattre, 
il est juste que tous désiriez le ciel natal. Nous aussi, 
nous éprouvons ce regret ; mais nous lui opposons 
notre devoir qui nous retient ici, et qui doit occuper 
la première place dans notre pensée. Ces biens d'ail- 
leurs, nous pourrons bientôt et pour longtemps en 
jouir ; Rome est là où est Tempereur. Abandonner 
une guerre sans Tachever, c est à la fois une honte et 
un danger. Nous remplirions d'une nouvelle audace 
ces barbares, qui verraient une fuite dans notre re- 
traite, et ne l'attribueraient pas à Tamofir de la pa- 
trie, mais à la crainte. Quelle gloire pour vous, au 
contraire , si , après avoir vaincu tous ces peuples 
et reculé nos frontières jusqu'à l'Océan, vous ren- 
trez dans Rome triomphant, traînant captifs et en- 
chaînés à votre suite ces rois barbares avec leurs 
' satrapes! C'est par de tels exploits que les héros de 
l'ancienne Rome se sont rendus glorieux et immor- 
tels. Ne craignez pas que votre pouvoir soit en dan- 
ger : les plus distingués des sénateurs sont avec vous ; 
et l'armée tout entière vous environne et protège 
votre autorité. Nous avons môme ici le trésor impé- 
rial. Et la mémoire de votre père vous assure à ja- 
mais la bienveillance et l'amour de toutes les puis- 
sances do l'État. » 

XV. En cherchant par ces paroles à lui inspirer 

2 



H ^ÊRODIEN. 

ane résolution plus sage , Pompéianus parvint h 
étouffer pour un moment les désirs de Commode. 
Respectant les conseils du vieillard et ne pouvant 
alléguer aucun prétexte honorable , il congédia Tas- 
semblée, après avoir donné l'assurance qu'il réflé- 
chirait plus mûrement à cette affaire. Mais ensuite , 
pressé de plus en plus par les instances de ses cour- 
tisans 9 il écrivit à Rome , sans consulter davantage 
les amis de son père , et ordonna sur-le-champ son 
départ j après avoir confié à plusieurs lieutenants 
la défense des rives de Tlster et le soin de s'opposer 
aux incurslbns des barbares. Ces généraux rempli- 
rent avec succès leur tâche ; au bout de quelque 
temps j ils eurent soumis par les armes presque tous 
ces peuples ; le reste se laissa facilem^t entraîner par 
Tappàt de grandes récompenses et conclut une al- 
liance avec Rome : la passion naturelle de ces bar* 
bares est la soif de Tor. Inaccessibles à la crainte ^ 
des dangers, ils assouvissent leurs besoins par des 
excursions et des rapines, ou ils vendent chèrement 
la paix. Commode , qui les connaissait , satisfit à 
toutes leurs demandes et prodigua des sommes im- 
menses pour acheter sa tranquillité. 

XVI. Dès que la nouvelle du départ vint à se ré- 
pandre, une grande agitation se manifesta soudain 
dans tout le camp. Tous voulaient retourner à 
Rome avec le prince et échanger le sol ennemi 



LIVRE PREMIER. 15 

contre les délices de Rome. Quand le bruit public 
et les messages de Tempereur eurent fait connaître 
à la capitale son retour inattendu, le peuple entier 
se livra à Tallégresse; il concevait les plus douces 
espérances de l'arrivée du jeune monarque; tous se 
persuadaient qu'ils retrouveraient en lui les vertus 
de son père. Commode précipitant son voyage avec 
toute rimpatience de la jeunesse, poussant rapide- 
ment son char à travers toutes les villes qu*il rencon- 
trait sur sa route, accueilli partout par les honneurs 
dus à la royauté, et par les fêtes d'un peuple ravi, 
marchait vers Rome au milieu de tous les vœux et 
de l'affection générale. 

XVII. Quand il approcha de cette ville, le sénat 
sortit en corps à sa rencontre, et tous les habitants, 
se devançant à l'envi, se répandaient hors des por- 
tes , chargés de lauriers et de toutes les fleurs de la 
saison. Chacun s'avançait le plus loin possible dans 
la campagne pour voir le premier ce jeune prince, 
d'une si auguste naissance. Us lui portaient en effet 
une affection réelle en songeant qu'il était né et qu'il 
avait été élevé au milieu d'eux, que ses titres et sa 
noblesse remontaient à la troisième génération : du 
côté de son père, il descendait d'une des premières 
familles du sénat, et sa mère Faustine, épouse de 
l'empereur, fille d'Antonin le Pieux , nièce d'Adrien 
par sa mère, avait eu Trdjan pour aïeul. 



16 UÉBODIRN. 

XVIII. A cette illustre origine, à une jeunesse 
dans sa fleur, Commode joignait un extérieur plein 
de dignité, son corps était bien proportionné ; ses 
traits beaux et mâles ; son regard à la fois paisible 
et plein de feu : sa chevelure, naturellement blonde 
et bouclée, semblait briller comme la flamme, lors- 
qu'il se promenait au soleil, et Ton eût cru alors 
qu'une pluie d^or avait arrosé sa tête. Quelques-uns 
même croyaient y voir la marque d'une origine cé- 
leste et pensaient qu'une auréole divine ceignait son 
front ; ses joues commençaient à se couvrir d'un léger 
duvet. Tel était Commode, tel était le jeune empereur 
qui s'offrit aux yeux des Romains, et qu'ils accueil- 
lirent par des fêtes , des cris d'allégresse , des cou- 
ronnes, et en semant des fleurs sous ses pas. 

XIX. Entré dans la capitale, il s'empressa de vi- 
siter le temple de Jupiter et celui des autres dieux ^ 
il remercia le sénat et les soldats restés à Rome de 
la fidélité qu'ils lui avaient gardée , et se retira enfin 
dans le palais des empereurs. Pendant un petit nom- 
bre d'années , il combla d'honneurs les amis de son 
père, et ne fit rien sans demander conseil à leurs lu- 
mières. Hais dans la suite , quand il se fut réservé 
à lui seul tout le soin du gouvernement, il mit à 
la tête des gardes prétoriennes un Italien nommé Pé- 
rennius , que ses talents militaires appelaient à ce 
poste élevé. Mais ce personnage, abusant de l'ex- 



LIVBE PREMIER. 17 

trôme jeunesse de rempereur, livra son inexpérience 
aux plaisirs et à la débauche , se chargea lui-même 
des soins et des travaux de Fempire et sut attirer 
à lui Tautorité tout entière. Dévoré d*une insatiable 
avidité, dédaignant toujours ce qu'il venait d'acqué- 
rir, pour désirer ce qu'il ne possédait pas encore , 
il commença par poursuivre de ses calomnies les 
amis du père de Commode ; et bientôt par les soup- 
çons qu'il sut répandre sur tous les citoyens riches 
et nobles, il effraya le jeune prince, obtint leur sup- 
plice et s'ouvrit ainsi un chemin à l'envahissement 
de leur fortune. 

XX. Pendant quoique temps néanmoins Commode 
fut contenu et par le souvenir de .son père et par le 
respect qu'il portait aux anciens amis de ce vertueux 
prince ; mais tout à coup une destinée cruelle et ja- 
louse sembla se plaire à pervertir entièrement sa 
modération et sa sagesse. Lucilla, sa sœur aînée, 
avait eu d^abord pour époux Lucius Verus que 
Harc-Aurèle avait associé à l'empire et qu'il s'atta- 
cha par les nœuds les plus étroits en l'unissant à sa 
fille. Lucius Verus vint à mourir; Marc-Aurèle en 
laissant à sa fille les honneurs de la dignité impé- 
riale, lui fit épouser Pompéianus. Commode, par- 
venu à l'empire, ne la dépouilla point do ces hon- 
neurs, et permit qu'elle s'assit au théâtre sur le siège 
impérial et qu'on portât le feu devant elle. Mais 

2. 



\ 



18 UÉRODIEN. 

quand il eut épousé Crispina, Lucilla fut obligée de 
céder la première place à Tépouse du prince. Son 
orgueil en fut blessé ; et elle regarda comme* un ou- 
trage faità sa personne les honneurs don triropératrice 
était Tobjet. Connaissant Taffection de Pompéianus 
pour Commode, elle se garda bien de lui confier 
le projet qu^elIe nourrissait de monter au trône. Mais 
elle tourna ses espérances vers Quadratus, jeune 
citoyen noble et riche, avec qui, dit-on, elle entre- 
levait un commerce adultère. Elle sonda son es- 
prit, se plaignit avec aigreur auprès de lui du rang 
auquel la reléguait Commode, et peu à peu Tentratna 
à prendre une résolution funeste pour lui-même, 
comme pour le sénat tout entier. Quadratus associa 
à son complot téméraire plusieurs sénateurs , et sut 
décider un jeune homme entreprenant et hardi, 
nommé Qubtianus, qui faisait partie de la conspi- 
ration, à cacher un poignard dans son sein, après 
avoir choisi le temps et le lieu, et à s'élancer tout à 
coup sur Commode pour Tassassiner. Quant au reste 
du complot, lui-même il se chargeait de Taccomplir 
avec de Tor. 

XXI. Quintianus se place à rentrée de Tamphi- 
théàtre ( il espérait, dans ce lieu obscur, échapper 
plus facilement aux regards ] . Il tire son poignard , 
a rapproche de Commode., et se précipite sur lui, 
en s'écriant d'une voix forte : a Voici ce que t'envoie 



LIVRK PRËMIKR. 19 

lo sénat, d II ne se bâte point de frapper -, pendant 
qu*il perd les instants en de vaines paroles , et qu^il 
agite son poignard nu , il est arrêté par les gardes de 
Tempereur et paye de la vie sa folle témérité. L*in- 
sensé s'était dénoncé et perdu lui-même ; il avait 
proclamé son dessein au lieu de Texécuter. 

XXII. Cet événement fut la première et la plus 
puissante cause de la haine que Commode porta au 
sénat. Les paroles de Quintianus avaient profondé- 
ment blessé son àme ; dès ce moment il regarda 
tous les sénateurs comme des ennemis; il ne put 
oublier le mot du meurtrier. 

XXin. Pérennius ' profita d'une occasion aussi 
heureuse. Il persuada à Commode de frapper tous 
les citoyens distingués , et de ne permettre à aucun 
de s'élever. S'emparant comme d'une proie de la 
fortune des victimes, il devint en peu de temps le 
plus riche de tous ses contemporains. Il dirigea avec 
la plus grande ardeur une enquête sur le complot , 
et fit traîner au supplice la sœur même de Commode , 
tous ceux qui avaient pris part à la conspiration , 
tous ceux enfin sur qui planaient les plus légers 
soupçons. 

XXIV. Pérennius ayant fait périr les hommes ver- 
tueux qui inspiraient a Commode un respect in- 



20 UËRODIEN* 

volontaire, et qui le chérissaient comme un fils, 
devenu le seul gardien des jours du prince , qu'il 
avait rendu pour ainsi dire son esclave , songea à 
s^emparer du trône : il obtint de Commode que 
ses propres fils, très-jeunes encore, fussent mis à la 
télé des troupes dlllyrie. Pour lui il entassait des 
sommes immenses, afin d'aliéner du monarque, 
à force de largesses, les soldats du prétoire. Ses fils, 
de leur côté, rassemblaient en secret des forces pour 
s'emparer de Tempire» dès que leur père aurait 
immolé Ck)mmode. 

XXV. Ce complot se découvrit d'une manière * 
étrange. Les Romains célébraient en l'honneur de 
Jupiter Capitolin des jeux sacrés et des exercices 
d'adresse et de force qui attirent une afiluence digne 
de la ville reine du monde. L'empereur assiste à 
ces jeux comme spectateur et comme juge, avec 
les prôtres, désignés alternativement chaque année. 
Commode s'était donc rendu à cette fôte , pour en- 
tendre de célèbres acteurs ; il s'était assis sur le siège 
impérial; l'amphithéâtre était rempli de spectateurs , 
rangés avec ordre, et placés chacun selon sa dignité, 
au rang qui lui étaitassigné. Avant qu'aucun exercice 
eût commencé, un homme portant l'habit de philoso- 
phe ( il avait un bâton à la main, était demi-nu , et une 
besace pendait à son épaule ) s'élance tout à coup, 
s'arrête au milieu de la scène , et par un geste, corn- 



LIVHE PREMIER. 21 

mandant le silence au peuple : « Ge n'est point le 
temps, Commode, dit-ily de t*occuper de jeux , de 
spectacle» et de fêtes. Le glaive de Pérennius est 
suspendu sur ta tête : si tu ne te garantis point d*un 
danger qui n'est pas prochain, mais déjà présent, 
ton imprudence va te coûter la vie. Pérennius ras- 
semble lui-même contre toi des soldats et de Tor, tan- 
dis que ses fils séduisent pour sa cause Tarmée d'Illy- 
rie. Si tu ne te hâtes de prévenir le coup. Commode , 
c*en est fait de toi. » 

XXVI. A ce discours, qui fut suggéré à cet in- 
connu ou par une inspiration secrète et divine, ou par 
le désir de s'illustrer et de se tirer de l'obscurité en 
commettant une action aussi hardie , ou enfin par 
Tespoir d'obtenir de l'empereur une récompense 
brillante. Commode resta muet d'étonnement. Tous 
les spectateurs croyaient bien aux paroles de Tin- 
connu , mais ils n'osaient le faire paraître. Cependant 
Pérennius le fait arrêter et brûler vif comme un in- 
sensé et un imposteur. Le malheureux expia ainsi 
son imprudente audace. 

XXVII. Toutefois les courtisans, qui voulaient 
faire parade auprès de Commode d'un sincère at- 
tachement , et qui depuis longtemps détestaient Pé- 
rennius , dont la fierté et la hauteur les avaient sou- 
vent blessés, saisirent avec empressement cette 



32 BKRODIËN. 

occasion de le perdre dans l'esprit du prince. Le sort 
avait décidé que Commode échapperait au complot 
Iramé contre ses jours , et que Pérennius subirait 
avec un de ses ûls la peine de son crime. En effet, 
peu de temps s'était écoulé , lorsque des soldats , 
partis de Tlllyrie à Tinsu du fils de Pérennius , ap- 
portèrent à Rome des pièces de monnaie que ce 
jeune homme avait osé faire frapper à son image. 
Ils parvinrent à les mettre sous les yeux de Com- 
mode , malgré la surveillance de Pérennius, qui 
commandait les gardes; et ils découvrirent les dé- 
tails les plus secrets de la conspiration à Tempereur, 
qui les combla de ses largesses. 

XXYIII. Profitant delà sécurité de Pérennius, qui 
ne s*attenllait à rien , Commode envoie la nuit sui- 
vante des émissaires lui couper la tète dans son pa- 
lais. Il leur ordonna de se rendre aussitôt auprès 
de son fils , et de mettre la plus grande célérité dans 
leur voyage , pour que le jeune Pérennius ignorât 
encore, à leur arrivée, les événements de la capitale. 
Commode lui adressa une lettre pleine de bien- 
veillance , dans laquelle il le rappelait à Rome , où , 
dit-il, de plus hautes destinées FattQndaient. Le jeune 
homme ne soupçonne rien du dessein caché de Tem* 
pereur ni de Tinfortune de son père ; les messagers 
de Commode rassurent que Pérennius lui-même 
souhaite ardemment son retour» et qu'il lui aurait 



LIVRE PREMIER. 23 

manifesté ce désir par une lettre , s'il n'eût pensé 
que celle de l'empereur suffirait pour le déterminer ; 
il tombe dans le piège , et s'arrachant, quoiqu'à re- 
grety à ses projets interrompus , plein de confiance 
d'ailleurs dans le pouvoir de son père, qu'il ne 
croyait pas encore ébranlé , il prépare son retour. 
A peine eut-il touché les frontières de l'Italie, qu'il 
fut assassiné par ceux qui en avaient reçu Tordre 
de lempereur. Telle fut la un do ces deux conspira- 
teurs. 

XXIX. Commode, après^eef événement, créa deux 
préfets des gardes prétoriennes. La prudence lui 
conseiUait do ne pas confier à un seul homme une 
puissance aussi étendue : en la partageant, il espé- 
rait la rendre moins redoutable à la sienne. 

XXX. Mais peu de temps après, il eut de nou- 
veaux dangersàcraindre. Un soldat nommé Maternus, 
connu pour sa perversité et son audace , entraîna 
dans sa fuite et dans ses projets plusieurs de ses 
compagnons, et eut bientôt réuni une troupe nom- 
breuse d'hommes capables de tous les crimes. D'a- 
tK)rd il ravagea par ses excursions les villages et 
les champs. Mais quand sa force se fut accrue avec 
le fruit de ses rapines , il rassembla un bien plus 
grand nomture de malfaiteurs, qu'il sut attirer par la 
promesse de fortes récompenses et d*une part dans 



94 niiRODiEic. 

le butin. Aussi bientôt cette troupe ne fut-elle plus 
considérée comme une réunion de brigands j mais 
comme une armée ennemie. Ils s'emparaient des 
grandes villes , brisaient les portes des cachots, dé* 
livraient tous les prisonniers, quelle que fût la 
cause de leur captivité, et en leur promettant Tim- 
punité se les attachaient par la reconnaissance. Ils 
ravagèrent ainsi toute la Gaule et toute TEspagne, 
pénéu*ant de force dans toutes les grandes villes , les 
incendiant, les dévastant, et se retirant avec une proie 
immense*. 

XXXI. Dès que cette nouvelle parvint à Commode, 
il écrivit aux gouverneurs de ces provinces des let* 
très pleines de menaces et de colère ; il leur repro- 
chait leur lâcheté , et leur ordonnait de marcher 
contre ces brigands. Quand ceux-ci apprirent qu'on 
se préparait à leur opposer dos forces , ils aban- 
donnèrent le pays qu'ils ravageaient, et par des 
chemins courts et détournés, gagnèrent secrète- 
ment Tltalle après s'être divisés en petites troupes. 
Là, Maternus médita des projets plus élevés et 
n'ambitionna rien moins que l'empire. Il voyait 
que tout lui avait réussi jusqu'à ce jour au delà de 
ses espérances; il se crut appelé à tenter un coup 
d'éclat, et puisqu'il ne pouvait échapper au danger, 
il voulut du moins s'illustrer par une mort glo- 
rieuse. 



LIVRE PREMIER. 2& 

XXXII. Ses forces étaiont trop peu considérables 
pour qu'il pût songer à combattre Commode ouverte- 
ment et en pleine campagne. Il n'ignorait pas d'ail- 
leurs rattachement que lui portaient la plus grande 
partie du peuple et les gardes prétoriennes. Ce fut 
donc par la ruse et la prudence qu'il espéra réussir ; 
voici le projet qu'il imagina. Au commencement du 
printemps les Romains célèbrent avec solennité la 
mère des dieux. Dans cette féte^ les citoyens et l'em- 
pereur lui*mâme font porter devant l'image de la 
déesse ce qu'ils possèdent de plus brillant et de plus 
précieux^ soit pour la matière y soit pour la délica- 
tesse du travail. Chacun jouit alors de la liberté de 
se livrer aux divertissements les plus bizarres; on 
peut choisir tous les déguisements ; il n'est point de 
dignité si élevée, de personnage si auguste qu'on ne 
puisse alors représenter avec une fidélité de cos- 
tume, capable de produire la plus complète illusion. 
Hatemus choisit ce jour comme le plus favorable à 
ses desseins ; il crut qu'en prenant, lui et ses compa- 
gnons, l'uniforme et les armes des gardes de l'empe- 
reur, et en se mêlant à la foule des soldats , comme 
s'ils eussent fait partie du cortège, ils pourraient 
mettre en défaut toute prévoyance , tomber tout à 
coup sur Commode et l'égorger. 

XXXUI. Mais il fut trahi par quelques-uns de 
ceux qui étaient entrés dans Rome avec lui. L'envie 

3 



26 HÉRODIEN. 

les porta à dénoncer les projets de lear chef. Ils ne 
pouvaient se résoudre à respecter comme un maître, 
comme un empereur, celui en qui ils n'avaient vu 
jusqu'alors qu'un compagnon, un brigand comme 
eux. Maternus fut arrêté avant le jour de la fête ; on 
lui trancha fat t£le, et tous ceux qui avaient pris part 
aa complot subirent un juste supplice. 

XXXIV. Commode fit un sacrifice à Cybële , lui 
rendit publiquement des actions- de grâces , assista 
d'un front riant à la fête, et accompagna l'image 
de la déesse. Le peuple entier redoubla d'allégresse 
pour célébrer à la fois et la déesse et la conserva- 
tion des jours de l'empereur. Il ne sera peut-être pas 
hors de propos de rappeler ici, d'après les traditions 
historiques , la cause du respect particulier que por- 
tent les Romains à Cybèle. Ces détails sont ignorés 
de beaucoup de Grecs; ils ne seront donc pas sans 
intérêt. 

XXXV. La statue delà déesse est , dit-on, tombée 
du ciel. On n'en connaît ni la matière, ni Touvrier; 
on est persuadé qu'elle ne sort point de la main des 
hommes. On raconte qu'elle tomba jadis du ciel en 
Phrygie, dans un lieu qui fut nommé Peninonle. Ce 
lieu , dit-on , tira son nom de la chute de la statue , 
qui y parut pour la première fois. Je trouve néan- 
moins dans d'autres historiens que ce fut en cet en- 



LIVRE PREMIER. 37 

droit qullus le Phrygien et le Lydien Tantale 
combattirent pour se disputer, selon les uns, le 
passage , ou, selon d*autres, Ganymède. Le combat 
aurait été long et opiniâtre; un grand nombre 
d'hommes seraient tombés de part et d'autres , et 
cette circonstance aurait fourni le nom du lieu. Ce 
fut là aussi que périt , dit*on, Ganymède, pendant 
qu'Ilus son frère, et Tantale son ravisseur, voulaient 
se l'arracher Tunà Tautre. Son corps avait disparu, 
on divinisa son malheur ; de là la fable de son enlè- 
vement par Jupiter. C'était à Pessinonte que les 
Phrygiens célébraient autrefois les bacchanales , sur 
ks bords du fleuve Gallus, duquel ont tiré leur nom 
les eunuques, prêtres de la déesse. L'empire fondé 
par les Romains commençait à s'accroître , lors* 
qu'un oracle leur promit que cet empire serait floris- 
sant» durable I et ferait sans cesse de nouveaux 
progrès , s'ils transportaient parmi eux la déesse de 
Pessinonte. Ils envoyèrent demander la statue aux 
Phrygiens, et robtinrentfacilement,en faisant valoir 
Tespèce de parenté qui les unissait et l'origine 
phrygienne qu'ils avaient reçued'Énée. On embarqua 
la statue de la déesse , mais quand elle fut arrivée 
à l'embouchure du Tibre , qui servait alors de port 
aux fromains, le bâtiment s'arrêta tout à coup, 
comme par une force surnaturelle. Tous les efforts du 
peuple ne purent parvenir à le mettre en mouvement ; 
il ne cédaqu*à une vestale. On accusait cette jeune 



28 HÉRODIIOf. 

fille d'avoir violé le vœu de virginité. Sur le point 
d'être jugée et craignant d'être condamnée à la mort, 
elle obtint du peuple par ses prières qu'il s*en remit 
pour le jugement à la déesse de Pessinonte. Elle 
détache aussitôt sa ceinture , la lie à la proue du 
navire, et prie à haute voix la déesse de permettre au 
vaisseau de la suivre y s'il est vrai qu'elle soit pure 
et innocente. Le vaisseau j entraîné par la ceinture 
de la vestalç , vogue aussitôt. Et tous les Romains , 
dans Tadmiration, reconnaissent à la fois et la 
puissance de la divinité et l'innocence de la vierge. 
Mais je me suis peut-être trop longtemps arrêté sur 
la déesse de Pessinonte ; cette digression toutefois 
plaira peut-être aux hommes peu versés dans les 
antiquités de Rome. 

XXXVI. Commode, après avoir échappé au piège 
que lui tendait Matemus , s'entoura d'une garde plus 
nombreuse , ne se montra plus que rarement en 
public, séjourna la plupart du temps hors des murs 
de la ville, et même dans des maisons de campagne» 
éloignées de Rome , et renonça entièrement à rendre 
la justice et à prendre part aux aflaires de TÉtat. 
A cette époque, une peste violente se répandit 
dans toute l'Italie , et exerça surtout de grands ra- 
vages dans la capitale, dont l'immense population 
était encore augmentée par la foule des étrangers de 
tous pays. Co fléau coûta la vie à un grand nombre 



LIVRK PRB3UER. 29 

d'hommes et d*animaux. Commode , d*après le con- 
seil de ses médeciqs , se retira à Laurent e , lieu re- 
nommé par sa fraîcheur et couvert d'épaisses fo- 
rais de lauriers, dont il a tiré son nom. Les médecins 
lui vantaient la salubrité de cet endroit , préservé > 
disaient-ils , de la contagion de Tair par Todeur des 
lauriers et Tagréable ombrage de ses bois. Aussi, 
dans la ville même , la plupart des habitants, sur 
leur avis , s'introduisaient dans le nez et dans les 
oreilles les parfums les plus suaves , et faisaient ua 
usage continuel d'essences et d'aromates. On préten- 
dait que ces odeurs occupant les passages des sens, 
en fermaient l'accès aux exhalaisons contagieuses , 
ou en détruisaient par leur force la pernicieuse in- 
fluence. Le mal néanmoins ne cessait de croître de 
jour enjouretde frapoer une multitude innombrable 
de victimes. 

XXXVU. Dans le même temps Rome fut en proie 
à la disette. Voici quelle fut la cause de ce nouveau 
désastre. Un esclave phrygien, nommé Cléandre , 
qui, vendu à l'encan sur la place publique, avait été 
achetépourle palaisdel'empereur, vit sa fortune com- 
mencer avec le règne de Commode , et parvint sous 
ce prince au plus haut degré d'honneur et de pou- 
voir : Tempereur lui avait couflé la garde de sa per- 
sonne , Tintendance de son palais et le commande- 
ment des armées. Bientôt ses ricliesses et ThabiUide 

3. 



30 UÊRODIEN. 

des plaisirs lui inspirèrent le désir de la puissance 
souveraine. Il réunit donc des sommes considérables 
pour acheter une grande quantité de blé , qu*il ac- 
capara en secret. Il se croyait certain d'attacher à 
sa personne le peuple et les soldats , en les plaçant 
dans le besoin le plus urgent du nécessaire , pour 
les sauver ensuite par des largesses magniûques et 
inattendues. Il avait déjà fait antérieurement cons- 
truire un vaste gymnase et des bains publics. Il 
n'oubliait rien de ce qui pouvait lui concilier la mul- 
titude. 

XXXVIII. Mais les Romains qui n'avaient pour lui 
que de la haine, qui Taccusaient des calamités pu- 
bliques, etdétestaient sa cupidité insatiable, s'assem- 
blèrent d'abord au théâtre dans des intentions hos- 
tiles; puis , se rendirent hors de la ville , autour de 
la demeure de Commode, poussant de grands cris, 
et demandant le supplice de Cléandre. Pendant 
({ue le plus grand tumulte règne au dehors du pa- 
lais , et qu'au dedans Commode, que l'adresse de 
Cléandre tenait toujours dans la plus complète 
ignorance des événements , se livre à ses plaisirs 
habituels dans le lieu le plus écarté, tout à coup, 
sur Tordre du Phrygien, tous les cavaliers de 
la garde sortent à l'improviste le sabre nu ; ils tom- 
bent sur le peuple , renversant . blessant tout ce qui 
ft* offre à leurs coups. Une multitude sans défense et 



LIVRE PREMIER. 31 

à pied, ne pouvait résister à des hommes armés et à 
cheval : le peuple prend la fuite, et rentre dans Rome 
en désordre; un grand nombre de citoyens tomba 
sous le fer des soldats ou sous les pieds des che- 
vaux ; beaucoup même furent étouffés par la foule , 
et 8*écrasaient les uns les autres , cherchant à éviter 
les charges de la cavalerie. Les gardes de Tempereur 
poursuivirent ainsi le peuple jusqu'aux portes de 
Rome sans éprouver de résistance , et en frappant 
au tiasard. Mais ceux qui étaient restés dans la ville 
n'eurent pas plutôt appris le massacre de leurs 
concitoyens , qu'ils fermèrent les portes de leurs 
maisons y montèrent sur les toits, et firent pleuvoir 
sur les cavaliers une grêle de pierres et do tuiles. Le 
peuple alors, sans faire tôte aux soldats , les com- 
battit en sûreté et avec avantage. Blessés en grande 
partie, et incapables de soutenir plus longtemps 
cette lutte inégale , les cavaliers prirent la fuite à 
leur tour. Beaucoup périrent sous les projectiles que 
ne cessait de lancer le peuple. Beaucoup aussi furent 
précipités de leurs chevaux, qui s'embarrassant 
dans les pierres dont les rues étaient couver tes, ren- 
versaient leurs cavaliers. Il se fit de part et d'autre 
un grand carnage : les soldats en garnison à Rome 
avaient pris parti pour le peuple contre les cavaliers, 
qu'ils détestaient. 

XXXIX. Pendant que Rome était livrée à cette 



32 HÉUODIEN. 

guerre intestine y personne n'osait apprendre à Com- 
mode ce qui se passait , tant le pouvoir de Cléandre 
inspirait de craintes. Mais Fadiila , sœur atnée de 
Commode , à qui ce titre donnait auprès du prince 
un libre accès , accourt vers lui tout éperdue ; ses 
cheveux flottent épars ; elle se précipite à terre, son 
maintien exprime une désolation profonde : < mon 
frère, mon empereur, s'écrie-t-elle, vous vous livrez 
au repos, vous ignorez tout ce qui se passe autour 
de vous , TOUS vous endormez au milieu des plus 
grands dangers. Nous mêmes, votre propre sang , 
nous sommes en péril delà vie. Votre peuple, la plus 
grande partie de votre garde, en ce moment s'égor- 
gent. Ce sont vos esclaves qui nous font éprouver 
des maux que nous n'avons jamais craints des J)ar- 
bares mêmes ; ceux que vous avez comblés de bien« 
faits se montrent vos plus grands ennemis. C'est 
Cléandre qui a armé contre vous le peuple et les 
soldats. Le peuple qui l'abhorre , les cavaliers qui 
le chérissent , se livrent des combats meurtriers, so 
massacrent et inondent Rome du sang romain. Hais 
le sang des deux partis retombera sur nous , si vous 
ne versez au plus lot celui de l'insolent esclave qui a 
causé la mort de tant d'hommes , et qui déjà sans 
doute médite la nôtre. » 

XL. En disant ces mots , elle déchire ses vête- 
ments. Encouragés par ces papoles,,plusteur&de ceux 



LIVRE PREMIER. 33 

qui se trouTeot présents redoublent les frayeurs de 
Commode. Le prince , épouvanté d*un danger qu*il 
reconnaît imminent, mande Géandre en sa présence. 
Celui-ci n'avait encore qu'un simple soupçon qu'on 
eût instruit Commode des événements. Dès qu'il 
fut venu, l'empereur le fit saisir, et ordonna qu'on 
lui coupât la tête y et qu'on la portât Vans Rome au 
bout d'une pique ; spectacle bien doux à la haine 
impatiente du peuple. 

XU. Les troubles s'apaisèrent aussitôt, et la lutte 
cessa de part et d'autre. Les soldats voyant le sup- 
plice de celui pour qui ils combattaient , craignaient 
le ressentiment de l'empereur ; ils reconnurent qu'on 
les avait trompés et qu'ils avaient agi contre la vo- 
lonté du prince. Le peuple était satisfait, et se regar- 
dait comme vengé par la mort de l'homme qui avait 
causé tous ces désordres ; cependant il eut la cruauté 
de massacrer les deux fils et tous les amis de Cléan- 
dre. On traîna leurs corps dans Rome , et après 
avoir fait subir à ces cadavres tous les outrages ima- 
ginables, on les jeta dans des égouts : telle fut la fin 
deCléandre^ de sa famille et de ses créatures. La na- 
ture humaine semble avoir voulu montrer dans un 
seul homme qu'elle peut, au gré du plus faible 
souffle de la fortune, s'élever des rangs les plus ob- 
scurs au plus haut point de grandeur, pour retomber 
de nouveau par un caprice inattendu de la déesse. 



3i UÉRODIBN. 

XLII. Cependant Commode, malgré les craintes 
que lui inspirait le peuple , dont il redoutait le sou- 
lèvement, céda aux conseils de ses courtisans, et 
revint à Rome, où il fit une entrée solennelle au mi- 
lieu des acclamations de la multitude , qui raccom- 
pagna jusqu'à son palais. Mais les périls auxquels 
il s*était vu exposé le rendirent défiant envers tout 
le monde. Il prodigua les supplices , ouvrit Toreille 
aux délations les plus fausses , renonça à la société 
des gens de bien et répudia tout sentiment d*hon- 
jieur et de vertu. Son âme fut asservie tout entière 
à la débauche et à des plaisirs déréglés, qui se dis- 
putaient sans interruption ses nuits et ses jours. 
Pour peu qu'on eût de probité et d'instruction , on 
était banni de la cour comme dangereux. 

XUIL Mais les histrions, les bouffons qui re- 
présentaient les scènes les plus ignobles , étaient en 
grande faveur auprès du prince. H s'exerçait sans re- 
l&che à conduire des chars , à combattre corps à 
corps des bâtes féroces ; les courtisans ne cessaient 
de louer son courage et l'entretenaient ainsi dans 
des goûts auxquels un prince sage ne se serait pas 
livré avec tant d'excès. 

XLIV. A cette époque, on vit plusieurs prodiges. 
Des étoiles ne cessèrent de briller pendant le jour; 
quelques-unes, d'une grandeur gigantesque , parais- 



LIVRE PREMIER. 35 

saient suspendues au milieu des airs. On vit naître 
dans toutes les espèces d*anîmaux une foule de 
monstres qui s^écartaient de leur nature par Té- 
trange bizarrerie et la disproportion de leurs formes. 
Hais un malheur plus réel vint afOiger tous les es- 
prits , et parut pour l'avenir d'un triste et funeste 
présage, (hi n'avait vu tomber aucune pluie; aucuns 
nuages ne s'étûent amoncelés ; seulement la terre 
avait ressenti une légère secousse , lorsque le temple 
de la Paix, le plus grand et le plus bel édifice de 
Rome j fut soudain dévoré par les flammes , soit 
que le tonnerre Teùt embrasé pendant la nuit, 
soit que des feux souterrains fussent sortis du sol 
ébranlé. Ce temple était le plus riche et le plus 
somptueux de tous, par la multitude d'offrandes d'or 
et d'argent que la piété des citoyens déposait dans 
cet asile sûr et sacré : chacun y apportait ce qu'il 
possédait de plus précieux. Mais en une seule nuit . 
le feu réduisit à la pauvreté une foule de familles 
opulentes ; chacun eut à pleurer et le malheur public 
et son infortune particulière. 

XLV. L'incendie , après avoir consumé ce temple, 
s*étendit plus loin, et brûla la plupart des beaux 
monuments de Rome. Le temple de Vesta fut de ce 
nombre , et le Palladium , pour qui les Romains ont 
'tant de respect, et qu'ils cachent loin de tous les 
yeux , le Palladium qu'Énée, dit-on, avait apporté 



36 HÉRODIEN. 

de Troie, fut alors pour la première fois, depuis son 
arrivée en Italie, exposé aux regards des hommes. 
Les Testales arrachèrent cette statue du milieii des 
flammes y et à travers la voie Sacrée , la portèrent 
au palais de Tempereur. Le feu continua de ravager 
les plus belles parties de la ville ; il dura plusieurs 
Jours sans interruption y et ne cessa qu'étouffé par 
des pluies abondantes. 

XLVL Aussi cette calamité futrelle regardéecomme 
surnaturelle : chacun était persuadé que la volpnté 
seule des dieux avait allumé et éteint cet incendie. 
Quelques-uns même voyaient dans la ruine du 
temple de la Paix le présage certain d'une guerre. 
Et révénement (comme nous le verrons dans la suite) 
ne confirma que trop cette crainte. Les désastres 
continuels dont Rome était frappée avaient changé 
ea haine Tamour que le peuple portait naguère à 
Commode. Tous rejetaient leurs malheurs communs 
sur les meurtres sans nombre et sur les honteux excès 
dont l'empereur avait souillé sa vie. Ces excès n'é- 
taient ignorés depersonne» et lui«mâme no songeait 
nullement à les cacher. Il né craignait point de com- 
mettre en public des actions qu'il aurait dû rougir 
de commettre en secret ; et il en vint à un tel point 
de folie et d'audace, que, répudiant le nom glorieux 
<ie son père, il ne se fit plus appeler Commode, fils 
de Marc-Aurèlc, mais Hercule, fils de Jupiter. On 



LIVRB PREMIER. 87 

le vit guitter la toge romaine et les insignes de la 
dignité impériale , pour se couvrir d'une peau de 
lion et armer sa main d'une massue. Hais en même 
temps il portait une tunique de pourpre brochée d*or, 
et rappelant ainsi, dans le même costume , le luxe 
recherché d'une femme et la force d'un héros, il 
osait s'exposer aux justes risées de la multitude. Il 
changea aussi le nom des mois , et substitua à leurs 
anciennes dénominations ses propres surnoms, qui 
presque tous se rapportaient à Hercule, comme au 
plus brave des héros. Il se lit ériger des statues dans 
tous les quartiers de Rome; Tune d'elles, placée de* 
vant le sénat , avait un arc tendu à la main. Il vou« 
lait que ses images mêmes pussent inspirer la ter- 
reur. Hais, après sa mort , le sénat fit enlever ce 
marbre, et le remplaça par une statue de la liberté. 

XLVII. Commode ne gardait pins de mesure. Il 
fit annoncer des jeux où il promettait de tuer de sa 
propre main toutes les bêtes qu'on lâcherait dans 
l'arène, et de combattre ensuite corps à corps les 
plus habiles gladiateurs. Dès que cette nouvelle se 
•répandit > il vint de toute l'Italie et des contrées voi- 
sines une grande affluence, attirée par l'espoir 
d'un spectacle qui jamais n'avait eu lieu , et dont 
Ton n'avait même point d'idée. Son adresse à lancer 
le javelot et à tirer de l'arc était devenue célèbre ; il 
avait la réputation de ne jamais manquer le but. il 



38 ' UÉRODIEN. 

avait pour mallros des Parthes, très-habiles archers, 
et (les Maures qui excellaient au maniement du ja- 
velot ; mais Télève triomphait de tous ses maîtres. 
Quand le jour des jeux fut arrivé , une fouie im- 
mense remplit ramphilbéàtre. On avait élevé à Ten- 
tour une galerie du haut de laquelle Commode, sans 
s'exposer aux dangers d'un combat , lançait en sû- 
reté des javelots sur les bêtes féroces du cirque, 
et faisait parade d'adresse , mais non de courage. Il 
tua d'abord des cerfe , des daims et des bêtes à 
corne de toute espèce, excepté des taureaux. Il des- 
cendit de sa galerie pour combattre ces animaux ; 
il les poursuivait , et prévenait la vitesse de leur 
fuite par la rapidité et la sûreté de ses coups. Il tua 
ensuite, du haut de la galerie, qu'il parcourait en 
lançant des traits , des lions » des panthères et des 
bêtes fauves de toute espèce. Jamais il ne visa 
deux fois le même animal, et tous ses coups étaient 
mortels. A peine la bête s'était-elle élancée dans l'a- 
rène, qu'elle tombait frappée au front et au cœur. Il 
ne dirigeait ses traits que vers ces parties de leur 
corps; aussi le javelot ne frappait jamais ailleurs, 
et l'animal recevait la mort avec la blessure. Oa. 
rassemblait pour lui des animaux de toutes les par- 
ties du monde ; et nous vîmes alors pour la première 
fois en réalité des monstres que nous n'avions en- 
core vus qu'en peinture. De l'Inde, de l'Ethiopie, 
du midi et du septentrion, on lui amenait des ani- 



LIVRE PREMIER. ^ 39 

maux jusqu'alors inconnus dans nos climats; 
Commode les donnait en spectacle aux Romains » el 
les faisait tomber sous ses coups. On ne se lassait 
point d*admirer sa prodigieuse adresse. Quelquefois 
il se servait de flèches armées d'un fer en croissant^ 
contre des autruches de Mauritanie. Ces oiseaux , 
sans quitter la terre, courent avec la plus grande ra* 
pidité, poussés par leurs ailes comme par des voiles. 
Commode les visait avec tant d'adresse et de force 
qu'il leur coupait le cou , et dans cet état, l'impétuosité 
de leur élan les entraînait quelque temps encore. Un 
jour, une panthère s*était jetée avec la rapidité du 
vent sur un homme descendu dans le cirque; déjà 
elle avait saisi le malheureux et allait le déchirer. 
Commode lance son javelot, abat la panthère, sauve 
Tbomme, et par un heureux coup prévient la morsure 
dos dents acérées du monstre. Un autre jour^ on fit 
sortir de leurs loges cent lions , qu'il tua les uns 
après les autres avec un pareil nombre de javelots. 
On les laissa longtemps étendus sur l'arène , chacun 
les compta à loisir; tous les javelots avaient porté. 

XLVIII. Jusqu'alors, quoique cette conduite de 
l'empereur fût contraire à la dignité d'un prince^ elle 
ne laissait point de plaire au peuple, parce qu'elle 
prouvait de la force el de l'adresse. Mais lorsque 
Commode vint à se montrer nu dans l'amphithéâtre 
cl à combattre, armé de l'épée, des gladiateurs, ce 



40 HÉBODllilN. 

lut pour le peuple un triste et douloureux spectacle, 
de voir un empereur romain , d'une si auguste ori- 
gine 9 et dont le père et les ancêtres avaient obtenu 
tant de triomphes , au lieu de combattre les barbares, 
au lieu de prendre des armes Traiment dignes d*un 
souverain de Rome , déshonorer la majesté de l'em- 
pire par le honteux appareil d'un gladiateur. Dans 
ces luttes infâmes , Commode n'avait point de peine 
à être Tainqueur. Aussi se contentait*il de blesser 
ses adversaires 9 qui n'avalent garde de lui disputer 
la victoire , et qui dans leur antagoniste reconnais- 
saient toujours l'empereur. Sbn extravagance fran- 
chit bientôt toutes les limites : il voulut quitter sa 
demeure impériale, pour habiter le gymnase des gla- 
diateurs. Il renonça au nom d'Hercule et se iitdonner 
celui d'un gladiateur célèbre qui venait de mourir. 
11 fit ôter la tête de la statue colossale du Soleil, si 
révérée des Romains, la remplaça par la sienne, eVTit 
inscrire sur le piédestal, non pas la liste des vertus 
qu'il eût pu tenir de son père, ou qu'on devait 
exiger de son rang, non pas le titre de vainqueur 
des Germains, mais ces mots : Commode, vainqueur 
de mille gladiateun. 

XLIX. Il était temps que ces extravagances eus- 
sent uiT terme, et que l'État fCit délivré de ce tyran. 
Le premier jour de l'année , les Romains célèbrent 
une fêto en l'honneur de Janus , le plus ancien de 



LIVBE PREMIER. tl 

leurs dieux. Ils disent que Saturne, dépouillé par 
Jupiter de Tempire du ciel , descendit sur la terre , 
fuyant le pouvoir de son fils, et reçut de Janus 
rhospitalité et un asile. Litaiie , ajoutent-ils , fut 
appelée Latium , parce que ce dieu s'y était tenu 
caché. (Test par respect pour ce souvenir que les 
Romains, de nos jours encore, célèbrent d'abord les 
Saturnales en Thonneur du dieu fugitif, puis en 
rhônneur de Janus, la fête du commencement de 
l'année. Ils ont donné deux visages à la statue de ce 
dieu, parce que Tannée commence et finit sous ses 
auspices. Le jour de cette solennité était arrivé ; les 
Romains sont dans Tusage de se rendre alors des 
visites mutuelles; ils se donnent en présent de Tar* 
gent, et se font des cadeaux de toute espèce. C*est 
aussi dans ce jour que les premiers magistrats de 
Rome ( les consuls ) revêtent la pourpre et les plus 
brillantes marques de leur dignité. Commode ré- 
solut de faire cette année sa sortie publique , non 
point du palais selon Tusage, mais du gymnase 
même des gladiateurs. Au lieu de se couvrir de vê- 
tements somptueux et de la pourpre impériale , il 
voulait paraître en armes, et suivi de toute la foule 
des gladiateurs, se donner ainsi en spectacle aux 
veux des Romains* 

L. Harcia i\]t instruite de cotte résolution. Cétait 
de toutes ses concubines celle pour qui il avait le 

4. 



iS HÊBODIEN. 

plus d*égards ; il la considérait presquo comme une 
épouse ; et si on eût porté le feu devant elle, elle eût 
joui de tous les honneurs qu'on accorde aux impéra- 
trices. Cette femme» étonnée d'un dessein aussi 
honteux et aussi absurde, supplie Commode^en tom- 
bant à ses genoux et en pleurant , de ne pas dés- 
honorer ainsi la majesté de son rang , et de ne pas 
livrer sa vie à des hommes sans frein et sans aveu, 
à des gladiateurs. Hais elle ne put rien obtenir par 
ses supplications, et' se retira en versant des larmes. 

LI. L'empereur mande aussitôt Lœtus, le chef 
des gardes prétoriennes, etElectus, l'intendant du 
palais : il leur ordonne de lui préparer dans le gym- 
nase des gladiateurs un appai^ment où il pût passer 
la nuit, pour en sortir le matin, tout armé, et se 
rendre ainsi au temple, sous les regards de tout le 
peuple. Ces ofGciers emploient à leur tour les plus 
vives instances , et cherchent à le détourner d'un 
dessein si indigne de son rang. 

Ln. Commode courroucé les congédia, et se 
retira dans sa chambre à coucher, comme il le 
faisait d'ordinaire vers le milieu du jour ; il prit alors 
une de ces tablettes faites avec l'écorce déliée du 
tilleul, et qui se replient des deux côtés ; il y écrivit 
les noms de ceux qu'il devait faire tuer la nuit pro- 
chaine. En premier était le nom de Marcia . puis 



■*> 



LIVRE PREMIER. 4-3 

ceax de Uetus el d*Electus , et enfin une foule de 
sénatenrs I^ plus distingués de leur ordre. Il vou- 
lait 86 défoire de tous les anciens amis de son père 
qui survivaient encore ; ces vertueux et rigides té- 
moins de sa conduite lui étaient devenus insuppor- 
tables. Il avait résolu de partager les richesses des 
condamnés aux soldats et aux gladiateurs, pour ga- 
rantir à la fois la sûreté de sa personne et la conti- 
nuité de ses plaisirs. 

LUI. Quand il eut écrit ces noms, il posa les ta- 
blettes sur son lit, ne se doutant pas qu'on dût pé- 
nétrer dans son appartement. Il avait à sa cour un 
de ces petits enfants qu'on laisse qus , couverts d'or 
et dj9 pierreries, et que les Romains voluptueux élè- 
vent près de leur personne. Commode chérissait cet ' 
enfont et le faisait appeler Phila-Commode ^ pour 
indiquer par ce nom la passion qu'il lui inspirait. 
Pendant que l'empereur était au bain el se livrait a 
ses débauches, l'enfant, qui parcourait en jouant le 
palais , entra, selon son habitude , dans la chambre 
du prince. U vit les tablettes sur le chevet du lit, les 
prit pour jouer et sortit. Marcia, par un bonheur 
surnaturel , le rencontra. Elle embrasse et caresse 
Tenfant, qu'elle aimait aussi , et lui enlève des mains 
les tablettes , craignant qu'avec l'étourderie de son 
âge il ne détruisit quoique papier peut-être impor- 
tant. Elle reconnaît la main de Commode, et 



kh HÉRODIEN. 

sa curiosité est excitée ; ellela satisfait: elle découvre 
aussitôt que c*est un arrôt de mort ; elle voit d'abord 
S4)n nom , puis ceux de Lœtus , d*Electus et enfin 
d'une foule de citoyens : « Courage, Commode, 
se dit*elle en gémissant, voilà la récompense que tu 
prépares à mon amour, à ma tendresse, à la rési- 
gnation avec* laquelle , pendant de si longues an- 
nées j*ai supporté tes briitalités et tes débauches ! 
Hais un homme toujours plongé dans Tivresse ne 
triomphera pas d*une femme sobre. » Aussitôt elle 
fait venir Electus , à qui sa charge donnait souvent 
l'occasion delà voir; on les soupçonnait même d'un 
commerce secret. Elle lui présente les tablettes. 
« Vois, dit-elle, Electus, quelle fête on nous prépare 
pour cette nuit! » Electus resta frappé d*étonnement. 
C'était un Égyptien prompt à oser et à agir, et du 
caractère le plus irascible, il envoie aussitôt à Lœ- 
tus , par un homme dont il était sâr, les tablettes ca- 
chetées. Épouvanté à son tour, celui-ci se rend chez 
Marcia , comme pour se concerter avec elle sur les 
mesures que nécessite l'ordre donné par Tempereur, 
de lui préparer un appartement dans le gymnase. Ce 
prétexte leur permet de délibérer, et tous trois con- 
viennent qu'il faut agir ou perdre la vie , qu'aucun 
délai n'est possible, même celui d'un jour. 

LIV. On s'arrête au poison, et l'exécution fut 
confiée à Marcia , sur sa demande. Elle versait et 



LIVBE PREMIER. 45 

présentait habituellement à Commode la première 
coupe, pour quelle vin lui parût plus doux, offert 
par la main de celle qu'il aimait. A son retour du 
bain , elle lui offrit un vase de vin exquis , qu'elle 
avait empoisonné. Le prince, que le bain et la chasse 
avaient altéré, but avec confiance, selonson habitude. 
Il sentit aussitôt une grande pesanteur de tête, et un 
assoupissement qu*il attribua à la fatigue ; il alla 
se reposer sur son lit.^ Aussitôt Electus et Harcia font 
retirer tout le monde : « le prince, disaient-ils, avait 
besoin de repos. » Ce n'était pas la première fois 
qu'il lui arrivait, après ses orgies^ de dormir ainsi le 
jour. Comme il se baignait souvent, et qu'il mangeait 
à toute heure , il n'avait point de temps réglé pour 
le sommeil. Une succession de plaisirs toujours nou- 
veaux et dont il était devenu l'esclave , se parta- 
geait tous ses instants , presque malgré lui-même. 
Quand il eut dormi , et que le poison commença à 
agir dans son estomac et dans ses entrailles, il s'é- 
voilla avec de grands étourdisseroents, suivis bientôt 
d'un vomissement terrible : ouïes mets et le vin dont 
il s'était surchargé , repoussaient le poison , ou , 
selon la coutume des princes, avant de se mettre à 
table, Commode avait pris un préservatif. 

LV. Les conjurés, épouvantés de ce long vomis- 
sement , craignant que l'empereur ne rejetât tout le 
poison et ne los fit périr, quand il aurnit recouvré ses 



46 



UERODIEN. 



esprits, engagèrent, par la promesse d'une forte ré- 
compense, un jeune homme nommé Narcisse, dont 
Taudace leur était connue, à égorger Commode sur 
son lit. Il pénètre dans Tappartement du prince ^ le 
trouve affaibli, par le vomissement et la débauche, 
le saisit au cou et Tétrangle. Ainsi finit Commode, 
qui après Harc-Aurèle, son père , gouverna treize 
ans l'empire. Il fut supérieur par la naissance à tous 
ses prédécesseurs, et par la beauté à tous les 
hommes de son temps. On peut vanter aussi son 
courage , ou plutôt son adresse sans égale à lancer 
la flèche et le javelot. Mais nous avons montré par 
quels vices honteux il profana les dons qu'il avait 
reçus de la nature. 



LIVRE II. 



I. Quand les conjurés eurent fait subir à Com- 
mode le genre de mort que nous vpnons de décrire 

' dans le livre précédent, leur premier soin fut de 
tenir ce crime secret ; pour tromper la vigilance 
des gardes du palais, ils enveloppèrent le cadavre 
dans une vieille couverture et chargèrent deux es- 
claves de confiance de remporter comme des hardes 
qui sortiraient de la chambre du prince. Ceux- 
ci passèrent avec ce fardeau à travers les gardes ; 
les uns étaient ivres, les autres, à moitié endormis, 
tenaient nonchalamment leur lance. Ils faisaient 
d'ailleurs peu d'attention à ce qu*on emportait de 
la garde-robe impériale , et ne croyaient point 

. devoir s'en inquiéter. Le corps de Commode , furti- 
vement tiré du palais, fut mis sur un char et conduit 
àAristée. 

II. Cependant Lœtus , Eloctus et Harcia délibè- 
rent. Ils s'accordent enfin à répandre le bruit que 
l'empereur était mort subitement d'une apoplexie. 
L'intempérance connue de Commode devait donner 
à cette nouvelle beaucoup de vraisemblance. Hai9 

47 



48 ']1ÉR0D1£N. 

avant d6 la publier, il3 résolurent de choisir un 
homme vertueux et âgé, dont Téiévation à Tempire 
assurAt à eux-mêmes leur salut, et permit au peuple 
de respirer après une si violente etsi cruelle oppres- 
sion. Leur délibération fut longue, et leur choix s'ar- 
rêta enfln sur Pertinax. 

m. Pertinax, Italien d*origine, s*6tait distingué par 
ses vertus civiles et militaires; il avait triomphé 
plusieursfois des Germains et des Barbares de TOrient. 
C'était le seul des illustres amis de Marc-Aurèle qui 
survécût encore : Commode Tavait épargné, soit par 
respect pour Tautorité dont Tentouraient ses ver- 
tus, soit par mépris pour sa pauvreté. Car c'était 
là un de ses plus beaux titres à Testime : Pertinax, 
qui avait exercé plus d'emplois quaucun autre 
citoyen, était aussi le plus pauvre de tous. 

IV. Au milieu de la nuit, pendant que tout est 
livré au sommeil, Lœtus et Electus, suivis d'un petit 
nombre de leurs aifidés , se rendent à la demeure de 
Pertinax. Ils en trouvent les portes fermées, et éveil- 
lent le portier. Celui-ci ouvre aussitôt; il voit dos sol- 
dats, il reconnaît Lœlus, le préfet des gardes prétorien- 
nes; troublé, épouvanté, il court prévenir Pertinax 
qui lui ordonne de les introduire : « il allait, disait-il, 
recevoir une mort qu'il attendait chaque jour. » Telle 
était sa fermeté d Ame, qu'il ne se leva point de son lit. 



LIVRE DEUXIËSlE. 49 

qu*aucune altération ne se manifesta sur ses traits. A 
la vue de Lœtus et d'Electus, qu'il croyait envoyés 
pour le faire périr, il leur dit ayec un maintien calme et 
assuré : c Depuislongtemps je m'attendais chaque nuit 
à cette mort : detousiesamis deMarc-Aurèle, le seul 
épargné jusqu'ici par Commode, je m'étonnais qu'il 
fardât si longtemps à me frapper. Qu'attendez* 
TOUS donc? remplissez votre sanglante mission, dé* 
livrez-moi d'une vie toujours partagée entre l'espoir 
et la crainte. » «i Cessez, répondit Lœlus , un dis- 
cours indigne de vous et de votre vie passée. Ce 
n'est point pour attenter à vos jours que nous venons 
ici ; c'est pour implorer de vous notre salut et celai 
de l'empire romain. Le tyran n'est plus; il a subi 
le juste châtiment de ses crimes ; il a subi la mort 
qu'il nous réservait. Nous vous apportons l'empire ; 
nous connaissons l'autorité dont vous jouissez dans 
le sénat, pour la pureté de vos mœurs, la dignité de 
votre caractère^ la gravité de votre âge et de votre 
vie. Nous connaissons l'amour et le respect que le 
peuple entier vous porto, et nous sommes persuadés 
qu'où nous trouverons notre sûreté , il trouvera lui- 
même l'accomplissement de ses vœux. » 

V. a Ne vous jouez pas ainsi d'un vieillard, dit 
à son tour Pertinax. Me croyez-vous si timide, 
qu'il faille me tromper, et me déguiser la mort , en 
me l'apportant? — Puisque vous refusez d'ajouter 

- 6 



50 HÉBODIEN. 

foi à nos paroles, dit Electus, prenez ces tablettes 
(la main de Commode vous est connue); lisez. Cet 
écrit vous apprendra à quel péril nousavons échappé ; 
vous ne nous supposerez plus d'intentions perfides ; 
vous croirez à la sincérité de nos paroles. » Pertinax 
jeta les yeux sur les tablettes, il revint aussitôt de sa 
méfiance; il songea que Lœtuset Electus lui avaient 
toujours été attachés ; et quand il eut appris tous les 
détails de l'événement, il leur abandonna sa personne. 
On résolut de se rendre à Tinstant auprès des sol- 
dats, pour sonder leurs dispositions. Lœtus, à qui sa 
charge donnait quelque influence sur leur esprit, pro- 
mettait de les gagner facilement. Ils marchent tous 
ensemble vers le camp. Déjà une grande partie delà 
nuit s'était écoulée ; la f^le allait commencer ; tout 
fut terminé avant le jour. Us avaient répandu dans 
Rome plusieurs do leurs affidés, qui publièrent par- 
tout que Commode était mort, que Pertinax lui 
succéderait , et qu'il allait se faire reconnaître des 
soldats. 

VI. A ce bruit, le peuple entier, comme dans Ti- 
vresse, se livre soudain aux plus bruyants transports de 
joie ; les citoyens courent çà et là ; ils s'empressent 
d'annoncer cette heureuse nouvelle à tous leurs amis ; 
surtout à ceux qui par leur rang ou leur fortune, 
avaient tout à craindre du tyran. On va dans le 
temple, au pied des autels, rendre aux dieux des ac- 



LIVRE DEUXIÈME. 51 

$ 

lions de grâces. La haine publique s'exhale dans les 
termes les plus variés : le tyran n*est plus , dit Tun ; 
le gladiateur est mort, dit l'autre; quelques-uns 
même donnent à Commode des noms plus honteux 
encore. Longtemps étouffée par la crainte, la voix 
du peuple se déchaîne enfin en toute liberté. La plu- 
part des citoyens se dirigèrent vers le camp d'un 
pas rapide, dans la crainte que les soldats ne fussent 
mal disposés en faveur de Pertinax. Ils pensaient 
qu'un prince sage et niodéré serait peut-être mal ac- 
cueilli par des hommes accoutumés à servir la tyran* 
nie , qui assurait l'impunité à leurs rapines et à leurs 
violences. Au3si le peuple accourut-il au camp de 
toutes parts pour vaincre une résistance qu'il appré- 
hendait. Il s'y trouvait réuni, lorsque Lœtus et Elec- 
tus y entrèrent, conduisant avec eux Pertinax. LsBtus 

convoque les soldats et Tes harangue en c^ termes : 

• 

VII. c Commode , notre empereur, a été frappé 
d'apoplexie. Sa mort ne doit être reprochée qu'à lui 
seul. Malgré nos salutaires avis, ne cessant deso 
livrer à des débauches que vous connaissez tous, il 
est mort suffoqué , victime de son intempérance. 
Cette fin lui était réservée par le destin : car tous les 
hommes ne marchent pas à la mort par les mêmes 
voies, quoique toutes conduisent au même but. Pour 
fiuccéder à Commode, nous vous présentons , nous 
et le peuple romain, un homme vénérable par son 



52 HÊRODIKN. 

• 

ège, par Tintégrité de ses mœurs , par sa conduite 
et par ses talents: yétérans, vous avez fait plus d'une 
fois réprenve de ses vertus militaires ; et vous, jeunes 
soldats, vous avez honoré, admiré même ses vertus 
civiles, pendant les longues années où il fut préfet 
de Rome. Ce n'est pas seulement un empereur que 
nous offre le destin, c*est un bienfaiteur, c*est un 
père. Son élection ne sera pas agréable à vous seuls ; 
mais vos compagnons d'armes qui sont campés sur 
les rives des fleuves, et défendent les frontières de 
Tempire, pendant que vous gardez nos murs, ap- 
plaudiront, comme vous , au choix d'un prince dont 
ik n'ont pas oublié les exploits. Nous n'aurons plus 
besoin désormais d*acheter des barbares une paix 
déshonorante; mais ils se souviendront des défaites 
que leur ût essuyer Pertinax ; et la crainte nous les 
soumettra. » 

VIII . Lœtus avait à peine cessé de parler, que le peu- 
ple, sans pouvoir se contenir davantage, pendant que 
les soldats montrent encore du doute et de l'hésitation, 
salue Pertinax du nom d'Auguste, Rappelle père de la 
patrie^ et lui prodigue par acclamation les titres 
les plus glorieux. Bientôt les soldats le proclament 
également empereur, non pas avec le même enthou* 
siasme, maisplutôt entraînés et contraints par ce peu- 
ple immense qui les environnait de toutes parts. En 
petit nombre et sans armes à cause de la fête , ils ce- 



LIVRE DEUXliME. 53 

décent, et prêtèrent, selon Tusage, serment au nouvel 
empereur. On célébra un sacrifice , et des branches 
de laurier parurent aussitôt dans les mains de tous 
les soldats et de tous les citoyens. 

IX. Ds reconduisirent ainsi avant le jour, comme 
nous Tavons dit précédemment, le nouveau prince 
jusqu^au palais des empereurs. Là, de vives inquié- 
tudes vinrent Tassaillir. Quoiqu'il eût donné des 
preuves d'une àme forte et d'un- courage à toute 
épreuve, les circonstances présentes Teffrayaienl, 
non pour sa vie , car mille fois il avait bravé de plus 
grands périls ; mais il avait peine à croire à une ré- 
volution aussi soudaine ; il i^ongeait à plusieurs séna- 
teurs d'une naissance distinguée, qui pourraient s'op- 
poser à ce que l'empire, des mains d'un prince dont 
l'origine était si illustre, tombât dans celles d'un plé- 
béien, d'un obscur parvenu. Malgré l'estime que lui 
avait acquise la simplicité de ses mœurs, malgré la 
gloire qu'il devait à ses exploits militaires, il voyait 
beaucoup de patriciens au-dessus de lui par leur nais- 
sance. Il se rendit donc au sénat, dès que le jour fut 
venu, sans permettre qu'on portât devant lui le feu 
sacré et les autres .marques de la dignité impériale, 
avant qu'il eût connu les dispositions des sénateurs. 

X. Mais à peine parut-il en leur présence, qu ils la 

saluèrent d'acclamations unanimes , et l'appelèrent 

y 



&k UBRODIEN. 

auguste et empereur! D'abord il voulut refuser ces 
titres comme trop exposés à Tenyie; il objecta sa' 
▼ieillesse ; il supplia le sénat de se rendre à ses dé- 
sirs : a à combien de patriciens Tempire ne convenait- 
il pas mieux qu'à lui? v> et en mémo temps il prit par 
la main Glabrion, Tattira vers lui, et voulut le forcer 
de s'asseoir à la place réservée aux empereurs. Gla- 
brion était le plus noble de tous les patriciens, il fai- 
sait remonter son origine jusqu'à Énée^ fils de Vénus 
etd'Ancbise ; il était alors pour la seconde fois con- 
sul. Il dità Pertinax : « Moi, que vous jugez le plus 
digne de l'empire, je vous le cède; le sénat tout en- 
tier vous décerne, ainsi que moi, la souveraine puis- 
sance. » Tous l'entourent aussitôt , le pressent, lui 
font presque violence; il hésite longtemps; vaincu 
enfin, il s'assied sur le siège impérial, et parle en 
ces termes : 

XI. a Votre unanime assentiment, l'ardeur avec la- 
quelle vous m'avez choisi de préférence à tant d'il- 
lustres patriciens qui siègent au milieu de vous , re- 
poussent tout soupçon de flatterie , et ne peuvent étro 
regardés que comme un témoignage public de votre 
bienveillance et de votre estime. Un autre, peut-être, 
encouragé par votre conduite, saisirait avec confiance 
et empressement l'empire quilui seraitofTerl, etespé- 
rerait trouver dans la royauté une tâche facile, en trou- 
vant tant de bienveillance dans ceux qu'il serait appelé 



UVBE DEUXIÈME. 55 

à gouverner. Mais pour moi, tout en ressentant vive* 
ment Thonneur de cette glorieuse préférence, je ne 
m'y soumets ni sans inquiétude ni sans crainte. Il est 
bien difficile de répondre dignement à un grand 
bienfait. Si un homme récompense magnifiquement 
un léger service , on lui tient compte de sa recon- 
naissance, lors même qu'elle lui a peu cfoûté; mais 
si, après avoir reçu un grand bienfait^ vous ne pou- 
vez dignement le reconnaître, on ne s'en prendra pas 
à la faiblesse de vos moyens ; on vous accusera dln- 
différence et d'ingratitude. Je vois déjà quelle lutte 
pénible je m'impose, en voulant me rendre digne 
des honneurs que vous m'accordez. Car ce n'est point 
dans le trône même que réside l'élévation du prince , 
mais dans le talent de ne point rester par ses actions 
au-dessousdu trône. Autant l'on a horreur des maux 
passés, autant l'on se forme une idée brillante des 
biens à venir : on n'oublie jamais ce que l'on a souf- 
fert , une injustice est ineffaçable , tandis que le 
souvenir du bienfait s'efface avec le moment de la 
jouissance. Nous sentons moins vivement le bonheur 
de la liberté que les maux de la servitude. L'homme 
ne croit pomt vous devoir de reconnaissance, si vous 
le laissez jouir en paLv de ses propriétés; il sait qu'il 
ne fait alors usage que d'un droit naturel. Mais n 
vous le dépouillez de ses biens, il conservera de 
votre injustice un éternel souvenir. S'il arrive dans 
rÉtatquelq^uechangementavantageux au bien public, 



56 HÊRODIBN. 

personne no croit y trouver son propre avantage : 
chacun se soucie peu de ce qui ne tend qu'à Tintérêt 
de tous. Mais si nous éprouvons en particulier la 
moindre disgrâce, nous voudrions que tout TËtat 
vint à notro secours. Tous ceux que la tyrannie avait 
habitués à s'engraisser de ces énormes largesses 
qu'elle répandait au hasard, s'ils voient sous un règne 
nouveau succéder à cette profusion un emploi plus 
sage de ressources devenues plus modiques , ils n'at- 
tribueront pas cette conduite à la prudence et à une 
louable économie , mais à une honteuse et sordide 
avarice. Ils ne songent point, les insensés 1 que los 
largesses inconsidérées des princes sont toujours le 
produit de la rapine et de la violence. Mais le mo- 
narque qui agit avec discernement , et récompense 
chacun selon son mérite , loin d'èlro contraint à des 
actions injustes et à d'illégales spoliations , inspire 
à tous l'amour de la modération et de l'économie. En 
appelant votre attention sur les obstacles qui m'at- 
tendent, j'implore votre secours, sénateurs ; je vous 
prie de regarder l'empire comme une tâche qui vous 
est commune avec moi. Rome n'est plus placée sous 
la tyrannie d'un seul, mais sous une sage aristocratie ; 
faites donc partager à tous les citoyens l'heureux 
espoir qiii doit animer votre âme. » 

XII. Ce discours sembla rendre au sénat une vie 
nouvelle; il fut accueilli par d'unanimes acclama- 



LIVBE DEUXIÈME. 57 

lions ; les sénateurs rendirent àTenvi à Periinax 
toute espèce d'hommages ; ils raccompagnèrent d'a- 
bord au temple de Jupiter, puisa tous les temples de 
Rome ; le nouvel empereur fit les sacrifices accou- 
tumés et fut reconduit jusqu'à son palais. Quand on 
connut le discours qu'il avait tenu dans le sénat et 
les lettres qu'il adressa au peuple, tous les citoyens 
espérèrent une domination sage et clémente , et cru- 
rent quMIs avaient dans Pertinax trouvé un père plu- 
tôt qu*un empereur. Il commença par défendre aux 
soldais d'injurier et de maltraiter les citoyens. Il 
tâcha de rétablir partout l'ordre et la justice. 

XIII. Lorsqu'il paraissait en public, ou qu'il sié*- 
geait à son tribunal , il montrait beaucoup d'affabilité 
et de douceur. II s'était proposé pour exemple Marc* 
Aurèle, et charmait tous les vieillards à qui il rappe- 
lait les vertus de ce bon prince. Rome avait passé 
tout à coup d'une tyrannie cruelle et violente à un 
règne sage et paisible ; ausôi Pertinax n'eut-il point de 
peine à se concilier l'amour des citoyens ; lorsque la re- 
nommée eut publié les bienfails de ce gouvernement 
paternel, on vit toutes les provinces, toutes les armées 
et tous les peuples alliés de l'empire romain, décimer 
au nom de Pertinax des honneurs divins. Les barbares 
mêmes qui avaient secoué le joug, ou qui méditaient de 
s'y soustraire, furent retenus par le seul souvenir de 
ses anciens triomphes. Pleins de confiance, d'ailleurs, 



.x. 



58 UÉRODIËN. 

dans son équilô , et persuadés que jamais il ne se plai- 
rait sans motif aies traiter en ennemis, mais qu'à la 
fois éloigné de la faiblesse et de la cruauté^ il rendrait 
à chacun la justice qui lui serait due^ ils se soumirent 
volontairement à sa puissance. 

» 

XIV. On vit en même temps arriver de toutes parts 
des ambassadeurs chargés de féliciter Rome sur 
son nouvel empereur. Hais ce gouvernement sage et 
modéré , qui, satisfaisant à la fois l'intérêt général 
et celui des particuliers, était chéri de tous les ci- 
toyens, fit cependant des mécontents : les cohortes 
prétoriennes, chargées de la garde des empereurs, ha- 
bituées de tout temps au pillage et à la violence, et 
rappelées tout à coup à la discipline et à Tordre, ne 
virent dans l'administration douce et paisible du 
nouveau prince, qu'une insulte , une preuve de mé- 
pris, et la perte de cette liberté dont ils avaient tant 
abusé. Cet état do choses leur devint insupportable. 
Ils commencèrent à montrer dès dispositions à la dé- 
sobéissance et à la révolte , et ne les firent éclater que 
trop tôt. Pertinax ne régnait que depuis deux mois ; 
dans ce court espace de temps , sa sagesse avait 
produit les plus grands biens , et tous leë citoyens 
avaient conçu de ce règne le plus doux espoir, quand 
la fortune jalouse vint tout renverser, et empêcher le 
malheureux prince d'accomplir les admirables pro- 
jets qu'il avait formés pour la félicité de son peuple. 



LIVRE DEUXIÈME. 59 

^ XV. D'abord il avait ordonné que toute torre in- 
culte, située soit en Italie, soit dans les autres parties 
de l'empire, quand mdme elle serait du domaine de 
la couronne, deviendrait la propriété de tous ceux 
qui viendraient s'y établir pour la faire valoir ; il 
les exemptait de toute contribution pendant dix ans , 
et leur promettait une entière sécurité pendant tout 
letemps de leur possession. Il défendit qu'on inscri- 
vît sous son nom les terres du domaine impérial, 
disant que ces biens n*appartenaientpasàrempereur, 
mais à Tempire et au peuple romain. Enfin il sup- 
prima tous les impôts que Tingénieuse cupidité des 
tyrans avaitétablis sur le passage dès fleuves, sur 
les ports, sur les grandes routes, et il replaça tout sur 
le pied de Tancienne liberté. Ces heureux commen- 
cements faisaient présager d'autres bienfaits, non 
moins importants pour le bonheur public. 

XVI. Il avait chassé de Rome les délateurs, et or- 
donné qu'on les punît partout où on les découvri- 
rait. Il voulait empâcher par celte mesure que les 
citoyens ne fussent exposés à la calomnie et pour- 
suivis pour des accusations sans fondement. Aussi 
les sénateurs et tout le peuple se promettaient-ils 
de longues années de bonheur et de paix. Telle 
était la retenue de Pertinax et le soin avec lequel il 
évitait toute apparence de supériorité , qu'il éloigna 
toujours du palais son fils , déjà dans l'adolescence. 



60 HÉRODIElf. 

Il le fit demeurer daas la maison paternelle, con- 
tinua de l*enYoyer dans les lycées pour y partager^ 
comme Tenfant d'un simple particulier, Téducation 
des jeunes Romains , sans permettre qu'aucime es- 
pèce de distinction , qu'aucune suite fastueuse leur 
fit reconnaître dans un condisciple le fils de Tem- 
pereur. 

VXII . Pendant que Pertinax déployait tant de modé- 
ration et de vertu, les prétoriens seuls s*indignaient de 
leur condition présente; ils regrettaient le passé, 
leurs rapines, leurs violences. Au milieu du vin et 
de la débauche , ils prennent la résolution subite de 
tuer Pertinax , dont Tautorité était pour eux un si 
pesant fardeau, et de lui choisir pour successeur 
un prince qui donnerait à leur licence une libre car- 
rière. Leur dessein s'exécute à Tinstant même : au 
milieu du jo^r, lorsque tous les citoyens , dans la 
plus entière sécurité, se reposaient dans Tintérieur de 
leurs maisons , tout à coup ces soldats se dirigent 
rapidement, en désordre et comme des furieux , vers 
le palais de Tempereur, la lance tendue et le glaive 
hors du fourreau : surpris par cette émeute soudaine 
et imprévue, les ofBciers du palais, se trouvant 
d'ailleurs en petit nombre et sans armes , ne songent 
pas à résister à une pareille multitude armée ; ils 
abandonnent tous leur poste , se sauvent par les ga- 
leries et par toutes les issues du palais ; quelques-uns, 



LIVRE DEUXIÈME. 61 

plus attachés à Pertinax^ courent le presser de fbir, 
et de se placer sous la protection du peuple. Quoique 
ce conseil fût sage pour la circonstance , le prince 
le rejette, comme un parti honteux , indigne d'un 
homme libre , indigne d*un empereur et de sa vie 
passée ; il ne veut ni fuir ni se cacher. Il résolut de 
s'offrir lui-mémo au danger, et courut au-devant des 
soldats ; il voulut se mêler dans leurs rangs, il es- 
pérait les ramener par ses discours , et calmer ce 
subit accès de fureur. Il s'élance de son apparte- 
ment , se présente à eux tout à coup ; et , sans être 
troublé par le danger, leur demande les motifs de 
leur révolte*, et cherche à les apaiser. Il garda un 
maintien plein de calme et de dignité ; il ne perdit 
rien de la majesté d'un empereur; sa contenance 
n'était point celle d'un homme humilié, d'un l&che, 
d*un suppliant ; et d'une voix ferme il leur adressa 
ce discours : 

» 

XVIII. ff La mort que vous allez me donner, soldats, 
n'aura pour vous rien d'honorable, et ne sera pas un 
mal pour moi, qui ai vieilli dans la gloire. La vie 
humaine a un terme inévitable. Hais vous , soldats, 
à qui est confiée la garde et la sûreté du prince , et 
qui devez préserver ses jours de toute atteinte, que 
vous deveniez vous-mêmes ses assassins, que vous 
trempiez vos mains dans le sang, non-seuloment 
d'un citoyen , mais de votre empereur, songez-y : 



es UÉRODIEN. 

c'est un attentat qui ne peut vous offrir que honte 
pour le présent et danger pour Tavenir. Est-ce la 
mort de Commode qui tous afflige? Commode n*é- 
tait qu'un homme , vous deviez vous aUendre à le 
perdre. Peut-être croyez-vous qu il fut victime d'un 
ossasshiat? Ce crime n'est pas le nlien. Vous savez 
que j'ai été à l'abri de tout soupçon , et que cet évé- 
nement a toujours été pour moi aussi obscur que 
pour yous«mémes. Si vouç soupçonnez un forfait , 
ce n'est pas moi qu'il faut en accuser. Mais la mort 
de ce prince ne vous sera pas funeste; si je m'oppose 
aux mesures violentes et aux rapines Je ne prétends 
vous refuser rien de ce qui soit conforme à l'honneur 
et a notre mutuelle dignité. » 

XIX. Ces paroles avaient déjà fait impression sur 
plusieurs prétoriens; un assez grand nombre se re- 
tirait, plein de respect pour cet auguste vieillard. 
Mais d'autres plus furieux se jettent sur lui et regor- 
gent, comme il achevait de parler. Quand ils eurent 
commis ce crime, effrayés de leur propre audace, 
et voulant se soustraire à l'indignation du peuple, à 
laquelle ils avaient lieu de s'attendre, ils gagnent 
leur camp en toute hàle , se tiennent à Tabri de leur 
rempart et placenf sur les tours des sentinelles pour 
empêcher le peuple d'approcher des murs. Telle fut 
)a fin de Pertinax, dont nous avons loué avec jus- 
tice la vie et les vertus. 



LIVRE DEUXIÈME. 63 

XX. Avec le bruit de ce meurtre , le trouble et la 
désolation se répandent parmi le peupTd : tous les ci* 
toyens courent dans Rome comme des insensés ; ils 
errent au hasard et sans but: ils cherchent les auteurs 
du crime,, ne peuvent les trouver, ne peuvent se venger. 
Hais rien n'égale la consternation des sénateurs ; ils 
paraissent frappés du môme coup que Pertinax ; ils 
pleurent un tendre père, un prince bienfaisant et 
vertueux. Ils craignent le retour de la tyrannie. Ils * 
savent que c'est là le vœu des soldats. 

XXI. Cependant deux jours s'écoulent ; chacun 
tremble pour sa sûreté particulière, et le peuple en- . 
tier se tient en repos : les hommes élevés en dignité, 
craignant les suites dangereuses d'un changement de 
gouvernement, se retirent dans leurs terres les plus 
éloignées de Rome. Les soldats sont informés que 
le peuple est tranquille , et que personne n'ose en- 
treprendre de venger la mort do Pertinax. Ils se tien- 
nent toujours renfermés dans leur camp ; mais ils 
font monter sur les murs ceux d'entre eux dont la 
voix a le plus de force : on les entend proclamer 
que « Tempire est à vendre ; qu'ils le livreront au 
plus offrant, et déposeront en sûreté Tacheteur dans 
son palais, en lui faisant un rempart de leurs armes. » 
Cette annonce ne séduisit aucun des sénateurs dis- 
tingués par leur caractère, ou par leur naissance , ou 
par un reste de fortune , 6chapi>é à la tyrannie de 



6k HÉRODIEN. 

Commode. Aucun d*eux ne se rendit à ce honteux 
appel ; aucun ne voulut acheter à prix d*or un pou- 
voir infâme et une couronne flétrie. 

XXII. Mais un personnage consulaire, nommé Ju- 
lien, qui avait une grande réputation de richesse , fut 
averti de la déclaration des soldats. C*était le soir ; 
il était alors à table, au milieu des fumées du vin : 

' Julien passait à Rome pour un débauché. Safemme, 
sa fille, ses nombreux parasites, Tentourent aussitôt, 
le pressent de quitter la table , de courir au camp , 
et de savoir au juste ce qui s y passe. Pendant tout 
le chemin, ils l'exhortent à saisir Tempire qu'on lui 
abandonne ; « il était assez riche pour surpasser en 
générosité tous ses concurrents , en supposant même 
qu'il dût en trouver un seul. » On arrive au pied 
du rempart ; Julien crie aux soldats qu'il leur don- 
nera tout ce qu'ils lui demanderont; que sa ri* 
chesse est immense , qu*il a chez lui de vastes mon- 
ceaux d'or et d'argent. Au méme^instant se présentait 
un autre acheteur ; c'était aussi un consulaire, Sul- 
picianus, gouverneur de Rome , dont Pertinax avait 
épousé la fille. Mais cette parenté fit rejeter sa de- 
mande, les soldats craignant que Sulpicianus ne leur 
tendit un piège « et ne voulût venger la mort de son 
gendre. 

XXIII. Ils descendh*ent une échelle à Julien , et 



LIVRE I>£DXllaiE. 66 

lui firent ainsi franchir le mur. Us avaient refusé 
d*ouvrir la porte du camp avant qu'on eût stipulé la 
somme. Arrivé au milieu des soldats, Julien leur 
promet d'at>ord de rendre à Commode les honneurs 
dont on avait dépouillé sa mémoire et les statues 
qu'avait fait disparaître le sénat ; quant à eux»mêmes, 
il leur garantissait rentière licence dont ils avaient 
joui sous ce prince. En outre, tous les soldats de- 
vaient recevoir plus d'argent qu'ils ne pouvaient 
en demander ou en attendre , et cette distribution 
n'éprouverait aucun retard, les sommes étant chei 
lui toutes prêtes. Séduits par ces promesses , et cé- 
dant à de si brillantes espérances , les soldats procla- 
ment Julien empereur, en ajoutant à son nom le 
surnom de Commode. Ils lèvent leurs enseignes , sur 
lesquelles ils replacent l'image de ce prince, et se 
préparent à accompagner le nouvel empereur. Julien, 
après avoir fait dans le camp les sacriûces d'usage , 
en sort suivi d'une escorte plus nombreuse qu'elle 
ne l'était habituellement en pareille circonstance : 
c'est que, parvenu parla violence et contre la volonté 
du peuple àl'empirequ'il avait honteusement acheté, 
il craignait avec raison un soulèvement de la mul- 
titude. Couverts de leur armure , présentant partout 
un front hérissé de fer, et prêts à combattre s'il le 
fallait, les soldats marchaient en ordre de bataille 
avec leur empereur au milieu d'eux. Us avalentleur^ 
piques hautes, et la tête couverte de leurs boucliers, 

6. 



66 UÉBODIBN. 

pour se garantir des pierres qu*on pourrait lancer 
du haut des toits sur le cortège. Ils conduisirent ainsi 
Julien au palais, sans que le peuple osftt faire aucun 
mouTement ; mais aussi sans qu*il poussât sur le 
passage du prince les acclamations accoutumées. Il 
se contenta de Tinjurier de loin et de lui reprocher 
arec mépris d'avoir acheté Tempire à prix d'or. 

XXIV. Cest h celte époque surtout que commenr^^ 
la corruption des soldats. Depuis ce temps ils mon- 
trèrent une insatiable et hideuse cupidité , et afli- 
cbèreni le plus grand mépris pour le souverain. Ils 
àTaient tu triompher leur audacç et Pertinax mourir 
sans vengeur; l'empire avait été mis à l'encan et 
acheté, sans que personne s'opposât à une pareille 
infamie ; cette impunité les encouragea, fit naître 
leurs honteux excès et fomenta leur indiscipline. Us 
poussèrent souvent jusqu'à l'assassinat leur cupi- * 
dite et leur mépris pour le prince. 

XXV. Julien sur le trône se livra aux plaisirs et 
à de continuelles débauches. Négligeant les affaires 
publiques, il s^abandonna à une vie molle et volup- 
tueuse. Mais il ne tarda pas à passer pour un im|)os- 
teur aux yeux des soldats qu'il avait trompés en leur 
promettant plus qu'Une pouvait accorder : il n'était 
pas aussi riche qu'il s'en était vanté, et le trésor pu- 
blic se trouvait épuisé ^ar les débauches et les folles 



LIVRE DEOXIÈMB. 67 

prodigalités de Commode. Trompés dans leur espoir, 
et indignés de Timpudence de Julien , les soldats le 
, baissaient ; le peuple, qui connaissait cette haine, le 
méprisait ouvertement. 

XXVL Se montrait-il en public, on le poursuivait 
de malédictions. On lui reprochait les honteux raffi- 
nements de son impudicité. Dans le cirque même , 
où se réunissait une grande foule de citoyens , le 
peuple poursuivait hautement Julien de ses invec- 
tives ; il invoquait Niger comme un vengeur à Tem- 
p'n'e romain, comme un soutien à la mtyesté du trftne 
outragé. Les Romains l'appelaient à leur secours ; 
ils lesuppliaient de venir au plus tôt les délivrer d'une 
humiliante oppression. 

XXVII. Niger avait été consul, etàTépoque dont 
nous parlons, il gouvernait toute la Syrie. Ce gou- 
vernement était alors d'une grande importance ; et 
Niger réunissait sous son obéissance la Phénicie 
et tout le pays qui s'étend jusqu'à l'Euphrate. Il 
touchait à la vieillesse, avait rempli avec distinction 
des fonctions nombreuses et élevées , et s'était fait 
une réputation de douceur et d'habileté. On lui 
trouvait des rapports avec Pertinax , ce qui surtout 
lui avait concilié la faveur du peuple : aussi n'enten* 
dait-on que prononcer son nom dans les assemblées 
publiques. Julien, dans Rome, ne recevait que des 



68 HÉRODIEH; 

impY^eatioDS ; c'était à Niger absent que s^adres-* 
saient les acclamations et tous les honneurs réservés 
à la souveraine puissance. 

^ XXVIII. Niger fut instruit de toutes ces circons- 
tances et des dispositions de la multitude en sa fiiteur : 
il conçut Tespoir d*un succès facile; voyant Julien 
. presque abandonné des gardes prétoriennes dont il 
avait trompé. Tattente , et méprisé du peuple , comme 
indigne de ce trône qu'il avait acheté , il résolut d'y 
monter lui-même. Il fit d'abord venir successivement 
chez lui des généraux , des tribuns, et même quel- 
ques soldats qui exerçaient de l'influence sur leurs 
compagnons; il leur communiquait les nouvelles 
qu'il recevait de Rome , pour qu'ils les répanciissent 
dans l'armée , et que bientôt tout l'Orient en fût 
instruit. Il espérait ainsi trouver partout des par- 
tisans, lorsqu'on saurait qu'il ne cherchait pas à 
s'emparer du trône par ambition; mais, qu'appelé 
par le vœu de tous les Romains, il marchait à leur ^ 
délivrance. Son attente ne fut pas déçue; on accou- 
rait vers lui de toutes parts ; on le suppliait d'agir sans 
délai, on le conjurait de se mettre à la tête des af- 
faires publiques. Les Syriens sont naturellement lé- 
gers; ils sont avides de nouveauté et de révolutions. 
Hs portaient un vif attachement à Niger, qui les gou- 
vernait avec douceur et leur prodiguait les jeux et les 
spectacles. De tout temps ils eurent le goût de ces 



^4 



UVRB DEU3LIÈME. 69 

plaisirs. Les habitants d'Antioche surtout { c*esl la 
plus grande et la plus riche des Tilles de Syrie) s'oc- 
cupent pendant Tannée presqu*entière de fêtes et de 
jeux y qu'ils célèbrent en partie dans Tintérieur de 

• 

la ville y en partie dans les jardins qui Tenvironnent. 
Niger ne cessait d'entretenir et de satisfaire cette 
passion ; il leur donnait toujours de nouvelles fôtes, 
multipliait leurs plaisirs, et gagnait ainsi leur amour 
et leur respect. Quand il fut certain des sentiments 
favorables de la multitude, il convoqua à un jour 
fixé tous 1^ soldats : le peuple se réunit en même 
temps. Niger monta sur un tribunal élevé , et pro- 
nonça ces paroles : 

XXIX. a Ha modération, j'ose le croire, vous 
est connue ; vous savez que je ne me jette point lé- 
gèrement dans des entreprises périlleuses et hasar- 
dées. Ce qui m'engage à la démarche que je fais en 
ce moment auprès de vous, ce ne sont donc pas des 
vues particulières d'ambition, ni un espoir frivole , 
ni de simples désirs, à défaut d'espoir. Hais les Ro- 
mains m'appellent ; ils me crient sans cesse de leur 
tendre une main secourable et de ne point laisser 
dans un honteux abaissement cet empire illustre et 
glorieux que nous ont transmis nos ancêtres. Sans 
doute, si les circonstances n'étaient point favorables, 
il y aurait de l'audace et de la témérité à entrepren- 
dre un si grand dessein ; mais lorsqu'un peuple c^o- 



70 HÉIOOIBN. 

tier m'appelle, il y aurait de la lâcheté, de la tra- 
hison à repousser des vœux si unanimes. Je vous ai 
donc assemblés pour consulter vos avis, pour vous 
demander ce que je dois faire , pour n'agir que 
d'après vos conseils et dans notre intérêt commun ; 
car si le succès couronne mes efforts, vous le parta- 
gerez avec moi. Non, je ne cède pas à de légères et à 
de trompeuses espérances. Ce qui m'appelle, c'est le 
peuple romain , ce peuple à qui les dieux ont donné 
l'empire absolu du monde ; c'est Tempire lui-même 
qui flotte sans pilote et sans appui. Tout nous ré- 
pond du succès, puisque la multitude est pour nous, 
et que nous ne pouvons trouver ni obstacle ni résis- 
tance. D'après les rapports qui nous viennent de TI- 
talie, Julien ne peut compter sur les soldats qui lui 
ont vendu l'empire : ils lui reprochent de lui avoir 
m inqué de parole. C'est à vous maintenant de me 
déclarer vos sentiments. i» 

XXX. Dès qu'il eut achevé de parler^ tous les sol- 
dats et le peuple le proclamèrent empereur e t auguste. 
Ils le couvrent de la pourpre impériale , rassemblent 
à la bAte tous les autres insignes de la royauté, l'en 
décorent et le conduisent en faisant porter le feu de- 
vant lui, d'abord dans tous les temples d'Antioche , 
ensuite dans sa maison , qu'ils avaient ornée au dehors 
de tous les emblèmes de la puissance , ne la consi- 
dérant déjà plus comme le séjour d'un particulier. 



LITBK DEUXIÈME. 71 

XXXI. Niger était au comble de Tespérance et de 
la joie ; les dispositions du peuple romain Jes témoi- 
gnages d'affection qu'on lui prodiguait en Syrie y tout 
semblait lui assurer la possession du trône. Dès 
que le bruit des événements dont Antîoche avait été . 
le théâtre se fut répandu parmi les nations de TO* 
rient, elles s'empressèrent toutes de venir lui rendre 
hommage ; et de ces contrées diverses arrivaient à 
Antioche des ambassadeurs, comme vers un roi 
déjà reconnu. On vit mâme les satrapes et les princes 
des pays situés au delà de TEuphrate et du Tigre lui 
adresser, par dos envoyés, des félicitations et des 
offres de secours ; Niger combla ces députés de pré* 
sents magnifiques ; il les chargea de remercier leurs 
maîtres du zèle qu'ils lui témoignaient et de leur dire 
qu'il n*avait pas besoin d'auxiliaires, que son em- 
pire étiiit assure, et qu'il régnerait sans verser du 
sang. 

XXXII. La confiance que lui inspirèrent ces pre- 
miers succès le fit tomber dans une molle noncha- 
lance ; au lieu d'agir, il se livraàdes plaisirs frivoles ; 
il donna au peuple d' Antioche des spectacles et des 
fêtes. Il ne se liAta pas de marcher sur Rome, ce qui 
était son premier devoir. Il aurait dûse rendre auprès 
des troupes d'Illyrie, pour les attacher àsa cause, et 
il négligea même do leur faire annoncer ce qui s*éUMt 
passé à Antioche, ospérantsansdoulequ'à lapremièro 



72 UÉRODIEX. 

nouvelle de ces éTénements , ils partageraient les 
TŒUX de Rome, et suivraient le parti des armées 
d'Orient. Pondant qu*il s'endormait dans cette sécu- 
rité, et qu'il se livraità un espoir vague et incertain , le 
bruit de la révolution de Syrie se répandit en Pan- 
nouic,enIllyrie, et parmi les armées qui, campées sur 
les rives de Pister et du Rhin, gardent contre les incur- 
sions des barbares les frontières de Fempire romain. 

XXXIII. Un seul homme gouvernait alors toute la 
Pannonie. C'était l'Africain Sévère, général entre- 
prenant, d*un caractère porté à la violence, habitué 
à une vie dure et pénible , supérieur à la fatigue, 
prompt à former un projet, aussi prompt à Texécu- 
ter. Lorsqu*il eut appris que Tempire exposé, comme 
iur un mât élevé, étaitprôtà devenir le prix du plus 
agile, connaissant et la faiblesse de Julien et Tin- 
dolence de Niger, il ambitionna le trône, soutenu 
d'ailleurs par je ne sais quels songes, quels oracles , 
)>ar une foule de ces présages pour lesquels on a 
toujours une grande coniiance, quand la prédiction 
s'est réalisée. La plupart de ces miraculeux avertis- 
sements ont été décrits dans la vie de ce prince , 
laissée |mr lui-même ; et il les a fait représenter dans 
des tableaux qu*il donna à la ville de Rome. Mais je 
ne crois pas devoir passer sous silence le dernier de 
ces songes, lo plus important de tous , et celui qui 
lui inspira une confiance presque sans bornes. 



LIVRE DEUXIÈME. 73 

XXXIV. Lorsqu'on eut reçu la nouvelle de l'avé- 
nement de Pertinax au trône. Sévère, après s*êtFe 
rendu au temple pour y sacrifier, et prêter serment 
de fidélité à la puissance du nouvel empereur, rentra 
le soir dans sa maison^ et s*endormit presque aussitôt. 
11 rêva qu'il était à Rome : il vit un grand et superbe 
cheval, magnifiquement caparaçonné, qui portait 
Pertinax à travers la Voie sacrée. Arrivé à rentrée 
du forum, où le peuple, du temps de la république, 
se rassemblait pour délibérer, ce cheval, par une se- 
cousse violente, renversa Pertinax, vint s'offrir à lui. 
Sévère, qui se trouvait près de cet endroit, et sembla 
rinviter, en se courbant, à prendre la place deTem- 
pereur. Il monta le cheval, qui, docile à son nouveau 
mattre, le conduisit au milieu du forum , l'offrant 
aux regards et à la vénération de la multitude. La 
statue équestre d'airain, élevée, pour représenter ce 
songe, au forum même et dans des proportions ce- 
lossales, subsiste encore de nos jours. 

XXXV. Le souvenir de ce rêve exalta les espé- 
rances de Sévère ; il crut que la volonté des dieux 
rappelait au trône, et il voulut sonder les disposi- 
tions de ses troupes. Il commença par attirer auprès 
do lui quelques préfets militaires, quelques tribuns et 
même de simples soldats, respectés dans leurs corps : 
il s'entretenait avec eux des affaires de TÉtat; il dé- 
plorait l'abaissement de l'empire ; il se plaignait de ce 



7i U1^.R0DIEN. 

qu*il ne se montrait aucun chef capable de le diriger 
arec fermeté et d'une manière conforme à la dignité 
de Rome; il s'emportait avec véhémence contre la tra- 
hison des prétoriens , qui avaient forfait à leur scr- 
tnont^ qui s'étaient souillés du sang d*un Romain, du 
sang de leur empereur; il ajoutait qu'il fallait les pu- 
nir et venger le meurtre de Pertinax. Il savait que le 
souvenir de ce prince vivait encore dans le cœur de 
tous les soldats de l'armée d'Illyrie : sous le règne 
de Marc-Aurèle, Pertinax, alors leur général, et gou- 
verneur de cette province, avait mille fois triomphé 
avec eux des Germains. Il s'était fait craindre de l'en- 
nemi par sa brillante valeur, et chérir de ses sol- 
dats par sa douceur, sa justice et sa modération. 
Aussi , pleins de respect pour sa mémoire , ils n'a- 
vaient appris qu'avec indignation Todieuse violence 
exercée contre sa personne. Mettant à profit cette 
disposition favorable^ Sévère les dirigea facile- 
ment vers toutes ses vues : ce n'était point l'empire 
qu'il paraissait ambitionner; il ne prétendait pas à 
la souveraine puissance ; il ne voulait que venger le 
sang d'un si grand prince. Les Illyriens sont robus- 
tes, d'une haute stature, belliqueux, et terribles un 
jour de bataille; mais, en revanche , ils sont bornés, 
d^une intelligence épaisse , et presqu'incapables de 
démêler la ruse dans les paroles ou dans les actions 
d'autrui. Aussi crurent-ils facilement aux démons- 
trations de Sévère; convaincus que son unique pen- 



LIVRE DEUXIÈME. 75 

sée était de venger PerllDax, ils se donnèrent entiè* 
rement à sa cause, le proclamèrent empereur, et lui 
offrirent le pouvoir suprême. Quand il se fut ainsi 
assuré de toute la Pannonie , il s'empressa d'envoyer 
des députés aux nations voisines et à tous les princes 
de ces contrées, tributaires de Rome ; il les séduisit par 
de brillantes promesses, et les attacha sans peine à ses 
intérêts. Sévère était le plus dissimulé des hommes : 
jamais personne ne sut mieux que lui prendre un 
masque de bonté ; il ne se faisait point scrupule de 
violer un serment quand son intérêt le demandait , 
ni de mentir quand il y trouvait son avantage. Ra- 
rement ses paroles étaient l'expression de ses pen- 
sées. Par des lettres artiQcieuses , il sut gagner togs 
les gouverneurs des provinces illyriennes. Il rassem- 
bla les troupes de toute part, après avoir pris le sur- 
nom de Pertinax, qu'il savait devoir plaire à la fois à 
l'armée d'Illyrie et au peuple de Rome. Il convoqua 
lessoldats dans une plaine , et du haut d'un tribunal, 
parla en ces termes : 

XXXYI. a Soldats, vous donnez un grand exemple 
de fidélité , de pieté envers ces dieux dont le nom a 
présidé à vos serments, de respect et d'amour pour 
vosempereurs. L'horrible attentat commis par les co- 
hortes prétoriennes , par ces troupes d'apparat qui 
ne savent point combattre , vous pénètre d'une ver- 
tueuse indignation. Mon premier désir est de la satia- 



76 HÉRODIKN. 

faire ; et maintenaDt que vous me permettez une es- 
péraDce que je n*osai jamais concevoir^ mon unique 
pensée sera d'accomplir le vœu de vos cœurs. Non, 
nous ne laisserons point tomber dans une honteuse ab- 
jection cetempirequi,gouvernéjusqu'iciavecdigni(é, 
s'était transmis à nous vénérable et glorieux. Sans 
doute, lorsqu'il échut aux mains de Commode, il 
eut à souffrir de la jeunesse de ce prince; mais les 
fautes de cet empereur avaient pour voile sa haute 
naissance et la mémoire de son père; elles exci- 
taient plutôt notre pitié que notre haine, et nous les 
imputions moins à lui-même qu'aux flatteurs dont 
il était entouré, qu'à ces vils courtisans , conseillers 
et ministres de tous ses excès. Hais Tempire enfin 
passa entre les mams de cet auguste vieillard , dont 
le courage et la bonté vivent encore au fond de vos 
cœurs. Les lâches prétoriens n'ont pu supporter tant 
de vertu : ils ont égorgé ce bon prince. Après lui, 
je ne sais quel infâme a acheté cet empire de la terre 
et des mers; mois vous savez que le peuple l'ab- 
horre, et que les soldats qu'il n'a pas assez payés 
l'abandonnent. Quand même ils voudraient le dé- 
fendre , ne vous sont-ils pas inférieurs en nombre 
comme en courage? Les combats vous ont aguerris ; 
toujours opposés aux barbares, vous vous êtes accou- 
tumés à braver les fatigues , les longues marches , 
les ardeurs de l'été , les rigueurs du froid ; à tra- 
verser des fleuves couverts de glace , à boire , non 



LIVRE DEUXIÈME. 77 

point Teau des fontaines, mais une eau puisée dans 
les entrailles delà terre. La chasse exerce vos forces 
chaque jour ; enfin vous réunissez tout ce qui peut 
former les vaillants soldats , et si même Ton voulait 
vous résister, je demande qui pourrait le faire avec 
succès? L'école du guerrier, c'est la fatigue, et non 
la mollesse. Énervés par les plaisirs et les débauches, 
les prétoriens, bien loin d'oser vous combattre, ne 
pourront même soutenir le son de votre voix. Si quel- 
qu'un d'entre vous croyait voir un sujet de crainte 
dans les événements de Syrie, qu'il songe , pour se 
convaincre de la faiblesse de Niger et de la frivolité 
de ses espérances, que ses troupes n'ont pas encore 
osé faire le moindre mouvement, et craignent de 
marcher sur Rome. Ces fhibles rivaux ne veulent 
point quitter leur voluptueux séjour ; ils y jouis- 
sent par avance des plaisirs éphémères qu'ils regar- 
dent comme le profit de leur pouvoir mal assuré. 
Vous connaissez le goût dos Syriens pour les jeux et 
tous les plaisirs frivoles. Les habitants d' Antioche sont 
d'ailleurs les seuls qui se soient vivement prononcés 
pour Niger. Quant aux autres villes et aux autres peu- 
plesdecette contrée, ne voyant encore se montrer per- 
sonne qui soit digne de l'empire, et capable de le gou- 
verner d'une manière à la fois ferme et modérée , ils 
ont reconnu Niger; mais cette soumission n'est point 
sincère, et dès qu'ils apprendront que Tarmée d*II- 
lyrie a choisi un empereur, dès qu'ils m^entendront 

7. 



78 HÉRODIEN. 

nommor ( jo ne leur suis pas inconnu, car moi aussi 
j'ai commandé en Syrie) , sans doute ils ne pourront 
me reprocher ni lâcheté, ni indolence; et, reconnais- 
sant votre force corporelle, votre courage éprouvé 
par les fatigues, votre expérience dans les combats et 
leur propre infériorité, ils n'oseront soutenir votre 
choc ni résister à votre valeur. Hâtons-nous d'occu- 
per Rome , le centre et le siège de Tempire. Là, 
nous ferons facilement le reste ; j'en ai pour garants 
les oracles des dieu± , la trempe de vos épées et la 
vigueur de vos bras. » 

XXXVII. Ce discours de Sévère est accueilli par 
les vives acclamations, des soldats. Ils l'appellent 
Auguste et Pertinax, et lui donnent mille témoigna- 
ges de dévouement et de zèle. Sévère ne perd pas un 
instant ; il ordonne à ses troupes de s'armer le plus 
légèrement possible, et les fait marcher sur Rome , 
après leur avoir distribué des vivres et tout ce qu'il 
leur fallait pour la route. Il s'avance avec la plus 
grande rapidité, brave la fatigue, ne s'arrôte nulle 
part, et ne permet à ses soldats que le repos stricte- 
ment nécessaire. 11 partage leurs travaux, leur tente, 
leur nourriture. Point de luxe; rien qui indique un 
empereur. Cette conduite le rendait de jour en jour 
plus cher à son armée. En le voyant non-seulement 
supporter avec eux toutes leurs privations , mais 
donner en toutrexomple, les soldats le vénéraient et 



LIVRE DEUXIÈME. 70 

exécutaient ses ordres avec enthousiasme et dé?oue- 
ment. 

XXXVIII. Il traverse la Panuonie , et arrive aux 
frontières de Tltalie. Prévenant la renommée , il ap- 
parut avant qu'on eût connaissance de sa marche. La 
vue d'une si nombreuse armée épouvante les villes 
d'Italie. Les habitants de cette contrée, depuis long- 
temps étrangers à la guerre et aux armes, ne son- 
geaient plus qu'à cultiver en paix leurs champs. Du 
temps de la république, lorsque le sénat nommait 
les généraux, tous les habitants de l'Italie portaient 
les armes : ce sont eux qui soumirent la terre et les 
mers, triomphèrent des Grecs, des Barbares, et ne lais- 
sèrent aucun pays, aucun climat, sans y étendre leur 
domination. Haislorsqu'Auguste devint le seul maltr9 
de l'empire, il habitua son peuple au repos, le déi- 
sarma, prit à sa solde des étrangers mercenaire6,^aux- 
quels il confia la défense de ses frontières, déjà proté- 
gées d'ailleurs par de vastes fleuves , des précipices, 
de hautes montagnes et d'impraticables déserts. 

XXXIX. Aussi l'arrivée soudaine et presque mi- 
raculeuse de Sévère avec des forces si imposantes , 
répandit-elle partout en Italie l'étonnement et l'ef- 
froi. Personne ne songea à lui résister et à le com- 
battre. Les habitants des villes accouraient au-de- 
vant de lui avec des branches de laurier, et lui 



80 HÉRODIEV. 

oiirraient à ron?i leurs portes. Sévère ne s'ar- 
rétail que pour faire un sacriGce aux dieux et une 
tiaraogue au peuple. U ne songeait qu'à gagner 
Rome. Ces nouvelles plongèrent Julien dans le der- 
nier désespoir : il connaissait le nombre et la force 
des troupes d'Illyrie ; il ne pouvait se fier au peu- 
ple, dont il connaissait la haine , ni aux gardes pré- 
toriennes, qu'il avait trompées. Il rassembla tout son 
argent , celui de ses amis, toutes les richesses des 
temples et des édifices publics , et en lit le partage 
aux prétoriens, qu'il essaya de ramener à lui par ces 
largesses. Hais quelque abondantes qu'elles fussent, 
on ne lui en sut pas le moindre gré : les prétoriens di- 
saient que Julien ne faisait qu'acquitter une dette, 
mais ne leur donnait rien. En vain ses amis lui con- 
seillèrent-ils de sortir à la tête de ses troupes, et d'oc- 
cuper le premier les défilés des Alpes. Ces monta- 
gnes, les plus hautes de l'empire romain , s'élèvent 
et s'étendent comme une vaste mer devant l'Ilalie. La 
nature semble avoir mis le comble aux bienfaits 
qu'elle a prodigués à cet heureux pays, en lui don- 
nant un rempart inexpugnable qui se prolonge depuis 
la merdu Nord jusqu'à celle du Midi. Hais Julien, né- 
gligeantce poste important, n'osa seulement pas sortir 
de Rome. Il envoya supplier ses soldats de s'armer, 
de se préparer par des exercices, d'entourer Rome 
de larges fossés. C'est de Rome même qu'il voulait 
faife le théâtre de la guerre. Il rassembla tous ses été- 



LIVRE DEUXIÈME. 81 

phants, qui n'avaient jamais servi qoepour lapompe, 
et voulut qu'on les dressât à porter des combattants. 
11 espérait que ces énormes animaux effrayeraient 
par leur aspect seul les troupes d'illyrie, qui devaient 
n'en avoir jamais vu de semblables, et épouvante- 
raient leurs chevaux. Dans toute la ville» on fabri- 
quait des armes et on semblait se préparer à une 
vigoureuse défense. 

XL. Hais pendant que les soldats de Julien mon- 
trent de l'indécision et se préparent n^ligemment au 
combat, on apprend que Sévère approche. Il avait 
fait prendre les devants à un grand nombre de ses 
soldats, en leur donnant l'ordre de s'introduire dans 
Rome secrètement. Ils prirent tous des chemins sé- 
parés, et entrèrent à Rome de nuit, leurs armes ca- 
chées sous des habits de paysan ; et déjà Tennemi 
était dans ses mars» que Julien, toujours inactif, n'a- 
vait pas encore pris de résolution. Le peuple cepen- 
dant, instruit des événements, était dans la plus grande 
agitation. Il commença à se prononcer pour Sévère, 
dont il craignait les forces. Tous témoignaient hau- 
tement leur mépris pour lalàchetéde Julien, pour la 
faiblesse et l'indolence de Niger, et une vive admi- 
ration pour l'activité de Sévère, qui les avait tous deux 
prévenus. Julien irrésolu, incapable d'agir, convo- 
que d'abord le sénat, puis écrit à Sévère, l'engage à 
traiter, et à recevoir avec lui l'empire en partage. 



82 HÉaODlEN. 

Les sénateurs, quoiqu'ils ordonnassent ces mesures, 
voyant cependant que Julien désespérait lui-même de 
sa cause, penchaient tous déjà pour Sévère. Deux ou 
trois jours après, quand ils surent que ce général était 
aux portes, ils ne cachèrent plus leur mépris pour 
Tautorité de Julien. Us se rassemblent, convoqués 
par les consuls. C*est à ces magistrats qu'est dévolue 
l'administration de Rome chaque fois que l'empire 
est disputé. Pendant que le sénat réuni délibère, 
Julien, resté dans son palais, se lamente sur son in- 
fortune, et supplie en grâce qu'on lui permette de 
renoncer à l'empire et de le transmettre sans partage 
à Sévère. 

XU. Quand le sénat eut connaissance de l'abat- 
tement de Julien , et de l'effroi des prétoriens , qui 
l'avaient abandonné, il décréta sa mort et proclama 
Sévère empereur. Les sénateurs lui députent aussitôt 
ceux d'entre eux qui étaient alors en fonctions , 
ou qui jouissaient de la plus grande considération , 
pour lui conférer tous les honneurs réservés à la di- 
gnité impériale. Ils donnent en même temps Tordre 
à un tribun de tuer Julien, ce faible et malheureux 
vieillard, qui avait payé de son or une si triste fin. Le 
tribun le trouva seul, abandonné de tous et versant 
des larmes honteuses ; il l'égorgea. 

XLU. Sévère, ayant appris les délibérations du 



LIVRE DEDXlèlfB. 83 

sénat et la mort de Julien y conçut un projet difD^ 
cile: il résolut de faire prisonniers , en employant la 
ruse y les prétoriens , assassins de Pertinax. Araot 
d'entrer dans Rome , il adresse secrètement des leUf 
très aux tribuns et aux centurions de ce corps j leur 
promettant de brillantes récompenses, s'ils parvien- 
nent à engager leurs soldats à exécuter fidèlement 
ses ordres. En même temps il publie une proclama- 
tion dans laquelleil ordonne aux prétoriens de laisser 
leurs armes dans leur camp j et de venir au-devant 
de lui y pour lui prêter serment de fidélité, couverts 
des pompeux vêtements ^ont ils se servaient pour 
accompagner Tempereur à un sacrifice ou à des 
jeux. Il les engageait à tout espérer de lui, et leur 
promettait de les employer à la garde de sa per- 
sonne. Se fiant à cette parole, entraînés d'ail* 
leurs par leurs officiers, les soldats déposent leurs 
armes , prennent leurs vêtements de fête , et se di- 
rigent vers le camp de Sévère » des branches d^ 
laurier à la main. Quand ils arrivèrent près de son 
armée, averti de leur approche , il leur fit pres- 
crire d'entrer dans son camp : il voulait , disait-il , 
les complimenter et leur faire l'accueil qu'ils méri- 
taient. Ils se rendent donc au pied du tribunal où 
le général était monté; et pendant qu'ils le saluent do 
leurs acclamations, un signal seddnne, et ils sont eu-; 
vironnésde toutes parts. Les soldats de Sévère avaient 
reçu de lui Tordre d'épier l'instant où les prétoriens 



8( HËRODIEN. 

seraient immobiles» les yeux fixés surlui, etdansTat- 
tentedesesparoles, pourlesinvesUr comme une troupe 
eûDemîe, sans néanmoins en blesser ou en frapper 
un seul. Hais ils devaient serrer leurs rangs autour 
des gardes du prétoire , les enfermer dans un vaste 
cercle et leur présenter la pointe de leurs javelots et 
de leurs lances. La crainte d*une mort certaine les 
empêcherait sans doute de s'opposer sans armes et 
en petit nombre, à une multitude d'hommes armés. 
Quand il les vit ainsi entourés d'un rempart de fer, 
et pris comme dans un immense filet, d'une voix 
forte, d'un ton menaçant et enflammé, il leur adressa 
ces paroles : 

XLIII. « Vous voyez maintenant que nous avons 
sur vous et l'avantage de la prudence et. celui du 
courage et du nombre; l'événement vous le prouve. 
Nous vous avons pris sans peine , et vous tombez 
entre nos mains sans combat. Je puis disposer de 
votre vie : vous êtes là à mes pieds comme des vic- 
times que je puis immoler à ma puissance. Si vous 
cherchez un châtiment qui soit digne de vos crimes, 
vous n'en trouverez pas. Un auguste vieillard , un 
prince vertueux que vous deviez protéger et défendre, 
vous l'avez égorgé. Cet empire, de tout temps si 
glorieux, et que nos ancêtres n'accordaient qu'à 
réclat du mérite ou de la naissance , vous avez eu 
rinfamie de le livrer honteusement à prix d'or, 



LIVRE DEUXIÈME. 8& 

comme s'il tous eût appartenu; tous D*avez su 
ni sauver ni défendre ce prince que vous aviez ainai 
créé vous-mêmes , mais vous l'avez trahi lâchement. 

• 

Si Ton voulait trouver un supplice digne de taut 
d'audace et de tant de crimes, mille morts suffi- 
raient à peine pour vous punir. Jugez donc vous- 
mêmes du sort qui devrait vous être réservé. Hais je 
m'abstiendrai de votre sang, je n'imiterai point vos 
mains cruelles. Lesdieux, la justice» défendent sans 
doute que vous gardiez les jours de votre prince » 
vous qui avez violé vos serments , souillé vos bras 
du sang d'un Romain, d'un empereur, forfait à la 
fidélité et trahi tous vos devoirs! Mais l'humanité me 
commande de ne pas attenter à vos jours : vous 
devrez la vie à ma clémence. Je vais donner l'ordre 
à mes soldats qui vous entourent de vous dépouiller 
de vos vêtements militaires, et de vous renvoyer 
ïï}is loin de mon camp. Je vous ordonne de vous 
éloigner de Rome à la plus grande distance possible ; 
je vous préviens (et j'en fais ici le serment) que 8*il 
en est un seul parmi vous qui se montre en deçà de 
1 1 centième borne militaire , il payera de sa tête sa 
Cômérité. » 

XLIV. A cet ordre de Sévère, leslllyriens accou- 
rent, enlèvent aux soldats du prétoire lés petits poi- 
gnards enrichis d'or et d'argent qu'ils portaient 

dans les jours de fêle, leur arrachent leurs ceintures, 

s 



80 HÉRODieN. 

leurs vêtements et tous leurs insignes militaires^ et 
les renvoient dépouillés de tout. Les prétoriens se 
. voyant trahis et pris par la ruse , n'essayèrent aucune 
résistance : que pouvaient-ils faire sans armes et en 
petit nombre contre tant d'hommes armés? Ils par- 
tirent désolés , s'eslimant toutefois heureux qu'on 
leuraccordàtlavie^mais se repentant avec amertume 
d'être venus sans défense au camp de Sévère pour 
s'y laisser prendre honteusement. Cependant , ce 
général conçoit un nouveau dessein : craignant que 
les prétoriens, après le traitement déshonorant qu'ils 
avaient subi , ne regagnent désespérés leur camp , 
pour y chercher leurs armes, il fait prendre l'avance 
à des soldats d'élite , dont la valei^ur était éprouvée > 
et leur ordonne de se rendre en secret, par des 
chemins différents et détournés , au camp des pré- 
toriens, de Toccuper avant l'arrivée des gardes, et 
de leur en défendre l'entrée , après s'être emparés 
de leurs armes. Ainsi fut accompli le châtiment des 
meurtriers de Pertinax. 

XLV. Sévère fit aussitôt son entrée dans Rome avec 
le reste de sa nombreuse et brillante armée. Cette 
vue remplit les Romains d'étonnement et de crainte : 
ils étaient frappés de tant d'audace et de fortune. 
Le sénat et le peuple entier accueillirent Sévère en 
portant des branches de laurier : c'était le premier 
do tous les hommes, de tous les empereurs, qui eût 



LIVRE DEUXIÈMB. 87 

achevé une aussi grande oeuvre , sans effusion de 
sang el sans combats. Tout paraissait admirable es\ 
lui f mais principalement sa pénétration , sa patience 
dans les fatigues , Taudace de son entreprise et sa 
noble confiance dans le succès. Le peuple le salua 
d'unanimes acclamations; le sénat en corps vint le 
complimenter aux portes de la ville. Sévère entra 
dans le temple de Jupiter ; il y fit un sacrifice , puis 
se rendit successivement, suivant la coutume des 
nouveaux empereurs , dans tous les autres temples ,. 
et se retira enfin au palais. 

XLYI. Le lendemain il vint au sénat; le discours 
qu'il y prononça et les paroles qu'il adressa soit en 
particulier, soit en public , à tous ceux qui se pré- 
sentèrent à lui , firent concevoir d'heureuses espé- 
rances : « Il n'était venu, disait-il , que pour venger 
Tassassinat de Pertinax , rétablir la dignité de l'em- 
pire et jeter les fondements d'un ^gouvernement 
aristocratique. Personne ne serait condamné sans 
jugement à la mort et à la confiscation de ses biens ; 
il ne souffrirait point de délateurs ; il assurerait le 
bonheur de tous les citoyens; dans toutes ses actions^ 
il chercherait à imiter Harc-Aurèle sur le trône ; 
il n'aurait pas seulem.ent le nom de Pertinax , mais 
le cœur et les sentiments de ce prince. » La modé- 
ration qu'annonçaient les paroles du nouvel empe- 
reur lui attira l'amour et la confiance de la multitude. 



88 HÉRODIEN. 

XLVII. Hais il se trouva quelques vieillards qui, 
connaissant son caractère ^ disaient en secret que 
Sévère était un homme habile à revêtir toutes les 
formes, rusé, artificieux, h^agissant jamais avec 
franchise et capable de tout sacrifier à son intérêt 
et à son élévation. L^événement devait confirmer ces 
prédictions sinistres. Sévère ne resta que peu de 
temps à Rome : quand il eut fait au peuple et aux 
soldats de magnifiques et abondantes largesses, 
quand il eut choisi dans son armée les soldats les 
plus robustes, pour les préposer à la garde du trône , 
en remplacement des prétoriens licenciés, il se pré- 
para à partir pour TOrient. Tandis que Tindolent 
Niger différait toujours d'agir, et que les habitants 
d*Antioche ne songeaient qu'à se livrer aux plaisirs 
et aux fétes^ il résolut de marcher sans délai vers 
son imprudent compétiteur, et de tomber sur lui à 
rimproviste. Il ordonne à ses soldats de se préparer 
au départ, rassemble des troupes de tout côté, dé- 
crète dans toute Tltalie de nouvelles levées déjeunes 
gens, et commande au reste des troupes illyriennes, 
qui n'avaient point quitté la Thrace , de venir au 
plus tôt le rejoindre. En même temps il réunit une- 
grande flotte, et fait partir toutes les trirèmes de 
ritalie , après les avoir remplies de soldats. Avec 
une étonnante promptitude, il sut ainsi rassembler 
des forces immenses de toute espèce : il sentait qu'il 
avait besoin de vastes ressources pour soumettre 



LIVRE DEUXIEME. 89 

cette grande partie de l'Asie que s'était conciliée 
Niger, et il poussa vivement les préparatifs de cette 
guerre. 

XLVni. Cependant sa circonspection et sa pré- 
voyance avaient conçu quelque inquiétude des armées 
de la Bretagne , armées nombreuses , redoutables , et 
composées de soldats belliqueux. Elles étaient toutes 
sous les ordres d'Albinus, patricien et sénateur» 
homme nourri dès Tenfance dans le luxe et dans 
la mollesse. Sévère voulut se rattacher par la ruse : 
il craignait qu*encouragé par sa richesse , sa nais- 
sance-, le nombre de ses troupes et Téclat dont son 
nom jouissait à Rome, Albinus ne vint à désirer et à 
espérer Tempire, ne marchât sur la capitale, peu 
éloignée de la Bretagne, et ne s'en empar&t, pendant 
que lui-même serait engagé dans la guerre d'Orient. 
Il amorça, en flattant sa vanité , cet homme d*un 
esprit léger, d'un caractère simple , et qui ajouta foi 
aux nombreuses protestations dont Sévère remplis- 
sait ses lettres. Sévère lui donna le titre de César, 
et prévint les désirs de son ambition en lui offrant 
le partage du trône. Il no cessait de lui écrire du 
style le plus affectueux , le suppliant de se charger 
des soins de l'empire : « L'Etat avait besoin dun 
homme qui fût, comme lui , d'une naissance illustre 
et dans la force de l'âge. Quant à lui Sévère, il 
était vieux ^ attaqué de la goutte , et ses ûls encore 



90 HÉRODIEN. 

dans renfance. » Le trop confiant Albinus accepta 
l'honneur qu'on lui offrait, joyeux d'obtenir sans 
combats et sans péril cet empire, l'objet de ses 
vœux. 

XUX. Sévère, pour mieux tromper sa crédulité, 
communiqua au sénat la résolution qu'il avait 
prise , fit battre monnaie à l'effigie d'Albinus , lui 
érigea des statues, et en lui prodiguant des honneurs 
de'' toute espèce , lui inspira une confiance entière 
dans ses intentions. Quand par ces prudentes ma- 
nœuvres il se fût ainsi rassuré sur Albinus et sur la 
Bretagne , quand il eut réuni autour de lui toute l'ar- 
mée d'Illyrie , et préparé tout ce qui pouvait servir 
à ses succès , il marcha contre Niger. Plusieurs his- 
toriens ont fidèlement rapporté les diverses stations 
qu'il fit dans sa route, les discours qu'il prononça 
à son entrée dans chaque ville , les signes divins qui 
apparurent fréquemment sur son passage, les vastes 
régions qu'il traversa, les batailles qu'il livra, et 
jusqu'au nombre des morts de part et d'autre. Ces 
détails ont surtout occupé les poêles, dont la muse 
féconde a trouvé dans la vie de Sévère le sujet d'un 
poëme entier. Mais, pour moi, le but que je me* suis 
proposé , c'est de réunir dans un seul tableau les 
faits importants dont j'ai été le témoin sous le règne 
de plusieurs princes et dans une période de soixante- 
dix ans. Je continuerai donc de décrire sommaire- 



LIVRE DEUXIEME. 



9t 



ment les principales actions de Sévère , et je choi- 
sirai tout ce que son règne offre d*éclatant. Je nimi- 
terai pas la plupart de ceux qui ont écrit sur sa vie : 
je serai exempt de toute partialité, de toute flatf- 
terie; mais je n*omettrai rien non plus de ce qui 
me paraîtra digne d'être rapporté et transmis au sou- 
venir. 



I 



LIVRE III. 



I. Dans le livre précédent , nous avons raconté la 
fin de Pertinaxy celle de Julien, la marche de Sévère 
sur Rome et ses préparatifs contre Niger. Niger^ 
qui ne s'attendait à rien de semblable, apprit bientôt 
que Sévère s'était emparé de Rome , que le sénat lui 
avait décerné le titre d'empereur, et qu'il se pré-* 
parait à l'attaquer avec Tarmée d'Illyrie et toutes ses 
forces de terre et de mer. Ces nouvelles le jettent dans 
le plus grand trouble ; il se h&te d'ordonner aux 
gouverneurs des provinces de veiller à la garde dos 
frontières et des ports ; il envoie demander du se- 
cours au roi des Parthes, au roi d'Arménie et à 
celui des Atréniens. Le roi d'Arménie répondit qu'il 
resterait neutre, que seulement à l'arrivée de Sévère, 
il veillerait à l'intégrité de ses possessions. Le roi 
parthe assura Niger qu'il allait envoyer à ses sa- 
trapes l'ordre de lever des troupes : c'est l'usage des 
princes de cette contrée , lorsqu'ils sont obligés de 
faire la guerre , car ils n'ont à leur solde aucunes 
troupes réglées. Le roi Barsémius, qui gouvernait 
alors les Atréniens , envoya à Niger un corps d'ar- 
chers auxiliaires. Tout le reste de ses forces ne con- 

93 



dk HÉRODIEN. 

sistait que dans les troupes qu'il put réunir sur les 
lieux mêmes et dans un grand nombre de Syriens 
et surtout d'habitants d^Antioche, qui par la légèreté 
de la jeunesse , et Tamour qu'ils portaient à Niger, 
s'étaient enrôlés sous ses drapeaux arec plus d'ar- 
deur que de prudence. 

II. Niger ferma par de fortes murailles et de 
nombreux retranchements les défilés et les sommets 
du mont Taurus , persuadé que cette montagne es- 
carpée pourrait devenir pour l'Orient une barrière 
insurmontable. Le mont Taurus , en effet, placé 
entre la Cappadoce et la Cilicie, sépare les nations de 
l'Orient du celles du Nord. Niger envoya une gar- 
nison dans Byzance , grande et opulente ville de 
Thrace, aussi florissante alors par ses richesses que 
par le nombre de ses habitants. Située sur le bras 
le plus étroit de la Propontide, cette ville tire de la 
mer de vastes ressources et une pêche abondante ; 
comme' elle possède en même temps des champs 
immenses et fertiles , les deux éléments semblent 
contribuer à sa prospérité. Niger s'empressa de 
garnir de troupes cette puissante cité , dans l'espoir 
surtout qu'il pourrait empêcher tout bâtiment de 
passer d'Europe en Asie par le détroit sur lequel 
elle est située. Byzance avait en outre pour rempart 
une forte et grande muraille, construite en pierres 
quadrangulaires de Hilet, qui avaient été réunies 



LIVRE TROISIÈME. 95 

avec tant d'art et de régularité que ce mur ne pa- 
raissait pas formé de morceaux divers , mais d'une 
seule et immense pierre. On peut encore en voir les 
ruines, et Taspeet de ces débris inspire à la fois 
l'étonnement pour Tbabileté des ouvriers qui ont 
construit cette muraille , et pour la force des 
hommes qui sont parvenus à la renverser. Niger at- 
tendit ainsi Sévère, se félicitant de sa grande pré- 
voyance , et plein d'une confiance entière dans ses 
préparatifs. 

m. Sévère cependant faisait avec son armée la 
plus grande diligence , marchant sans rel&cbe et 
ne prenant aucun repos. Ayant appris qu'une gar- 
nison occupait Byzance , et connaissant la force de 
cette ville, il dirigea son armée vers Gyzique. A la 
nouvelle de son approche , Ëmilien, qui comman- 
dait en Asie et à qui Niger avait confié le soin et la 
conduite de toute la guerre, marcha lui-même vers 
Cyzique avec toutes les forces qu'il avait pu réunir, 
et celles que lui avait envoyées Niger. On en vint 
aux mains; des combats sanglants se livrèrent de ce 
cAté , et enfin la victoire resta aux troupes de Sévère ; 
celles de Niger furent mises en fuite et dans une dé- 
route complète. Cet événement fit perdre Tespoir à 
l'armée d^Orient et redoubla celui des Illyriens. 

IV. On crut même qu'Émilion avait résolu d'à- 



96 HÉRODIEN. 

Tance de trahir la cause de Niger ; on donnait deux 
motifs à cette résolution : les uns pensaient que la 
jalousie seule Vj arait déterminé, et qu'il ne rou- 
lait point souffrir qu'un homme qui Tenait de lui 
succéder dans le gouTomemeut de la Syrie, s'éie- 
Tant tout à coup au-dessus de lui , devint son empe- 
reur et son mattre ; d'autres prétendaient qu'il avait 
cédé aux instances de ses enfants, qui, trouTés à 
Rome et emprisonnés par Sévère, araient écrit à leur 
père pour le supplier de songer à leur salut. Sévère 
avait agi en cette occasion avec beaucoup d'adresse 
et de prudence. Il savait que Commode avait l'habi- 
tude de garder auprès de lui les enfants de ceux qu'il 
faisait partir pour le gouvernement des provinces : 
il les conservait comme des otages qui l'assuraient 
de la fidélité et des bonnes intentions de leurs pères. 
Aussi Sévère s'était-il empressé , lorsqu'il fut pro- 
clamé par les soldats empereur, du vivant de Ju- 
lien, d'envoyer secrètement à Rome des émissaires 
chargés d'en faire sortir ses enfants , pour qu'ils ne 
tombassent pas au pouvoir de son compétiteur. 
Lorsqu'il arriva lui-môme dans la capitale > ses pre- 
miers soins furent d'arrêter les enfants de tous les 
généraux et de tous ceux qui remplissaient quelque 
poste important dans les diverses contrées de l'Asie. 
Il les retint auprès de lui , afin que le désir de les 
sauver engageât les généraux de Niger à trahir sa 
cause , ou que , s'ils restaient fidèles à ce prince^ il 



LIVRE TROISIÈME. 07 

fût maître de se venger d'eux , par la mort de leurs 
enfants. 



, V. Cependant; défaits près de Cyzique, les soldats 
de Niger tâchaient d*échapper au vainqueur par la 
plus prompte fuite. Les uns longeaient les montagnes 
de i*Arménie ; les autres traversaient en toute hâte 
la Ciiicie et la Galatie pour franchir le mont Taurus 
et se retirer derrière ses retranchements. Quant à 
Sévèce , il se dirigea avec son armée par le territoire 
de Cyzique vers la Bithynie, pays voisin. 

VI. Dès que la nouvelle de sa victoire se fut répan- 
due, on vit éclater parmi les peuples et les différentes 
villes de ces contrées des troubles soudains et de 
violentes discordes, qui prirent naiss^ce^ moins 
dans les dispositions diverses des chefs , que dans 
Tenvie et la jalousie que ces villes se portaient Tune 
à Tautre, rivalité funeste et qui cause la ruine des 
nations. Ce fut là Tancienne maladie des Grecs, qui , 
toujours livrés à de mutuelles dissensions , désirant 
toujours renverser tout ce qui semblait dominer au 
milieu d'eux , ont peu à peu détruit leur patrie : ac- 
cablée à la fois par la vieillesse et par des déchirements 
intérieurs, la Grèce devint une proie facile à l'inva- 
sion des Macédoniens , et plus tard au despotisme de 
Rome. Nous avons vu de notre temps ce fléau de la ri- 
valité etde renvieattaquerencoredc florissantes cités. 

9 



f8 BÉRODIEN. 

Vn. En BUhynie , par exemple , aussitôt après la 
bataille deCyzique, les habitants de Nicomédie sa 
joignirent à Sévère, lui envoyèrent des députés, ac- 
cueillirent ses troupps , et lui promirent tous les se- 
cours qull> pourrait désirer. Les habitants de Nicée , 
par haine pour ceux de Nicomédie, se jetèrent dans 
le parti contraire : ils ouvrirent leurs murs aux 
débris de l'armée de Niger, qui , après la défaite , 
cherchaient auprès d'eux un asile , et aux troupes 
que ce général envoyait à la défense de la Bithynie. 
Bientôt de ces deux villes , comme de deux camps, 
sortirent deux armées qui en vinrent aux mains : un 
grand combat se livra, et les troupes de Sévère 
remportèrent Tavantage le plus signalé. Ceux des 
soldats de Niger qui purent échapper aux vain- 
queurs , s*enfuirent vers les gorges du mont Taurus, 
et se préparèrent à en défendre les retranchements. 
Niger, après avoir laissé à la garde de ces défilés le 
nombre d'hommes qu'il crut suffisant, se dirigea 
vers Antioche , pour y rassembler des troupes et de 
Targent. 

Vllf. L'armée de Sévère, après avoir traversé la 
Bithynie et la Galatie , entra en Cappadoce, et as^ 
siégea les retranchements du mont Tau rus. Cette 
entreprise était difficile , car il fallait franchir une 
route étroite et escarpée, sous une grêle de pierres, 
hincées par les soldats qui, placés sur les créneaux 



LIVRE TROISIÈME. 99 

des murailles, défendaient leur poste avec vigueur. Un 
petit nombre d^hommes sufGsaitpour fermer eepas- 
sage à une armée : la route est en effet très •resserrée ; 
d'un côté, eîle est couverte par une haute montagne ; 
de Tautro, elle est bordée par un jprofond précipice 
qui sert de lit aux eaux qui découlent du mont 
Tau rus. Niger avait forUflé tous ces points pour ôter 
à Tennemitout moyen d'effectuer le passage. 

IX. Pendant que la Cappadoce était le thé&tre de 
ces événements, les habitants de LaedicéOi en 
Syrie, par jalousie pour les habitants d*Ântioche , 
qu*ils détestaient, commençaient à se soulever contre 
Niger; et ceux.deTyr« en Phénlcie, suivaieni cet 
exemple , par haine pour les habitants de Beryte* 
 peine eut-on appris dans ces deux villes la fuite 
de Niger, op renversa ses statues et on proclama 
Sévère empereur. Niger arrive à Ântioche, et on lui 
annonce cette nouvelle. Ce'général, qui jusque-là 
avait montré la plus grande douceur de caractère , 
s'enflamme alors, et justement indigné de cette tra- 
hison et de tant d'outrages , il fait marcher sur les 
deux cités rebelles ses bataillons de Maures armés 
de javelots et une partie de ses archers , avec 
Tordre de massacrer tous les habitants, de piller et 
d'incendier les villes. 

X. Les soldats africains, naturellement sangui- 



100 UËBODIEN. 

naires , et portés à tous les excès par leur mépris du 
danger et de la mort, tombent à Timproviste et en dé- 
sespérés sur les habitans de Laodicée, et ravagent, 
par toute espèce de destruction , la tille et ses mal- 
heureux habitants. Ue là ils marchent sur Tyr, la 
livrent aux flammes, au^ pillage et à la mort. 

XI. Pendant que ces horreurs se commettaient 
en Syrie , et que Niger rassemblait des troupes , 
Tannée de Sévère continuait le siège du mont Tau- 
rus. La solidité des retranchements, que semblaient 
rendre inexpugnables l'escarpement de la montagne 
et la profondeur du précipice , faisait déjà tomber 
les assiégeants dans le découragement et dans le dé- 
sespoir ; ils commençaient même à déserter, et les 
assiégés à regarder leur position comme impre- 
nable , lorsqu'une nuit se précipite un immense et 
impétueux torrent , formé par de grandes pluies , et 
gonflé par les neiges qui couvrent la Cappadoce et 
le mont Taurus. Arrêté dans sa course accoutumée 
par les retranchements qui s'opposent à son pas- 
sage, il redouble de masse et de violence. La nature 
triomphe de l'art; les murailles ne peuvent sou- 
tenir le choc des eaux , qui les sapent peu à peu, les 
déchirent et en détruisent les fondements construits 
ïivec négligence et à la hâte : tous les retranchements 
sont ouverts ; le torrent les balaye devant lui , et 
fait un passage à l'ennemi. A cette vue, les gardiens 



LIVRE TROISIÈME. 101 

du déûlé sont glacés d'épourante : « quand le torrent 
se sera écoulé, se disent-ils, Tennemii que rien 
n'arrêtera davantage , va nous envelopper de toute 
part. D Aussitôt ils abandonnent le poste, et s'en- 
fuient. L'arrpée de Sévère, que cet événement 
comble de joie et de confiance , et qui se croit alors 
placée sous une protection divine , se met en mou- 
vement dès qu'elle apprend la fuite des assiégés , 
traverse sans obstacle le mont Taurus , et se dirige 
vers la Cilicie. 

XII. Quand Niger eut appris cet échec , il pressa 
sa marche , après avoir rassemblé une armée nom- 
breuse , mais tout à fait inhabile aux combats et à 
la fatigue. Une immense multitude de Syriens et 
presque toute la jeunesse d'Ântioche s'étaient ran- 
gés sous ses drapeaux , prêts à partager ses périls 
et sa fortune. C'étaient des troupes fidèles et réso- 
lues , mais bien inférieures aux Illyriens en bra- 
voure et en expérience. Les deux armées se rencon- 
trèrent près du golfe d'Issus, dans une longue et large 
plaine que bordent des collines élevées en amphi- 
théâtre, et qui forme à la mer un vaste rivage. 11 
semble que la nature ait voulu foire de ce lieu un 
champ de bataille. Ce fut là, dit-on , que Darius livra 
à Alexandre un terrible et dernier combat, et qu'il- 
fut vaincu et pris par des hommes du Nord, qui 
alors aussi triomphaient de ceux d Orient. On voit 



103 HÉRODIEN. 

encore comme preuve et trophée de cette rictoire , 
une ville nommée Alexandrie, bâtie sur la colline, 
et où Ton montre une statue d'Alexandre en airain. 

XIII, La fortune voulut que non-seulement Sé- 
tère et Niger en vinssent aux mains dans ce même 
lieu^ mais encore que le sort du combat fût le même. 
Les deux armées établirent leur camp , vers le soir, 
Yis-à-vis Tune de Tautre ; toute la nuit se passa des 
deux côtés en précautions et en craintes. Au le- 
ver du soleil f les deux partis, guidés et animés par 
leurs chefs, se mettent en mouvement et s'atta- 
quent avec la plus vive ftireur ; ils paraissaient de- 
viner que, dans cette dernière beftaille, la fortune 
encore allait décider de la possession d'un empire. 
Le combat fût long; le carnage Ait terrible; les 
fleuves qui traversent la plaine ne semblaient rouler 
vers la mer que des flots de sang ; les Orientaux 
enfin furent mis en déroute. Les Illy riens les poursui- 
vent, ils en blessent et en jettent une partie jusqu'à la 
mer; ils pressent Tépée dans les reins ceux qui fuient 
du côté des montagnes, et les égorgent avec un grand 
nombre d'hommes du pays, qui, accourus des villes 
et des campagnes environnantes, s'étaient rassemblés 
sur les coteaux, croyant qu'ils pourraient y contem- 
pler la bataille en sûreté. 

XIV. Niger, monté sur un cheval vigoureux, 



UVRE TROISIÈME. 103 

i 

parvient à Antiocbe avec une suite peu nombreuse. 
Là il trouve les débris fugitifs d'un peuple entier 
(si même il en restait des débris)! Il voit la désola- 
tion, il entend les plaintes d'une foule de malheureux 
pleurant leurs fils et leurs frères. Désespéré, il 
s'enfuit lui-même d' Antiocbe , il se cache dans un 
faubourg; mais il est découvert par les cavaliers 
romains qui le poursuivent , et on lui tranche la 
tête. Telle fut la fin de ce prince ; c'est ainsi qu'il 
subit la peine de ses retards et de sa funeste indo- 
lence. Du reste 9 il fut, dit-on, homme de bien dans 
sa vie privée comme dans ses fonctions publiques. 

XV. Sévère , après s'être ainsi délivré de Niger, 
n'épargna aucun des partisans de son compétiteur, 
et fit périr non-seulement ceux qui s'étaient jointe 
volontairement à sa cause , mais encore des mal- 
heureux qui s'étaient vus contraints de la soutenir; 
Quant aux soldats qui avaient pris la fuite. Sévère 
apprit qu'ils avaient traversé le Tigre et s'étaient 
retirés chez les Barbares , dans la terreur que leur 
inspirait son nom : il en ramena une partie parla pro- 
messe d'une amnistie. Maisunnombre immensede ces 
soldats avait passée chez l'étranger, et fut la princi- 
pale cause de la résistance inattendue que déployè- 
rent plus tard les barbares de ces contrées dans les 
batailles rangées que les Romains leur livrèrent. 
Jusqu'à cette époque, en effet, ilsn'avaientcomiuque 



^--• 



f ii-j 



! .!, 



Mil 
Los Ji 



LIVRE TROISIÈME. 



105 



le, pendant labsence de Sévère et su lutte contre 
peuples d'Orient. Les patriciens en effet préfé- 
pour empereur un Romain d*une haute nais- 
f et renommé pour la douceur de son carac- 
u Sérèf e se décida à ces nouvelles ; cependant il 
'^roulut pas agir ouvertement contre Albinus et 
)r la guerre à un homme qui ne lui en avait 
.fourni de prétexte ostensible : il aima mieux 
lyer de se dél>arrasser de son rival par des voies 
imées et par la ruse. Il mande donc auprès de 
li ceux de ses courriers sur lesquels il croft pouvoir 
plus compter, et leur donne des ordres cachés : 
devaient , une fois parvenus auprès d*Âlbinus, 1 ui 
lettre d*abord leurs dépêches , le prier ensuite de 
retirer quelque temps à L*écart.avec eux, pour 
Voouter les nouvelles secrètes dont ils étaient por- 
leiira; et, s*il y consentait, profiter de Téloignement 
de ses gardes pour Tassaillir et le percer de coups. 
Sévère leur donna en outre du poison , pour s'en 
servir dans le cas où ils parviendraient à engager 
queloF*^ '^ iides cuisiniers ou des échansons.d^Al- 

^ prendre à leur maître ; car le pre- 

prait ne pas réussir. Les amis d'Al- 

effet sur leurs gardes, et ils ne 

teiller à ce prince de se méfier do 

ivère et de se prémunir contre son 

lie : il devait cette réputation à sa con- 

i les généraux de Niger. Après les avoir 




106 UEBODIEN. 

entraînés, par les prières de leurs propres âls ( comme 
nous Tavons dit plusbaut), à trahir la cause de Niger ; 
après avoir usé de leurs secours et réussi , grâce à 
eux , dans son entreprise, il les fit périr, eux et leurs 
enfants. Sa mauvaise foi était donc manifeste à tous 
les yeux. Aussi Âlbinus avait-il doublé les gardes de 
sa personne , et il ne laissait point parvenir auprès 
de lui aucun des envoyés de Sévère , avant qu*on 
leur eût fait déposer leur épée et qu*oa se fût assuré 
qu'ils n'avaient point d'armes cachées dans leur sein. 

XVII. Cependant des courriers impériaux arrivent 
d'Orient; ils remettent publiquement leurs dépèches 
à Albinus, et le prient ensuite de s'éloigner avec 
eux pour entendre quelques communications se- 
crètes. Albinus soupçonne un crime; il fait arrêter 
ces messagers* les fait mettre, chacun séparément, 
à la question , apprend de leur bouche tout le com- 
plot, les livre au supplice, regarde, dès ce moment. 
Sévère comme ennemi et se prépare à la guerre 
ouvertement. Ces nouvelles parviennent à Sévère. 
Ce général, d'une extrême violence et incapable 
de maîtriser son ressentiment , ne garde plus de 
mesure; il convoque ses troupes et leur tient ce dis- 
cours : 

XVIII. « Je ne pense pas qu'aucun de vous trouve 
dans ma conduite passée quelque motif de me taxer 



LIVBE TROISIÈME. .107 

de légèreté; je ne pense pas que vous m accusiez 
de (rahisopet d*ingratUude envers un homme que je 
croyais mon ami. J'ai tout fait pour lui, puisque je 
l*ai associé à mon empire , déjà aflermi par mes 
succès ; puisque j'ai partagé avec lui un bien qu'on 
partage à peine avec im frère. J'ai consenti à lui 
donner la moitié de ce trône que vous aviez offert 
a moi seul ; et pour prix de tant de bienfaits, c*est 
en ennemi que veut me traiter Albinus. 11 rassemble 
contre moi des armes, des soldats; il méprise votre 
valeur ; il viole la fidélité qu'il m'a promise ; dans 
son insatiable ambition , il espère conquérir, pour 
lui seul, et au péril de sa vie, cette couronne qu'il 
pouvait posséder avec moi sans trouble et sans dan- 
gers. Il outrage lesdieux,au nom desquels il a juré; 
il n'a point de ménagement, soldats, pour ces glo- 
rieuses fatigues que vous avez supportées pour nous 
avec Unt d'éclat et de courage ; car ne joùissait-il 
pas, comme moi, du fruit de vos victoires? S'ii 
avait su garder ses serments, il eût conservé quelque 
chose de plus précieux que cet empire que vous 
a\iez partagé entre nous : il eût conservé l'honneur. 
Mais s'il y a de l'injustice à jouer le rôle d'agresseur, 
il y aurait de la lâcheté à ne point se venger des in- 
jures qu'on a reçues. Quand nous avons marché 
contre Niger, c'était la nécessité , plutôt que de vé- 
ritables sujets de plainte , qui nous portait à cette 
guerre. Niger avait-il mérité ma haine en voulant 



1Û8 HéRODlEN. 

in'enlever un trdne qui m'appartint? Non, le trône 
était vacant, à Tabandon, et chacun de nous se le 
disputait avec une égale ardeur. Maiâ Albinus a 
rompu le traité, le^ serments qui nous unissaient. 
Après avoir obtenu de moi ce qu'un fils seul pourrait 
espérer de son père, c'est la haine, et non son 
amitié qu'il me donne; il veut que je sois son 
ennemi! Je le serai. Autant il ajreçu de moi de bien- 
faits, autant je l'ai comblé jusqu'ici de gloire et 
d*honneurs ; autant je veux aujourd'hui le couvrir 
d'opprobre, et prouver, en l'écrasant, qu'il est 
aussi faible que perGde. Non , soldats , sa petite ar- 
mée d'insulaires ne pourra vous résister. Seuls, sans 
autre auxiliaire que votre courage et votre ardeur, 
vous avez triomphé dans vingt batailles ; vous avez 
iBoumis tout l'Orient : pourquoi, maintenant que 
tant de troupes sont venues se joindre à vous, et 
que vous formez presque toute l'armée romaine , ne 
vaincriez- vous pas sans peine une poignée d'hommes, 
conduits par un chef sans expérience et amolli par 
la débauche? Qui de vous ignore sa vie voluptueuse 
et eiTéminée? Il est plus digne, vous le savez, de 
Commander à une troupe de danseurs qu'à des lé- 
gions. Marchons donc contre ce traitre avec notre 
bravoure et noire impétuosité habituelles! Marchons, 
soutenus par la protection dos dieux que son parjure 
a outragés , et par le souvenir de ces innombrables 
trophées, qu'il a méprisés dans son audace ! » 



LITRE TROISIÈME. 109 

XIX. AussitdtqueSévère eut ainsi parlé, Tarmée 
entière déclara Albinos ennemi de Rome. Les soldats 
poussent des acclamations, en F honneur de leur gé- 
néral ; ils témoignent par leurs cris la plus vive im- 
patience ; leur conflance redouble Tardeur et les es- 
pérances de Sévère. Après leur avoir distribué de 
fortes sommes , il se met en marche. Auparavant , il 
avait envoyé des troupes assiéger Bjzance; celte 
ville , où s'étaient réfugiés les généraux de Niger, 
ne lui avait pas encore ouvertses murs. Elle fut prise 
plus tard par famine ; la ville entière ftit détruite ; on 
renversa ses théâtres , ses bains publics et tous les 
édifices qui Terobellissaient : cette superbe capitale , 
devenue un faible bourg , perdit encore sa liberté , 
et fut donnée auxPérinthiens,de même qu'Antioche 
se vit livrée aux habitants de Laodicée. Sévère con- 
sacra en outre de fortes sommes à relever les villes 
qu'avaient dévastées les soldats de Niger. Cependant 
il s'avançait avec une extrême rapidité , ne prenant 
aucun repos , ne s'arrôtant pas même les jours de 
fôte , bravant également des froids excessifs et les 
chaleurs les plus fortes. On le voyait franchir tète 
nue les plus hautes montagnes, au milieu des glaces 
amoncelées, de la pluie et des neiges, inspirant aux 
soldats , par son exemple , Tactivité et le courage. 
Aussi faisaient-ils tous leur devoir^ non par crainte 
ni par nécessité , mais par un noble désir dlmiter 
leur empereur et de rivaliser avec lui. 

■énoDicif. 10 



110 HÉRODIEN. 

XX. SéTère avait aussi envoyé uno armée occu-^ 
perles défilés des Alpes, et fermer raccès de Tltalie. 
Quand on apprit à Albinu3 la marche de son com- 
pétiteur et sa prochaine arrivée, cette nouvelle* qui 
le surprit au milieu de Tindolence et des plaisirs, 
le jeta dans le plus grand trouble. Il passa delà Bre- 
tagne dans les Gaules, prit position avec son armée, 
et envoya des courriers aux gouverneurs de toutes 
les provinces voisines, pour leur ordonner de lui 
faire parvenir de Targent et des vivres. Quelques-uns 
eurent le malheur do lui obéit : ils en furent puais 
plus tard ; ceux qui n'eurent pas égard à ses ordres 
se trouvèrent bien d'une conduite moins prudente 
cependant qu'heureuse, car ce fut Tévénement qui 
décida du bon et du mauvais parti. 

XXI. L'armée de Sévère entra enûn dans les Gau- 
les ; il y eut quelques engagements de part et d'au- 
tre ; mais ce fut près de Lyon , grande et riche cité, 
qu'on en vint à une affaire décisive. Albinus 8*était 
enfermé dans cette ville après avoir envoyé son ar- 
mée au combat. La bataille fut sanglante, le succès 
fut longtemps douteux : les Bretons ne le cèdent en 
rien aux peuples d'Illyrie pour le courage et la 
férocité : le combat devait donc ôtre opiniâtre et 
acharné entre deux armées également fortes et bel- 
liqueuses. Selon le récit de plusieurs historiens sans 
flatterie , les troupes de l'armée d'Alhinas opposées 



LIVRE TBOISIÈME. 111 

à l'aile que commandait Sévère en personne curent 
un avantage si marqué, que ce prince prit la fuite, 
et, étant tombé de cheval , se dépouilla, pour n'être 
point reconnu, de la chlamyde impériale. 

XXII. Les Bretons s'étaient mis à la poursuite des 
fuyards et poussaient déjà le cri de victoire, quand 
Lœtus , un des généraux de Sévère , tomba tout i 
coup sur eux avec des troupes fraîches ; on accuss 
ce général d'avoir attendu l'événement, et d'avoir h 
dessein différé de prendre part au combat : on dit 
qu'ambitieux de l'empire, il gardait, pour s'en ser- 
vir à propos, les troupes qu'il avait sous ses ordres; 
et en effet, on ne le vit se mettre en mouvement, 
que lorsqu'il crut que Sévère avait péri. La suite 
des événements confirma ces soupçons : quand tous 
les efforts de Sévère furent couronnés d'un plein- 
succès , quand ce prince se vit paisible possesseur 
du trône, il récompensa magnifiquement tous ses gé- 
néraux, mais, se ressouvenant probablement de la 
trahison deLœtus, il le condamna à mort. Reprenons 
notre récit sans anticiper sur l'avenir. L'arrivée de 
Lœtusavec son corps d'armée rallia les fuyards; les 
soldats de Sévère replacèrent ce prince sur son 
cheval,, et le couvrirent de son manteau. Les trou- 
pes d'Albinus, attaquées tout à coup par des troupes 
qui n'avaient pas encore donné , et au moment où la 
certitude de la victoire avait mis le désordre dans 



112 HÉRODIËN. 

leurs rangs , plièrent après une courte résistance. 
L*ennemi victorieux en fit un grand carnage , et les 
poursuivit jusqu'à Lyon. Les écrivains du temps ne 
s'accordent point sur le nombre de soldats qui fu« 
rent tués ou pris de part et d'autre. 

XXIU. Les troupes de Sévère pénètrent dans 
Lyon, pillent et incendient cette ville , s'emparent 
d'Albinus, lui coupent la tète et l'apportent à leur 
général. Elles dressent ensuite deux trophées, l'un à 
l'orient, l'autre au nord, emblème de leur double vic- 
toire. Il nous semble que rien ne peut se comparer aux 
campagnes de Sévère, ni pour la force des armées, ni 
pour le nombre de nations en mouvement, ni pour la 
multiplicité des combats, ni pour la longueur et la 
rapidité des marches. Sans doute les guerres civiles 
de César contre Pompée, d'Auguste contre les en- 
fknts de ce dernier et contre Antoine» furent san- 
glantes ; sans doute Marins et Sylla ont fait de gran- 
des choses dans le cours de leurs guerres intestines 
et extérieures; mais qu'un seul homme soit parvenu 
à détruire trois compétiteurs, déjà maîtres del'empire; 
qu'il ait été renverser le premierjusque dans son pa- 
lais de Rome, après avoir triomphé, sans verser de 
sang, des prétoriens qui le gardaient ; qu'il ait en- 
suite vaincu par sa valeur deux nouveaux ennemis, 
dont l'un, maître de tout l'Orient , avait été désigné 
empereur par les Romains mêmes, et dont l'autre 



LIVRE TROISIÈME. 113 

était revêtu du nom et de Tautorité des Césars : c'est 
une gloire doot il n*est point facile de trouver dans 
Vhistoire un second exemple. Albinus ne jouit 
donc que peu de temps des dangereux tionneurs de 
la royauté. 

XXIV. Sévère tourna sa fureur contre les amis que 
ce sénateur avait à Rome. Il envoya dans cette capi- 
tale la tête d'Alb'muSy qu il ût exposer sur la place 
publique au bout d*un poteau, et il termina par ces 
mots la lettre qu'il adressa au peuple pour lui an- 
noncer sa victoire : a J'ai envoyé à Rome la tête de 
mon ennemi, et j'ai ordonné qu'on l'expos&t à tous 
les yeux , pour apprendre au peuple romain jus- 
qu'où va ma colère contre ceux qui m'offensent, et 
jusqu'où ira mon ressentiment contre les partisans 
d'Albinus. d Après avoir réglé les afiaires de la Bre- 
tagne, divisé cette contrée en deux gouvernements , 
organisé avec soin celui des Gaules, et privé de leurs 
biens et de la vie tous ceux qui dans ces deux pro- 
vinces avaient été attachés à Albinus, soit par incli- 
nation, soit par nécessité, il se dirigea vers Rome, 
traînant après lui toute son armée pour inspirer plus 
de terreur. 

XXV. Il fit cette marche avec sa vitesse accoutu- 
mée, qu'augmentait encore son ressentiment pour 
les amis d'Albinus qui se trouvaient à Rome, et il 

10. 



]H UÉBODIEN, 

entra bientôt dans la capitale. Le peuple/accouru au- 
devant de lui avec des branches de laurier, poussa 
de vives acclamations et lui ût un brillant accueil. 
Les sénateurs le complimentèrent. Tous tremblaient 
néanmoins : ils savaient que Sévère, implacable dans 
ses haines, et se livrant sous les plus légers pré- 
textes à des actes de violence, ne les épargnerait 
point dans une circonstance où il semblait avoir des 
motife suffisants de plainte. L'empereur entra dans le 
temple de Jupiter, et après les sacrifices accoutumés, 
se retira dans son palais. Il fit de grandes largesses 
au peuple en Thonneur de sa victoire, et distribua 
de fortes sommes aux soldats, dont il augmenta les 
privilèges. Le premier, il leur fit donner plus de 
blé , leur permit de porter au doigt un anneau d*or 
et da demeurer avec leurs femmes. Toutes ces con- 
cessions, contraires à la discipline, ne pouvaient que 
nuire au courage et à l'activité des troupes. Sévère 
fut donc le premier qui détruisit cette vigueur, cette 
tempérance, cette aptitude aux fatigues , cette disci- 
pline et cette docilité qui distinguaient le soldat ro- 
main; il le rendit cupide et efTéminé. 

XXYL Après ces dispositions diverses, il vint au 
sénat, monta sur le siège impérial, et s'emporta vio- 
lemment contre les amis d'Albinus;il produisit con- 
tre les uns des letu*es secrètes qu'il avait trouvées dans 
les papiers de ce général y accusa les autres de lui 



UVRE TROISIÈME. 115 

avoir fait des préseots trop considérables. Il repro- 
chait à tous un crime différent : « Ceux-ci, qui 8*é- 
talent trourés en Orient, avaient servi Niger -, ceux-là 
étaient coupables d*avoir seulement coimu Albi- 
nus. » Il sut ainsi se défaire des plus puissants séna- 
teurs, et de tous les gouverneurs de provinces dis- 
tingués par leur naissance ou par leur fortune. Cétait 
en apparence le ressentiment, mais en réalité son 
insatiable avarice qui le portait à ces violences : 
jamais empereur, en effet, ne poussa si loin la soif de 
l'or ; et s*il se montra Tégal des plus grands capitai- 
nes par sa fermeté, sa patience dans les fatiguesi son 
habileté dans le commandement , il se dégrada , en 
retour, par une cupidité qui, pour se satisfaire , ne 
reculait ni devant le sang, ni devant aucune espèce 
d'excès. Aussi , ne régnant que par )a crainte et non 
par Tamour, il s'efforçait de se rendre populaire : 
il donnait sans cesse au peuple de magnifiques scep* 
tacles et des jeux où Ton tuait souvent jusqu'à cent 
animaux , tan t de nos climats que des régions barbares. 
Il distribuait Targont en abondance. Il ût concourir 
publiquement des musiciens et d'habiles athlètes, 
qu'il envoyait chercher au loin. Nous vtmes aussi, 
sous ce règne , des jeux de toute espèce sur tous les 
théâtres à la fois, des sacrifices et des cérémonies noc- 
turnes, à l'imitation des mystères de Cérès. Ces fôtes 
étaient les Jeux séculaires, qu'on n'avait pas, disait-on, 
célébrés depuis un siècle. Des hérauts parcoururent 



1 1 6 HÉRODIEN. 

la capitale et toute l'Italie pour inviter tous les habi- 
tants à assistera un spectacle qu'ils n'avaient jamais 
vu et qu'ils ne devaient point revoir. C'était faire 
entendre qu'entre la célébration de ces solennités 
s'écoule un espace de temps que la vie humaine ne 
peut remplir. 

XXVII. Sévère prolongea quelque temps son sé- 
jour, et après avoir associé à Tempire et nommé 
Césars ses deux ûls , las de n'avoir encore vaincu 
que des armées romaines (triste victoire pour laquelle 
il eût rougi de réclamer les honneurs du triomphe) , 
il désira une gloire moins funeste et voulut élever 
chez les Barbares de plus glorieux trophées. Trou- 
vant un prétexte de guerre dans l'alliance qu avait 
formée avec Niger Barsémius , roi des Atréniens , 
il marche contre l'Orient. Arrivé dans ces contrées , 
il voulut, par occasion, faire une incursion en Ar- 
ménie ; mais le roi de ce pays le prévint en lui en- 
voyant de l'or, de riches présents, des otages, en lui 
demandantson alliance et son amitié. Content de ces 
marques de soumission. Sévère continua sa marche 
vers le pays des Atréniens. Augarus, roi des Osroê- 
niens, accourut à son passage, lui livra ses enfants 
comme gages de sa fidélité, et lui amena un secours 
considérable d'archers. 

XXVni. Sévère traversa la Mésopotamie,] le pays 



UVRE TROISIÈME. 117 

des Adiabéniens, et parcourut T Arabie Heureuse, 
contrée qui doit son nom à ces herbes odoriférantes, 
d'où nous tirons nos aromates et tous nos parfums. 
Il dévasta un grand nombre de villages et de villes , 
ravagea les campagnes et , pénétrant enûn chez les 
Atréniens, mit le siège devant Atra, leur capitale. 
Cette ville , située sur le sommet d'une montagne 
très-élevée, entourée d'une haute et forte muraille , 
avait une nombreuse garnison d'archers. L'armée 
de Sévère en poussa le siège avec la plus grande 
vigueur ; on battit les murs par des machines de 
toute espèce ; on n'oublia aucun des nloyens d'atta- 
que. Hais les Atréniens résistaient avec vaillance ; 
les flèches et les pierres qu'ils lançaient du haut de 
leurs remparts portaient la mort chez les soldats ro- 
mains; ils leur jetaient aussi des vases de terre, rem- 
plis d'insectes ailés et venimeux qui, s'attachant à 
leurs yeux et aux parties découvertes de leur corps , 
les blessaient de piqûres mortelles. Lesmaladies pro- 
duites par l'insupportable chaleur d'un climat em- 
brasé en firent aussi périr un grand nombre, et furent 
plus funestes aux assiégeants que le for de l'en- 
nemi. 

XXIX. Sévère, voyant que son armée se détruisait 
peu à peu, que le siège n'en avançait pas davantage, 
et qu'il y avait plutôt à perdre qu'à gagner en le 
continuant, résolut de le lever, pour ne point voir 



118 HRBODIEN. 

8bn armée périr tout ontière. Les soldats romains 
s'éloignèrent^ inconsolables de n'avoir point réussi. 
Habitués à de continuels succès, pour eux c^était être 
vaincus que de ne point vaincre. Mais la fortune 
n'abandonnait point leur général, et elle leur ap- 
porta des consolations. Sévère ne quitta point TO- 
rient avec la honte d'une campagne inutile ; il fit 
plus même qu'il n'avait espéré. La flotte nombreuse 
sur laquelle s'était embarquée l'armée faisait voile 
pour l'Italie ; mais elle fut jetée par les vents con- 
traires sur les côtes du royaume des Partbes, à peu 
de journées de Ctésiphonte, leur capitale, résidenco 
du roi. Ce prince y vivait dans une paix profonde^ se 
voyant tout à fait étranger à la lutte engagée entre 
Sévère et les Atréniens, et ne prenant de cette 
guerre aucun ombrage. 

XXX. Mais l'armée romaine, poussée malgré elle 
et par la tempête sur ces rivages , y fit une descente, 
ravagea la campagne, enleva les troupeaux, mit sur 
sa route le feu à tous les villages, et s'avança peu à 
peu jusqu'A Ctésiphonte, où était le grand roi Ar- 
tabane. Les Romains, prenant les barbares à l'im- 
proviste, massacrent des hommes sans défense, sac- 
cagent les villes, et font esclaves les enfants et les 
femmes ; ils pillent le trésor du roi, qui s'était sauvé 
avec quelques cavaliers , et ne s'en retournent qu'a- 
près s'être emparés de tous les diamants et de toutes 



UVBB TtOinÈMB. 119^; 

les richesses du roi fugitif. Ainsi Séfère dut au ha- 
sard la gloire de triompher des Parthes. 

XXXI. Dans Tenivrement de ce succès , il écrivit 
au sénat et au peuple, leur annonçant ses victoires 
avec emphase ; il les ût méiQe représenter sur des 
tableaux qui furent exposés publiquement. Le sénat 
lui décerna les plus grands honneurs , et le décora 
du surnom des peuples qu*il avait vaincus. Ayant 
ainsi terminé sa campagne d*Orient, il prit le che- 
nûn de Rome avec ses deux ûls , qui entraient déjà 
dans Tadolescence^ 

XXXII. Sur son passage, il mit Tordre dans les 
provinces dont les affaires avaient besoin d*étre ré- 
glées, passa en revue les armées de Mysie et de Pan- 
nonie ,et ût enfin dans Rome une entrée triomphale, 
au milieu de toutes les acclamations du peuple et 
des cérémonies les plus pompeuses. Il y eut des sa- 
crifices, des spectacles et des jeux qui attirèrent un 
concours immense ; Tempereur. distribua au peuple 
des sommes considérables. Après toutes ces fêtes, il 
resta à Rome, où il passa plusieurs années, rendant 
assidûment la justice, s'occupant des affaires de 
l'État et donnant le plus grand soin à l'éducation de 
ses enfants. 

XXXUI. Mais le bon naturel de ces jeunes princes 



120 HteODIEN. 

se corrompait par la vie molle et voluptueuse de 
Rome : ils se livraient avec excès au goût des specta- 
cles ; ils aimaient avec passion Texercice des chars 
et la danse. En outre , ces deux frères nourrissaient 
entre eux une haine qui s'était manifestée dès leurs 
premiers ans. Soit qu'alors ils fissent lutter des 
cailles et des coqs, soit qu'ils figurassent dans ces 
combats simulés qui sont un des jeux de l'enfance, 
ils prenaient toujours un parti différent : ils mon- 
trèrent les mêmes sentiments dans les jeux du cirque 
et pour le choix de leurs plaisirs. Souvent opposés 
l'un à l'autre, ils étaient toujours séparés et n'a- 
vaient aucun goût commun : ce qui plaisait à l'un 
déplaisait nécessairement à l'autre. Ils étaient ^assié- 
gés de courtisans, de favoris ofQcieux qui flattaient 
les passions de leur âge et entretenaient leur ani- 
roosité mutuelle. Sévère, qui les observait, fit tous 
ses efforts pour les rapprocher et leur faire changer 
de conduite. 

XXXIV. Il maria son fils aîné : ce jeune prince se 
nommait Bassien avant que son père fût empereur ; 
mais Sévère, lors de son avènement au trône , l'a- 
vait fait appeler An tonin, en mémoire d'Antonin le 
Pioux.Espérantque le mariage changerait son carac- 
tère, il lui donna pour épouse la fille de Plautien , 
chef des cohortes prétoriennes. Ce Plautien avait 
vécu très-obscur dans sa jeunesse; on dit même qn*il 



LIVRE TROISIÈME. 121 

avait été banni, comme conyaineu de complot et de 
plusieurs crimes. Il était Afrieaia, comme Sévère;, 
et son parent, selon quelques historiens. D'autres 
prétendent qu*il dut son élévation à la passion in- 
fâme qu*avait conçue pour lui l'empereur. Quoi 
qu'il en soit^ Sévère le fit passer de la condition 
la plus humble au plus haut pouvoir, et l'enrichit 
des dépouilles qu'il arrachait alors à ses nombreu- 
ses victimes. Il aurait partagé l'empire avec Sévère, 
qu'il n'aurait pas joui d'une autorité plus grande- 
Mais il en abusait : sa vie était une suite de cruautés 
et de violences , et aucun des tyrans de cette époque 
n'inspira plus de terreur. Tel était l'homme dont 
l'empereur unit la maison à la sienne. 

XXXV. Hais Antonin, mécontent de ce mariage, 

qu'il n'avait conclu que par nécessité, avait de l'éloi- 

gncment pour son beau-père et pour sa femme : il 

ne partageait avec elle ni son lit, ni même sa maison. 

En un mot, il la détestait, et la menaçait chaque jour 

de la faire périr, elle et son père, dès qu'il serait 

seul maître de l'empire. La jeune princesse allait tout 

rapporter à Plautien , et l'exaspérait par ses justes 

plaintes. Plautien, voyant que Sévère était vieux et 

toujours malade, connaissant l'audace et la violence 

du jeune Antonin et redoutant ses menaces , aima 

mieux par un coup de désespoir en prévenir l'effet 

que l'attendre. D'autres motifsd'ailleursnourrissaient 

11 



122 nÉBODlEN. 

son ambition et lui faisaient désirer Tempire. Ja- 
mais la fortune d'un particulier n'avait égalé la 
sienne; il pouvait disposer des troupes, et se voyait 
révéré de la multitude ^ qu'éblouissait la pompe 
qu* il déployait en public. Compté parmi les consuls 
en second, il portait le laticlave » avait une épéo à 
son côté et d'autres marques d'une haute distinction, 
qui n'étaient accordées qu'à lui seul. Sa démarche 
était arrogante et terrible ; personne n'osait l'abor- 
der ; tout le monde au contraire se retirait devant 
lui; il était précédé d'esclaves qui enjoignaient aux 
passants de ne point l'approcher, de ne point môme 
le regarder, mais de s'écarter et de détourner la tête. 

XXXyi. Sévère, instruit de cette conduite, était 
bien loin de Tapprouver ; Plautien commença à lui 
devenir incommode et odieux ; il lui retrancha une 
partie de sa puissance, et l'engagea à mettre plus de 
mesure dans ses actions. C'était trop pour Plautien : 
il voulut renverser l'empereur ; il conspira. 

XXXVII. Il avait sous lui un tribun , nommé 
Saturnin^ qui lui témoignait une vénération toute 
particulière : quoique tout le monde en usât ainsi 
auprès du favori, cet ofBcier avait trouvé moyen de 
se distinguer par des flatteries plus empressées. Sûr 
de sa fidélité, de sa discrétion, et croyant que seul il 
pouvait exécuter son dessein, H le fait venir un soir 



LIVRE TEOISIÈME. 123 

auprès de lui, et lui parle sans témoin : « Il s^ofTre 
une occasion brillante, lui dit-il , de me prouver 
que les témoignages de ton affection et de ton zèle 
ne sont point trompeurs, comme à moi do te ré* 
compenser selon tes serrices et ma reconnaissance. 
Je te laisse Toption de deyenir ce que tu me vois 
être aujourd'hui, et de succéder à mon pouvoir, ou 
de périr à l'instant, si tu refuses de m'obéir. Ne te 
laisse point effrayer par la grandeur de Tentreprise, 
ni troubler par le nom de Tempereur. Ta charge 
te donne entrée dans la chambre de Sévère et d*An- 
tonin; cette nuit, tu es de garde au palais , ta ne 
trouveras donc point d'obstacle dans Texécution. 
N'attends point que je donne à ton zèle des ordres 
plus précis. Va sur-le-champ au palais; entre 
chez les princes, sous prétexte d'avoir à leur foire 
de ma part une communication secrète et urgente. 
Sois sans crainte; tu viendras focUement à bout 
d'un vieillard et d'un enfant. Tu auras partagé 
mon péril, tu partageras aussi tout le fruit de mon 
succès. » 

XXXVni. Le tribun fut frappé de ces paroles, 
mais il resta maître de lui et garda toute sa présence 
d'esprit. C'était un Syrien ; et Ton connaît le discer- 
nement et la pénétration des Orientaux. Voyant l'a- 
veugle ftireur de Plautien , et connaissant sa puis- 
sance , il se garde bien de s'attirer la mort par un 



12i OERODIEN. 

refus ; il feint au contraire le plus vif empressement, 
la plus grande joie , se prosterne devant Plautien , 
qu'il salue du nom d'empereur, mais lui demande 
par écrit Tordre d*assassiner les deux princes. Les 
empereursont en effet Tbabitude, lorsqu'ils envoient 
tuer un homme qui n*a pas été jugé , de donner à 
celui qu'ils chargent de l'exécution un ordre qui 
mette à couvert sa responsabilité. Plautien, aveuglé 
parla passion, remet l'écrit demandé et ne se sépare 
pas du tribun sans lui recommander de l'envoyer pré- 
venir dès que le crime sera accompli, et avant que 
le bruit s'en répande -, il voulait s'être montré au pa- 
lais avant qu'on sût dans Rome qu'il était maître de 
l'empire. Le tribun promet tout et part ; il se rend au 
palais, qu'il parcourt, selon sa coutume, sans aucun 
obstacle. Mais il réfléchit à la difficulté de tuer deux 
princes qui habitent des appartements séparés; il 
prend son parti , s'arrôte à l'entrée de la chambre 
de Sévère, appelle les ofiiciers de service, leur dit 
qu'il veut parler à l'empereur, qu'il y va de la vie du 
prince. On avertit Sévère, qui fait introduire le tri- 
bun. Il s'écrie en entrant : a Si j'exécutais, ô mon 
maître, les ordres de celui qui m'envoie, je serais 
votre ibourtrier, votre bourreau ; mais je n'écoute 
que l'impulsion de mon cœur, je viens vous défendre 
et vous sauver. Plautien conspire contre vous ; il m'a 
ordonné de vous égorger, vous et votre fils; il no m'a 
pas seulement donné un ordre verbal , mais cet écrit 



UVRB TROISIÈME. 125 

répond de mes paroles. Je lui ai promis d*obéir 
craignant, sur mon refus , qu'il ne fît exécuter son 
crime par un autre -, mais je me suis hâté de venir tout 
vous révéler. » 

XXXIX. En disant ces mots , il versait des larmes. 
Sévère 9 cependant, était loin d'ajouter foi à ce 
discours -, la passion qu'il avait eue pour Plautien 
n'était pas éteinte : il crut voir dans cette dénoncia- 
tion quelque trame coupable; il pensa que son fils 
Antonin ^ pftr haine pour son épouse et pour Plau- 
tien, avait eu recours, pour le perdre, à une délation 
calomnieuse. Il fait venir Antonin , et lui reproche 
de former de pareilles machinations contre un homme 
qui lui est uni par les liens de l'amitié et par ceux du 
sang. Antonin proteste de son innocence ; il affirme 
qu'il ne sait rien de cette aftaire, et, lisant l'écrit pré- 
senté par le tribun qui en appelle à sa justice, il l'en- 
courage , il l'exhorte à soutenir son accusation. Le 
tribun , sentant toute l'étendue de son danger, re- 
doutant l'ancienne affection de Sévère pour Plau- 
tien, et certain de périr, s'il ne prouve pas victorieu- 
sement le complot, dit à l'empereur : a Puisque cet 
écrit ne vous parait pas une preuve assez forte , un 
indice assez manifeste, permettez-moi de sortir un 
instant du palais pour envoyer un homme sûr pré- 
venir Plautien que le coup est porté. Il accourra, 

croyant trouver le palais sans maître -, il ne tiendra 

it 



123 UÉRODIEN. 

qu*à vous alors de connaître la vérité. Mais ordonnez 
que Ton garde ici le silence le plus profond; car 
une indiscrétion pourrait renverser tous nos pro- 
jets. » 

XL. Aussitôt il va charger une personne qui 
lui est dévouée d'avertir Plautien « qu*il vienne au 
plus vite, que les deux princes sont morts, que sa 
présence au palais est nécessaire, avant que Té- 
vénement se répande parmi le peuple ; qu'une fois 
mis en possession du siège de Tempire , une fois 
empereur de fait , tout le monde lui obéira de gré ou 
de force. » La soirée était déjà avancée quand Plau- 
tien reçut cette nouvelle. Transporté de confiance 
et d*espoir, il monte sur son char, après avoir tou- 
tefois placé une cuirasse sous ses vêtements , dans 
la crainte de quelque danger , et vole au palais, ac- 
compagné seulement de quelques personnes qui s'é- 
taient trouvées présentes, et qui pensèrent que l'em- 
pereur l'avait appelé pour une affaire d'une grande 
urgence. 

XLL II arrive , il entre au palais au milieu des 
gardes, qui ignorent ce qui se passe. Le tribun court 
au-devant de lui, et pour mieux le tromper, le salue 
empereur, lui prend la main avec tous les signes 
d'une vive amitié, et le conduit dans la chambre de 
Sévère, où il allait lui montrer, disait-il, le cadavre 



UVBB TROISIÈME. 127 

des deux princes. Hais Sérère y avait placé déjà 
des soldats de sa garde , qui devaient saisir le cou- 
pable. Plautien se précipite plein d'espoir. Quelle 
est sa surprise? Il voit les deux empereurs debout , 
et les soldats qui Tentourent et qui Tarrètent. Stu- 
péfait de sa position^ , il a recours aux prières ; il 
prend le ciel à témoin de son innocence : « Tout est 
faux, tout est controuvé ; ona inventé, pour leperdre, 
une fable odieuse. » Sévère lui reproche avec amer- 
tume tous les bienfaits, tous les honneurs dont il Ta 
c )[nblé; Plautien, de son c6té« rappelle à Tempe- 
reur toutes les marques de fidélité et d'amour qu'il 
n'a cessé de lui donner. Sévère commençait à 
croire à ses protestations, lorsque la robe de Plautien 
laissa voir en s'écartantla cuirasse qu'elle devait ca- 
cher. 

XI II. A cette vue, le fougueux Ântonin, inca- 
pable de maîtriser sa fureur et sa haine , s'écrie : 
a Répondras-tu au moins aux deux questions que 
je vais te faire? Pourquoi venir le soir trouver les 
empereurs sans leur ordre? et surtout pourquoi 
cette cuirasse? Prend-on des armes pour aller à un 
souper ?» A ces mots , il ordonne au tribun et 
aux gardes de le frapper de leurs épées, comme 
un ennemi de l'empire. Ils obéissent sur-le-champ 
aux ordres du jeune prince, tuent Plautien, et jet- 
tent son corps devant le palais, sur la place, pour 



1 28 UÉBODIEN . 

Texposer aux regards de la mullitude et aux in- 
sultes de ses ennemis. Ainsi finit Plautien , qui avait 
couronné par la trahison une vie livrée à des 
passions insatiables. 

XLIII. Averti par le danger qu'il avait couru , 
Sévère partagea entre deux officiers le comman- 
dement des cohortes prétoriennes, et depuis ce jour 
passa la plus grande partie de son temps dans ses 
maisons de campagne aux environs de Rome et 
sur les cotes de la Campanie. Il y rendait la jus- 
tice et s'y occupait des affaires publiques. Il laissait 
à Rome ses fils y dont l'éducation occupait toutes 
ses pensées; mais il les voyait avec peine se livrer 
au goût des spectacles avec une ardeur peu conve- 
nable à leur rang. En outre, la rivalité qui existait 
dans leurs plaisirs , leurs goûts toujours divers, tou- 
jours opposés, nourrissaient entre eux un éloigne- 
ment mutuel et attisaient le feu de leur haine et de 
leur animosité. Antonin surtout, qui se voyait déli- 
vré de Plautien, était d'un orgueil insupportable; 
la crainte seule l'empêchait de se porter ouverte- 
ment à des actes de violence; et il tâchait par 
mille moyens secrets de se défaire d'une femme 
qu*il haïssait, comme il avait détesté son père. 
Mais Sévère la fit partir pour la Sicile avec son 
frère , et leur assigna un revenu suffisant pour y 
vivre d*une manière brillante. C'est ainsi qu'Au- 



UVRB TROISIÈME. 129 

guste en avait usé envers les enfants d'Antoine, 
son ennemi. 

XLIV. L'empereur faisait de continuels efforts 
pour ramener ses fils à Tamitiéy les exhorter à 
Tunion et à la concorde. Il leur rappelait les an- 
ciennes fables et les tragédies grecques , pour leur 
faire remarquer que la discorde entre frères avait 
souvent causé la chute des trônes. Il leur disait 
que son trésor était immense , que tous les temples 
étaient remplis de ses richesses, qu'il n'y avait 
point d'homme assez puissant ni assez riche pour 
leur porter aucim ombrage, puisque par leurs 
largesses ils pouvaient s'assurer l'attachement des 
soldats : « les cohortes prétoriennes étaient quatre 
fois plus nombreuses qu'auparavant; hors de la 
ville campait une armée considérable ; enfin aucune 
puissance étrangère n'était capable de leur résis- 
ter, ni de soutenir avec eux la comparaison , soit 
pour le nombre et la beauté des troupes, soit pour 
les ressources pécuniaires. » « Mais, ajoutait-il, 
tous ces avantages deviendront nids, si vous conti- 
nuez à vous haïr, à vous faire une guerre intes- 
tine. » Il ne se passait pas de jour qu'il n'essay&t de 
les ramener par de tels discours , employant tour à 
tour, pour les réconcHlier, le reproche ou la prière. 

XLY. Mais, loin d'avoir égard à ses paroles , ils 



1 30 HÊRODIEN. 

ne connaissaient plus de frein, et leur haine devenait 
plus violente de jour en jour. Brûlant de tout le feu 
de la jeunesse , élevés dans la licence du pouvoir 
gupréme et toujours altérés de nouveaux plaisirs , 
ils avaient en outre des flatteurs qui entretenaient 
leur division. Ces hommes vils ne se contentaient 
point d'être les ministres de leurs passions et de 
leurs débauches , mais ils cherchaient sans cesse de 
nouveaux moyens de plaire à celui qu'ils servaient, 
en offensant son frère. Sévère en convainquit plu- 
sieurs de ces manœuvres, et les punit de mort. 

XLVI. Pendant que Sévère voyait avec indignation 
la conduite de ses ûls et leurs goûts pour de frivoles 
plaisirs, il reçut une dépêche du gouvernement de 
la Bretagne, qui lui annonçait que les Barbares s'é- 
taient soulevés, et que dans leurs incursions ils pil- 
laient et dévastaient tout le pays. Le gouverneur de- 
mandait un secours de troupes, ou même la présence 
de Tempereur. Sévère reçut cette nouvelle avec 
plaisir : il aimait avec passion la gloire ; après avoir 
obtenu dans TOrient et dans le Nord des victoires 
éclatantes et de glorieux surnoms, il désirait pouvoir 
élever de nouveaux trophées jusque chez les Bretons. 
Il voulait en outre éloigner de Rome ses fils , pour 
les habituer, loin du luxe et des plaisirs de la capi- 
tale, à la vie ^obre et pénible des camps. Il décréta 
donc une expédition contre la Bretagne , et voulut la 



LIVRB TROISlÈBfE. 13 1 

diriger^ malgré son grand âge et la goutte qui le toDiv 
mentait. Mais il arait encore plus de fermeté d'&me 
qu'aucun des plus jeunes Romains, n se mit en route, 
se faisant presque toujours porter en litière, pres- 
sant sa marche et s'arrétant le moins possible. Ses 
fils raccompagnaient : il traversa TOcéan et débar- 
qua en Bretagne , avant qu*on y sût son départ, ou 
qu*à Rome on pût espérer son arrivée. Il rassembla 
de toutes parts des troupes, forma une armée nom- 
breuse et se prépara vigoureusement à la guerre. 

XLVII. Mais les Bretons furent effrayés de l'arri- 
vée soudaine de l'empereur ; et dès qu'ils apprirent 
qu'il réunissait contre eux des forces considéra- 
bles, ils lui envoyèrent des Réputés pour traiter de la 
paix, et ofTrirent des dédommagements pour les hos- 
tilités qu'ils avaient commises. Hais Sévère gagna 
du temps : il ne voulait point retourner à Rome sans 
avoir combattu, et désirait plus que jamais gagner en 
Bretagne un nouveau triomphe et un nouveau nom ; 
il renvoya donc les députés sans rien conclure , et 
acheva ses préparatifs. Il eut soin surtout de faire 
construire des ponts sur les marais, pour que ses 
soldats pussent les traverser facilement et avec sûreté , 
et combattre de pied forme sur un terrain solide. La' 
plus grande partie de la Bretagne est en effet couverte 
de marais formés par les inondations périodiques de 
l'Océan. Les Barbares les traversent à la nage, ou ils 



1 32 UÉRODIEN. 

marchent ayant de Teau jusqu'à la ceinture. Près- 
qu'entièrement nus , ils s'inquiètent peu de l'eau et 
de la fange. Ils n'ont point de vêtements , mais des 
colliers de fer et des ceintures de même métal autour 
des reins. Le fer est pour eux une parure et un signe 
de richesse, comme l'or chez tous les autres Barbares, 
lisse dessinent sur le corps difTérentes figures d'ani- 
maux, et c'est pour les faire voir qu'ils restent nus. Ils 
sont belliqueux et sanguinaires; ils ont pour armes 
un petit bouclier, une lance et uneépée suspendue à 
leur ceinture. Ils ne se servent ni de cuirasse ni de 
casque, persuadés que cet équipement les gênerait 
dans le passage de leurs marais. Le ciel de ces con- 
trées est toujours sombre , à cause des épaisses va- 
peurs qu'exhalent les eaux marécageuses. 

XLVUI. Instruit de tous ces détails, Sévère prit 
toutes les mesures capables de favoriser les opéra- 
tions de son armée et d'entraver l'impétueux élan des 
Barbares. Quand il crut ses préparatifs suffisants , 
il laissa son plus jeune fils, nommé Géta, dans la 
partie de la province soumise aux Romains , pour 
y rendre la justice et administrer les affaires publi- 
ques, avec l'aide de ses plus anciens amis, qu'il lui 
laissa pour conseillers. Il prit avec lui Antonin, et 
s'avança contre les Bretons. L'armée romaine passa 
les fleuves et les retranchements qui servaient de li- 
mite aux possessions de l'empire : il y eut aussitôt un 



LIVRE TROISIÈME. 133 

grand nomdre de combats et d'escarmouches, dans 
lesquels les Barbares furent toujours mis en dé- 
route; mais ils araient une retraite facile, ils se 
cachaient au fond des bois et des marais. La con- 
naissance qu'ils avaient des lieux rendait la guerre 
pénible aux Romains et la feûsait traîner en lon- 
gueur. 

XLIX. Cependant Sévère, déjà fort âgé, flit atta- 
qué d'une maladie opiniâtre. Il fut obligé de prendre 
un repos nécessaire , et pressa Antonin de diriger le 
reste des opérations militaires. Mais celui-ci, se sou- 
ciant peu de faire la guerre aux Barbares , mit tous 
ses soins à gagner les soldats, et chercha à les dé- 
vouer exclusivement à sa cause. Il employait tous 
les moyens de s'assurer l'empire à lui seul , en dé- 
criant son frère ; il voyait même avec chagrin et im- 
patience que leur père fût longtemps malade et 
tardât à mourir. Il pressait ses médecins et ses offi- 
ciers de recourir dans le traitement à quelque poi- 
son pour l'en délivrer plus tôt. Sévère mourut enfin, 
de chagrin plutôt que de maladie, après avoir acquis 
comme guerrier plus de gloire qu'aucun des empe-* 
reurs. Jamais prince, en effet, ne remporta plus de 
victoires, soit dans des guerres civiles, soit dans des 
guerres extérieures. Après un règne de dix-huit ans, 
il mourut laissant à ses jeunes fits un trône assuré, 

d'immenses richesses, et une armée invincible^ 

11 



134 HÉRODIRN. 

L. Antonin, après la mort de son père , usa d'a- 
bord du pouvoir qui lui était transmiSi pour faire 
périr la plupart des personnes attachées à la maison 
de l'empereur. Il commença par les médecins qui 
avaient refusé de hAler par le poison la fin de Sé- 
vère ; il n'épargna point ses gouverneurs, ni ceux de 
son frère, qui ne cessaient de lui recommander la con- 
corde ; en un mot, il ne laissa vivre aucun de ceux 
qui avaient été en faveur auprès de Sévère ou qui 
avaient eu de l'attachement pour ce prince. D cher- 
chait à engager les généraux par de riches présents et 
par des promesses à le faire déclarer seul empereur 
par l'armée. Il n'était point de sourdes menées qu'il 
no pratiquât contre son frère. Mais il n'obtint rien 
des soldats. L'armée n'avait point oublié Sévère ; 
elle avait vu ces jeunes princes élevés, depuis leur 
enfance, sur le pied d'une égalité parfaite ; elle avait 
pour tous deux la même obéissance et le même 
amour. 

U. Voyant l'inutilité de ses tentatives auprès des 
troupes, Antonin traita avec les Barbares ; il leur donna 
la paLx, reçut leurs serments de ûdélifé, et quitta le 
sol ennemi pour aller rejoindre son frère et sa mère. 
Quand ils se trouvèrent réunis, l'impératrice^ secon- 
dée des Romains les plus distingués par leur rang et 
des anciens amis do l'empereur, ût de nouveaux ef- 
forts pour rétablir la concorde entre ses enfants. An^ 



LIVRE TROISIÈME. 



135 



tonin^ ne trouvant plus personne qui entrât dans les 
intérêts de sa passion, céda à la nécessité plutôt qu*à 
son penchant, et se laissa aller à une réconciliation 
simulée. Les deux frères convinrent donc de par* 
tager également les honneurs du rang suprême; ils 
voulurent quitter la Bretagne et partirent pour Rome, 
emportant les restes de leur père. Le corps du 
prince avait été livré aux flammes , et ses cendres 
avaient été renfermées avec des parfums dans une 
urne d'albfttre, que ses fils devaient placer à Rome 
dans le tombeau des empereurs. Ils se mirent à la 
tête de Tarmée , passèrent TOcéan , et débarquèrent 
en triomphateurs dans les Gaules. Nous terminons 
ce livre à la mort de Sévère et à ravénement de ses 
deux fils. 



LIVRE IV. 



I. Dans le livre précédent) nous avons raconté 
les dix-huit années du règne de Sévère. Après sa 
mort, ses jeunes fils partirent en toute b&te pour 
Rome, accompagnés de leur mère. Pendant la 
route, la discorde commença de nouveau à se ma- 
nifester entre eux. Ils logeaient séparément, ne 
mangeaient jamais ensemble et se défiaient de 
tous les mets , de tous les breuvages. Chacun d'eux 
craignait d'être devancé par Tautre et de recevoir 
un poison des mains de son rival ou de celles d'un 
agent secret. Cette inquiétude même h&tait leur 
voyage. Ils espéraient trouver à Rome la sécurité, 
en se partageant les vastes appartements du palais , 
plus grand qu*une ville entière , et en vivant sui- 
vant leur goût , tout à fait séparés Tun de Tautre. 

II. A leur arrivée, le peuple alla à leur ren- 
contre avec dos branches de laurier ; le sénat leur 
présenta ses hommages. Les deux princes, revê- 
tus de la pourpre impériale , ouvraient le cortège ; 
les consuls les suivaient, portant Turne où repo- 
saient les restes de Sévère. On accourait pour sa- 

I.V 12. 



138 UI^RODlEIf. 

luer les nouyeaux empereurs, et Toh s^inclinait 
religieusement devant I*urne funéraire. C*est dans 
cet appareil pompeux qu'ils la déposèrent au temple 
où sont placés les tombeaux de Harc-Aurèle et de 
ses prédécesseurs. 

III. Après Taccomplissement des sacrifices et 
des cérémonies accoutumées, les deux princes se 
retirèrent dans le palais, qu'ils se partagèrent par 
moitié, fermant soigneusement les issues secrètes, 
•t n'ayant d'entrées communes que les portes des 
Testibules et des cours. Ils araient chacun une garde 
particulière , et ne se trouvaient ensemble que pen- 
dant les courts instants où ils se montraient au 
peuple. Toutefois, il faut le dire, leur premier soin 
fût de rendre hommage aux mAnes de leur père. Il 
est d'usage à Rome de diviniser les empereurs qui 
laissent en mourant des fils pour héritiers de leur 
puissance. Cette consécration solennelle s'appelle 
c apothéose. » Dans cette cérémonie, Rome offre un 
spectacle de fête et de deuil tout à la fois. Le corps 
du défunt est enseveli avec un magnifique appareil 
dans le dernier asile, commun à tous les hommes ; 
mais son image, faite en cire, d'une ressemblance 
parfaite, est placée dans le vestibule du palais , sur 
un lit d'ivoire fort élevé et couvert d'étoffes d'or : 
son visage est incliné, et pâle comme celui d'un ma- 
lade. Pendant presque tout le jour , on voit siéger à 



LIVRE QUATRIÈME. 139 

la gauche de ce Ut funèbre , les sénateurs vêtus de 
robes noires, et à la droite , toutes les dames romai- 
nes distinguées soit par leur naissance , soit par le 
rang de leurs époux. On ne voit briller sur elles ni 
réclatdeTor, ni celui des perles; mais vêtues de 
simples robes blanches, elles paraissent abattues 
par la douleur. Pendant les sept jours que dure ce 
spectacle, les médecins s'approchent du lit de l'em- 
pereur, l'examinent comme un homme souffrant, 
et proclament de moment en moment les progrès 
de la maladie. Lorsqu'enfin il est censé avoir rendu 
rftme, les principaux chevaliers et l'élite des jeunes 
sénateurs portent le lit^ et, en passant par la voie 
Sacrée , vont le déposer dans le vieux forum , où 
les magistrats abdiquent leurs fonctions. On dresse 
de chaque côté deux espèces d'amphithéâtres , où 
se groupent des chœurs de jeunes patriciens et de 
jeunes filles des plus illustres familles de Rome , 
qui chantent, en l'honneur du défunt, des hymnes et 
des poésies funèbres sur des airs graves et lugubres. 
Après ce pieux concert, on transporte le lit hors 
de la ville dans le Champ de Mars. Au milieu de la 
place s'élève un vaste édifice carré , formé de lon- 
gues planches étroitement jointes; l'intérieur est 
rempli de matières combustibles ; des étoffes bro- 
dées et brillantes d'or, des bas-reliefs d'ivoire et di- 
verses peintures décorent l'extérieur : cette construc- 
tion est surmontée d'un autre édifice, tout semblable 



f iO HÉttODIEN. 

au premior pour la forme et la décoration, mais plus 
petit et percé de plusieurs portes ouvertes. Au-dessus 
s'élèvent encore un troisième et un quatrième étage, 
dont la dimension va toujours en décroissant , de 
sorte que tout Tédifice se termine en pointe. 11 rap- 
pelle, pour la structure, ces tours élevées connues 
sous le nom de phares, et qui, placées à rentrée des 
ports, en montrent le chemin aux navires pendant 
la nuit. On place le lit funéraire au second étage , on 
le couvre de toute espèce d'aromates ; on y entasse 
tout ce qu'on peut rassembler de fruits odorants, 
d'herbes , d'essences parfumées. Dans cette circons- 
tance , il n'est pas de province , pas de ville-, ni un 
seul citoyen distingué qui ne s'empressent d'ap- 
porter de pareilles offrandes, comme un dernier 
tribut de respect. Quand un immense monceau de 
parfums a été formé, et que le Ut du prince en est 
rempli, on commence une cavalcade autour de ce 
monument. Toute la classe des chevaliers exécute 
avec ordre et en mesure des évolutions régulières, 
et forme un cercle mobile et cadencé ; des chars 
circulent dans le môme ordre ; les conducteurs, cou- 
verts de la robe prétexte, représentent par leurs mas- 
ques tous les généraux , tous les princes qui ont 
commandé avec gloire les armées ou la république. 
Après cette cérémonie, le nouvel empereur prend 
une torche allumée, et la pose sur le monument. 
L!assemblée imite à l'instant son exemple 3 eu. un 



LIVRE QUATRIÈME. l¥i 

moment les parfums et les matières combustibles 
ont tout embrasé. Aassit6ty du fatt&du dernier édifice 
on voit s'élever arec les flammes, comme des cré- 
neaux d'une tour, un aigle qui emporte au ciel, sui- 
vant l'opinion commune j TAme de l'empereur ; dès 
ce moment l'Olympe compte un Dieu de plus. 

IV. Les deux princes y aprè? avoir ainsi rendu 
hommage à la mémoire de leur père » retournèrent 
dans leur palais. Aussitôt éclatèrent entre eux la 
discorde j la haine, les complots. On vit de nou- 
veau chacun d'eux mettre tout en œuvre pour se dé- 
barrasser de son frère et occuper le tr6ne sans par- 
tage. Us se disputaient l'attachement de tous les 
citoyens considérés à Rome par leur rang ou par 
leur naissance ; chacun de son côté entretenait avec 
eux des correspondances secrètes et cherchait par la 
séduction des promesses à les engager dans les in- 
térêts de sa haine. Cependant presque toutes les af- 
fections se tournaient vers Géta ; il annonçait de la 
modération; il prévenait par la douceur de son 
abord. Ses goûts étaient nobles ; il aimait à recevoir 
les hommes distingués par leur mérite ; il se plai- 
sait à la lutte et à tous les exercices généreux. Son 
caractère doux et aimable l'avait rendu populaire et 
appelait sur lui la bienveillance et le dévouement du 
plus grand nombre. Antonin , au contraire , portait 
partout la rudesse et la dureté de ses mœurs. Il mé- 



1^2 UÉRODIEN. 

prisait les goûts de son frère , il affectait d'aimer la 
vie des camps. Violent dans toutes ses actions, il ne 
cherchait pas à persuader ; c'était par la terreur et 
non par la bienveillance qu'il voulait se faire des 
amis. 

V. Leur mère essaya vainement de rapprocher deux 
frères divisés de sentiments jusque sur les objets les 
moins importants. Enfin, craignant lesembûches mu- 
tuelles auxquelles le séjour de Rome les exposait , 
ils prennent la résolution de se partager l'empire. 
Ils assemblent les amis de leur père, et en présence 
do Julie y ils demandent que l'empire soit divisé; 
quAntonin reste maître de TEurope, tandis que Géta 
régnera sur le continent opposé j sur l'Asie. La pro- 
videnceelle-même, suivant eux, avait fait ce partage, 
en jetant la Propontide entre les deux continents : 
a Antonin, ajoutaient ils > aurait une armée campée 
près de Bysance ; Géta aurait la sienne à Cbalcédoine 
en Bithynie ; ces deux armées, ainsi opposées l'une à 
Tautre, défendraient les frontières des deux empires 
et fermeraient le passage à tout ennemi. Les sénateurs 
nés en Europe resteraient à Rome. Ceux dont l'ori- 
gme était asiatique devaient suivre Géta. Ce prince 
trouvait pour son empire un siège convenable à An- 
tioehe ou à Alexandrie, villes dont la grandeur, di- 
sait-il, le cédait à peine à celle de Rome. Les peu- 
ples du midi de l'Afrique, les Maures , les Nuuûdes 



LIVRE QUATRIÈME. i%3 

et toute la patrie occidentale de la Libye devaient 
échoir à Antonin ; le reste de T Afrique jusqu^à PO- 
rient appartiendrait a Gcta. » 

VI. Tandis qu*ils réglaient ainsi le partage, etque^ 
les yeux attachés à la terre, les assistants gardaient 
un morne silence ; tout à coup Julie s^écrie : « 
(c mes enfants, vous avez trouvé le moyen de divi- 
c< ser la terre et la mer ; les flots de la Propontide sé- 
<c parent, dites-vous, les deux continents ; mais votre 
«( mère , comment vous la partagerez-vous? Halheu- 
« reuse, comment puis-je me diviser entre vous, et 
« vous distribuer à tous deux une portion de moi* 
« même? Commencez donc par me frapper ; que 
« chacun de vous ensevelisse une moitié de mon 
<c corps dans sa moitié d'empire ; c'est ainsi que vous 
« pourrez faire de votre mère le même partage 
« que de la terre et des ondes. » En prononçant ces 
mots mêlés de sanglots et de larmes, elle serrait ses 
deux fils dans ses bras, les réunissait sur son cœur 
et sefTorçait de les réconcilier. A ce spectacle , ras- 
semblée, vivement émue, se sépare en rejetant le 
projet des empereurs, qui se retirent dans leur palais. 

VU. Cependant la haine et la discorde faisaient de 
nouveaux progrès dans leurs cœurs. Fallait-il nom- 
mer un général, un magistrat, chacun d^eux vouïnil 
élever ses créatures. Rendaient-ils la justice, ils 



ikk HÉBODIEN. 

étaient divisés d^opinion, au grand détriment desci- 
toyenSy car ils avaient plus à cœur de se contredire 
que d*étrû justes. Dans les jeux même ils se ran- 
geaient toujours sous deux bannières. Ils ne ces- 
saient de se dresser des pièges de toute espèce. Us 
tentaient mutuellement la fidélité de leurs cuisiniers 
et de leurs échansons. Mais leur défiance toujours en 
haleine et leur prévoyance soupçonneuse leur ren- 
daient difficile à tous deux le succès de leur per- 
fidie. Enfin y impatient de régner seul et dominé par 
sa violente ambition, Antonin se détermina à por- 
ter un coup décisif, funeste à son rival ou à lui- 
même, et à ne plus employer d'autre arme que le fer, 
d'autre moyen que le meurtre. 

VIII. Il avait vu ses manœuvres secrètes échouer; 
il voulut recourir, dans Taveuglement de son ambi- 
tion, à un acte de désespoir. Il envahit soudaine- 
ncment la chambre de son frère, qui ne s'attendait à 
rien de semblable ; il frappe Géta d'un coup mortel ; 
rinfortuné tombe et inonde de sang le sein de sa 
mère. Antonin, après avoir commis le crime , s'é- 
chappo aussitôt et parcourt le palais , s'écriant qu'il 
Tient d'âtre préservé du plus grand péril, et qu'il n'a 
sauvé sa vie qu'avec peme. En même temps il ordonne 
à ses gardes de l'entraîner avec eux dans le camp, 
jseule retraite , disait-il , qui pût garantir ses jours et 
le défendre , car s'il restait au palais il était perdu. 



LIVRE QUATRIÈME. 1^5 

Les soldais ajoutent foi à sa frayeur, et, Ignorant ce 
qui venait de se passer dans l'intérieur du palais, se 
précipitent sur ses pas «t l'accompagnent. Le peu- 
pla , cependant , s'agite , étonné de voir Tempereur 
s élancer en fuyard à travers la ville. Arrivé au 
camp , il se jetle dans le temple où sont renfermés 
les enseignes et les images sacrées de Tarmée. Il se 
prosterne» et fait aux dieux qui Tont sauvé un sacri- 
fice d'actions de grâces. Au bruit de cet événement, 
les soldats qui se baignaient ou se reposaient ac- 
courent dans le camp pleins d'efiroi. Alors Antonin 
s'avance au milieu d'eux, et.3ans avouer encore la 
vérité, il s'écrie « qu'il vient d'échapper aux embû- 
ches meuru*ières de son ennemi, de l'ennemi de 
rÉtat (c'est ainsi qu'il désignait son frère); après 
avoir lutté longtemps, il a triomphé de son adver- 
saire; le danger a été égal pour tous deux, mais enfin 
la fortune a laissé à Rome un empereur. » Antonin 
voulait, à laTaveur de ce langage équivoque, faire 
deviner la vérité sans la dire. . 

IX. En l'honneur de sa conservation et de son 
avènement au trône, il promet à chaque soldat 
deux mille cinq cents drachmes attiques et le double 
de la ration de blé ordinaire. Il ajoute même qu'ils 
peuvent aller chercher leur récompense dans les 
temples et dans les trésors publics , dissipant ainsi 
en un seul jour toutes les richesses que l'avarice 

bérodie:!. 13 



146 UÉRODIEN. 

tyranoique de Sévèro avait amassées pendant dix- 
huit années de rapines. Les soldats, à qui ces larges- 
ses apprennent un crime dont on veut leur acheter 
le pardon j ne répondent aux citoyens qui 'parcou- 
rent la ville et publient le meurtre du prince, qu*en 
proclamant son assassin seul empereur et Géta en- 
nemi de Tempire* Antonin passa la nuit dans le 
temple du camp. Le lendemain, plein de confiance 
dans la fidélité des troupes, que son or a gagnées , 
il marche au sénat accompagné de tous ses soldats, 
armés comme pour une expédition , et non comme 
pour un simple cortège. Après avoir fait un, sa- 
crifice, il entre au sénat, monte sur le siège impérial 
et prononce le discours suivant : 

X. « L'homme accusé d*avoir tué un de ses pro- 
ches devient sur-le-champ un objet d'exécration : je 
pe rignore pas. Au seul nom de parricide , mille voix 
s'élèvent contre le meurtrier. La pitié s'attache au 
vaincu, et Tenvie à celui qui triomphe; le premier 
est toujours innocent, le second toujours coupable. 
Mais qu*un homme éclairé et impartial réfléchisse 
sur le funeste événement dont gémit Tempire ; qu'il 
en recherche les causes et Torigine , et il pensera 
sans doute que la justice non moins que la néces- 
sité font à rhommo un devoir de prévenir un crime 
plutdt que d'en être la victime innocente; caroa 
succombe alors doublement malheureux, puisqu'on 



LIYRB QUATRIÈME. 1^7 

laisse après soi la mémoire d'un lèche j tandis que 
le yainqueur peut 8*enorgueilUr à la fois de son bon- 
heur et de son courage. Les tortures des complices 
de Géta vous révéleront, sénateurs, les empoisonne- 
ments, les pièges sans nombre auxquels a échappé 
ma vie. J'ai fait conduire ici tous les ministres de ses 
perfidies , pour que vous puissiez connaître la vérité 
tout entière. Quelques-uns ont déjà été interrogés, et 
vous entendrez leurs aveux. J*étais avec ma mère, 
quand il vint à moi, accompagné d'assassins armés. 
Le ciel permit que je pénétrasse ses intentions, et je 
me vengeai d'un ennemi, car ce n'était plus un frère : 
il en avait abjuré tous les sentiments. Non- seulement 
la justice, mais tous les exemples autorisent la pu- 
nition d'un agresseur. Le fondateur de cette ville, 
Romulus» ne souffrit pas de son frère une simple 
raillerie. Je ne rappellerai point le sort de Germani-w 
eus, frère de Néron , ni celui de Titus, frère de Do- 
mitien. Mais Harc-Àurèle, ce prince qui tenait tant à 
son renom de philosophie et d'Jbumanité, ne put sup- 
porter un outrage de Lucius Vérus son gendre, et il 
le fit assassiner. Pour moi, c'est après avoir couru 
les hasards de vingt empoisonnements , c'est à la vue 
d*un poignard prêt à me frapper, que je me suis 
vengé d'un ennemi. Car, je le répète , il ne mérite 
pas im autre nom. Votre devoir, sénateurs, est de 
rendre d'abord grâce aux dieux qui vous ont du 
moins conservé un de vos princes, et do bannir «n- 



\ 



H8 HÉBOOIËN. 

suite toute division, toute discorde, pour réunir sur 
un seul empereur vos afléctionset vos légitimes es- 
pérances. Jupiter^ qui seul possède Tempire parmi 
les dieux ^ n*a aussi voulu donner à la terre qu'un 
seul maître. » 

I r 

XI. Après ce discours, qu'il prononça d'une voix 
forte , avec Taccent de la colère , et en jetant des 
regards menaçants sur les amis deGéta, il rentra 
dans son palais , leur laissant Teffroi dans rame et 
la pâleur sur le front. Aussitôt commença le car- 
nage des amis de Géta et de toutes les personnes at- 
tachées à son service; aucun âge, pas même Ten- 
fance , ne fût épargné. Les cadavres étaient jetés 
sur des chariots au milieu d'outrages de toute es- 
pèce, et transportés hors de la ville: Là on les 
brûlait péle-méle , par monceaux, ou on les laissait 
ignominieusement exposés; aucun de ceux qui 
avaient eu le moindre rapport avec Géta ne sur- 
vécut au massacre. Athlètes, conducteurs de chars, 
musiciens, danseurs, en un mot, tous ceux qui 
avaient servi à ses plaisirs, charmé ses oreilles, 
flatté ses yeux, furent indistinctement égorgés. 
Tous les sénateurs distingués par leurs richesses ou 
par leur naissance , sur le plus léger prétexte, ou 
ipéme sans aucun motif apparent, et sur la foi des 
délations les plus hasardées, périssaient comme 
partisans de Géta. L'empereur n'épargna pas même 



LIVRE QUATRIÈME. 1&9 

la sœur de Commode , déjà yieillOi et que tous les 
empereurs avaieut entourée des hommages dus 
à la fille de MaroAurèle. Il Taccusait d'avoir pleuré 
la mort de Géta chez Julie, leur mère. II fit éga-* 
lement périr la fille dePlaulien, son ancienne épouse, 
reléguée en Sicile; son cousin, qui portait le nom 
de Sévère, le fils de Pertinax, celui de Lucilla , sœur 
de Commode , et enfin toutes les personnes du sang 
royal, et tous les sénateurs issus de fomilles pa- 
triciennes. Il envoya des bourreaux dans les pro- 
vinces tuer tous les généraux et les gouverneurs dé* 
nonces comme amis de Gét£^. Des nuits entières se 
passèrent en massacres de toute espèce. L'empereur 
fit enterrer vivantes des vestales qu'il accusa fausse- 
ment d'avoir enfreint leur vœu de virginité; enfin il 
donna l'exemple d'un crime inouï : il assistait aux 
jeux du cirque ; le peuple osa faire quelques plai- 
santeries sur un conducteur de cbar qu'il protégeai). 
Aussitôt^ pensant que cette insulte s'adresse à lui , il 
ordonne à ses soldats de se précipiter sur le peuple, 
d'arrêter et de massacrer ceux qui avaient outragé 
son cherfavori. Les soldats, ainsi autorisés à toute es- 
pèce de violence et de rapines, ne pouvant d'ailleurs 
dans une pareille foule reconnaître les coupables, qui 
n'avaient garde de s'avouer, n'épargnèrent personne, 
entraînèrent, égorgèrent tout ce qui tomba sous leurs 
mains, et laissèrent à peine la vie à ceux qui se dé- 
pouillèrent de tout pour la racheter. 

13. 



150 UÉROOIEN. 

XU. Après tant de cruaatés, An^nin , tourmenté 
par ses remords, et dégoûté du séjour de Rome , ré- 
solut de quitter la capitale, sous prétexte de rétablir 
Tordre dans les armées et d'inspecter les provinces. 
Il quitte ritalie , et arrive sur les bords du Danube. 
Là, dans ces provinces du nord qu'il voulait, disait- 
il , organiser, il ne s'occupe qu à conduire des chars, 
qu'àcombaUre et tuer des animaux de toute espèce ; 
il ne rendait que rarement la justice, et, doué appa- 
remment d'une intelligence toute particulière, il pro- 
nonçait alors sur-le-champ et sans écouter. Il se 
rendit populaire chez les Germains de ces contrées, 
et gagna à tel point leur affection qu il reçut d* eux un 
corps de troupes auxiliaires, et choisit pour sa garde 
les plus beaux et les plus vigoureux de leurs soldats. 
Souvent, dépouillant la chlamyde romaine, il prenait 
le costume germain , et se montrait avec leur cotte 
d'armes, bigarrée d'argent. Il portait une chevelure 
blonde , taillée à la mode des barbares. Charmés de 
ces manières , ceux-ci lui témoignèrent un amour 
sans bornes ; les troupes romaines ne lui étaient pas 
moins dévouées , parce qu'il partageait toutes leurs 
fatigues , comme un simple soldat , et surtout parce 
qu'il les comblait de libéralités. Fallait-il creuser 
un fossé, jeter un pont , construire une chaussée , 
faire quelque ouvrage pénible , Garacalla était le 
premier à donner l'exemple; il se faisait servir les 
mots les plus conununs, mangeant et buvant dans 



LIVRE QUATmÈME. • 1 51 

des vases de bois; il partageait le pain grossier 
des soldais ; souvent il broyait entre ses mains sa 
portion de blé y et la roulait en gâteau ; il la met- 
tait au feu j et la mangeait ainsi* Il s^abslenait de 
toute somptuosité; il choisissait de préférence les 
objets les plus communs et à la portée de la bourse 
du plus pauvre de ses soldats. L*appelaient-il8 leur 
camarade, au lieu de lui donner le nom d*em- 
pereur, il en témoignait la joie la plus vive ; il fai- 
sait à pied avec eux la plus grande partie du cbor 
min f et montait rarement en litière ou à cheval ; 
il portait lui-même ses armes ; souvent on le voyait, 
saisissant de longues enseignes chargées d'ornements 
d'or, et dont le poids faisait plier les plus robustes 
soldats, les porter sur ses épaules. Cette conduite 
plaisait à Tarmée, qui Taimait comme un bon sol- 
dat, et qui admirait sa vigueur. Il y avait en effet 
quelque chose de prodigieux à voir un homme 
d'une si petite taille s'exercer à de si pénibles tra- 
vaux. 

XIII. Après avoir réorganisé l'armée du Danube , 
il passa en Thrace , pays voisin de la Macédoine. Dès 
]0TSy ce fut un autre Alexandre. Il voulut rajeunir 
pour ainsi dire, par mille hommages nouveaux, la 
mé ipoire de ce conquérant ; il fit placer son image 
et sa statue dans toutes les villes. Rome, le capitole, 
les temples des dieux, furent peuplés des statue&da 



152 HÉBODIEN. 

héros dont il adoptait la gloire. On vit même de ridi- 
cules images qui représentaient sur un seul corps et 
sur une seule tête les deux figures d*Alexandreet d'An- 
tonin. Il paraissait lui-même en public arec le cos- 
tume des rois macédoniens, leur large toque et leurs 
sandales. Il forma un corps de jeunes gens d*é- 
lite quil nomma la phalange macédonienne , et 
il donna aux che& les noms des généraux d'A- 
lexandre. Il fil venir aussi une troupe de jeunes Spar- 
tiates, qu*il appela la centurie lacédémonienne, ou 
la Piianate. 

Xrv. Après ces innorations militaires, et lorsqu*il 
eut réformé autant que possible le gouvernement 
des villes, il alla à Pergame en Asie , voulant im- 
plorer le secours d*Esculape. Arrivé au temple du 
Uieu, il s'y endormit à plusieurs reprises, dans Tat- 
tente d^une vision, et se dirigea ensuite vers Troie 
pour en examiner les ruines et visiter le tombeau 
d'Achille. Il déposa sur ce monument des fleurs, de 
magnifiques couronnes, et il prit dès lors Achille 
pour modèle. Il lui fallait un Patrocle, il s'en fit un 
de Festus, son afTranchi favori et son secrétaire , qui 
mourut pendant son séjour à Troie. Selon les uns, 
TempereurTempoisonna, afin de pouvoir Tensovelir 
comme Patrocle; suivant d'autres, il mourut de ma- 
ladie. Aussitôt le prince ordonne les funérailles. On 
dresse une immense bûcher au milieu duquel on 



LIVBE QUATRIÈME. 153 

place le corps ; Tempereur, après un sacrifice d*a- 
nimaux de toute espèce , met le feu au bûcher, et, 
tenant un flacon à la main, il fait des libations et il 
invoque les vents. Par malheur il était chauve» et 
quand il chercha des cheveux pour les jeter dans les 
flammes, il fut la risée des spectateurs. Toutefois, il 
coupa tous ceux qu'il put rassembler. U vouait aussi 
une admiration particulière à Syllaet même au Car- 
thaginois Annibal; il éleva des statues et des monu- 
ments en leur honneur. 

XV. Il quitte ensuite Ilion , parcourt TÀsie, la Bi- 
thynie , change , en passant, l'administration de ces 
contrées, et arrive à Àntioche. Il y reçoit le plus 
brillant accueil , y fait un assez long séjour, et se 
dirige vers Alexandrie, pour contenter son désir 
ardent de voir une ville élevée à la mémoire d'A- 
lexandre, et pour consulter le dieu du pays, objet 
d'une vénération particulière. U se montre alors 
passionnément occupé du culte de ce dieu et de la 
mémoire de son héros. Il donne ordre de préparer 
des hécatombes et toutes les purifications nécessaires 
à une cérémonie funèbre. Instruit de ces pieuses in- 
tentions, le peuple d'Alexandrie, naturellement léger^ 
et accessible à toutes les impressions, court, dans lo 
délire de sa joie, implorer la faveur et la bienveil- 
lance de l'empereur, et donne à son entrée une so- 
lennité dont aucun prince n'avait encore obtenu les * 



15b HÉBODIEN. 

honneurs. Une foule d'instruments formait les plus 
harmonieux concerts; les chemins exhalaient les 
parfums de mille aromates; sur toute la route l'éclat 
des flambeaux se mêlait à celui des fleurs. ArrÎTé 
dans la Tillo avec son armée j il va droit au temple, 
immole un grand nombre de victimes, brûle de l'en- 
cens sur les autels , et après cette cérémonie j va vi- 
siter le monument élevé à la mémoire d'Alexandre. 
Là, il détache son manteau de pourpre, ses an- 
neaux étincelants de pierreries , son baudrier, enfin 
ses plus riches ornements, et les dépose sur le tom- 
beau. Enivré du spectacle de sa piété , le peuple se 
livrait jour et nuit à de continuelles réjouissances i 
ignorant ce que lui préparait la pensée secrète de 
Femporeur. 

XVI. Toutes ces démonstrations religieuses étaient 
autant de moyens que sa perfidie employait pour 
égorger ()lus à son aise la population d'Alexandrie. 
Voici quelle était la cause de son ressentiment : il 
avait appris à Rome, du vivant de son frère, et même 
après lamort de Géta, qu'on tenait sur lui dans cette 
ville des propos injurieux. Les habitants d'Alexandrie 
sont en effet naturellement moqueurs; ils ont l'art de 
saisir les ridicules, de manier le sarcasme et Tépi- 
gramme, et ils n'épargnent, dans leur humeur sati- 
rique, ni la vertu ni la puissance. Ces railleries, qui 
ne sont , à leurs yeux, qu'un badinago, n'en sont pas 



LIVRE QUATRIÈME. 155 

<noios une insulte pour ceux à qui elles s*adressent : 
les plaisanteries qui portent sur des vérités blessent 
surtout profondément. L'esprit caustique des habi- 
tants d'Alexandrie 8*était exercé sur Antonin , et au 
lieu de garder sur l'assassinat de Géta le silence de 
la circonspection , ils appelaient la mère des deux 
empereurs une Jocaste , et riaient de voir un pygmée 
comme Caracalla jouer les grands héros Achille et 
Alexandre. Ces plaisanteries» qu'ils croyaient sans 
importance , allumèrent contre eux Thumeur iras- 
cible et sanguinaire d'Antonin, qui, dès lors, médita 
leur perte. 

XVn. Après avoir pris part aux réjouissances 
et aux fêtes publiques , remarquant Fafiluence que 
ces solennités attiraient de toutes parts dans la ville, 
il saisit cette occasion pour ordonner par un édit 
à toute la jeunesse de se réunir dans une plaine, vou- 
lant, disait-il, ajouter à ses deux phalanges une co- 
horte en rhonneur d'Alexandre : tous ces jeunes gens 
devaient se ranger sur une seule ligne , afin que le 
prince pût examiner leur âge, leur taille, et juger de 
leur aptitude au service militaire. Abusés par ces 
promesses , dont la sincérité semblait garantie par 
les honneurs dont le prince comblait alors leur ville , 
ils se réunissent tous au rendez- vous, accompagnés 
de leurs parents, de leurs frères qui les félicitent. 
Cependant l'empereur parcourt les rangs, s'approche 



156 IIKRODIEN. 

do chacun des jcunos gens en particulier, distribue à 
tous des éloges, j usqu'à ce que son armée les ait insen- 
siblement, et à leur insu, investis de toutes parts. Lors- 
quUI les vit renfermés dans ce cercle immense de sol- 
dats et pris comme dans un vaste filet, il congédia l'as- 
semblée et se retira lui-môme avec sa suite. Aussitôt le 
signal est donné ; ses soldats fondent de tous côtés sur 
la multitude, massacrant au hasard les jeunes gens 
surpris , désarmés , et la foule dos spectateurs. Tandis 
quelesunsétaientoccupés au carnage, les autres creu^ 
saient de grandes fosses,et les remplissaient de corps ' 
qulls précipitaient pêle-mêle. La terre dont ils les 
recouvraient forma bientôt un tertre immense ; on 
jetait dans ces fosses des malheureux qui respiraient 
encore; il y en eut même qu'on ensevelit sans bles- 
sure. Des soldats en assez grand nombre périrent 
victimes do leur barbarie : car les blessés qu'un 
reste de vie et de force soutenait encore , s'atta- 
chant à ceux qui les précipitaient dans ces vastes 
tombeaux, les y entraînaient avec eux. Le carnage 
fut te] que les ruisseaux de sang qui coulaient à tra- 
vers la plaine rougirent l'immense embouchure du 
Nil et le quai dont est bordée la ville. Après cet acte 
de férocité, Antonin quitta Alexandrie et retourna à 
Antioche. 

• 

XVIII. Peu de temps après, il imagina de se faire 
donner le surnom de Parthique : il désirait vive* 



UVRB QUATRIÈME. 157 

ment pouvoir écrire à Rome qu'il avait dompté les 
barbares de TOrient. Il était en pleiae paix avec les 
Parthes ; il eut recours* à son arme ordinaire , la 
perfidie. Il écrivit à Artaban y leur roi, et lui adressa 
une députation chargée de présents aussi précieux 
pour la richesse de la matière , que pour la perfec- 
tion du travail. Il lui demandait dans sa lettre la- 
main de sa fille : <c Empereur, fils d'empereur , il 
devait à sa gloire de ne point devenir le gendre do 
quelque obscur citoyen , mais de s'unir à la fille 
d'un roi puissant Grftce à cette alliance, il n'y 
aurait plus d'Euphrate; les deux plus grands em- 
pires du monde; l'empire romain et celui des Par- 
thes, réunis par un lien commun, formeraient une 
puissance invincible , et les autres nations barbares , 
encore indépendantes, se soumettraient facilement, si 
on leur laissait leurs mœurs et leurs lois. Les Ro- 
mains avaient une infanterie habituée à combattre de 
près , et sans égale pour le maniement de la lance ; les 
Parthes, une cavalerie nombreuse , composée d'ex- 
cellents archers. Forts de tous ces avantages, et pos- 
sédant ainsi tous les éléments do la victoire , ils sub- 
jugueraient sans peine sous un seul sceptre l'univers 
entier, d II ajoutait que les productions des Parthes, 
leurs parfums , leurs précieuses étoffes , les métaux 
des Romains , et tous les chefs-d'œuvre de leur in- 
dustrie , ne seraient plus des raretés d'un trafic clan- 
destin , mais que ces richesses, répandues sur une 

14 



158 HÊRODIBN. 

même terre , dans un même empire , Tiendraient en 
liberté s^offrir aux bosoios des deux nations. ^ 

XIX. Artaban rejeta d*abord ces propositions : 
« Une femme étrangère , disait-il , ne pouvait con- 
venir à un Romain. Quelle harmonie régnerait entre 
deux époux différents de langage, de mœurs, 
d'habitudes ? Il y avait d'ailleurs à Rome vingt fa- 
milles patriciennes où l'empereur pouvait se choisir 
un beau-père, comme Artaban un gendre parmi 
les Arsacides. Pourquoi alors se mésallier? » Telle 
fut la première réponse du Parthe : les offres de Ca- 
racalla étaient donc repoussées. 

• XX. Cependant ses instances, des présents, des 
serments d* amitié, les protestations de son vif dé- 
sir d'un tel mariage, triomphèrent de la sage défiance 
du roi barbare. Il lui promet sa fille, il l'appelle 
déjà son gendre. A la nouvelle de cette alliance , les 
Parthes se préparent avec empressement à recevoir 
l'empereur, et embrassent avec joie l'espérance 
d'une paix étemelle. Cependant, après avoir passé le 
Tigre et TEuphrato sans aucun obstacle, Antonin 
traverse le pays des Parlhes , comme il eût traversé 
ses propres États. A son passage on couvrait les au- 
tels du sang des victimes et de fleurs ; on lui offrait 
de toutes parts les parfums les plus précieux. Il r^ 
cevait tous ces hommages avec une feinte recon- 



LIYRB QUATRI^MB. 159 

naissance. Lorsqu'après un longtriget, il approcha 
eniia de la capitale^ le roi yint à sa rencontre 
dans une plaine hors de la fille , pour recevoir Té- 
poux futur de sa fille. H était accompagné d'une 
njullilude de Parthes qui , couronnés de fleurs du 
pays y revêtus d*iiabits brillants d'or et de Téclat do 
mille couleurs y se livraient à la joie la plus vive , et 
dansaient ausonde la flûte et des cymbales. Les Par* 
thés aiment avec passion la danse et la musique ^ 
quand le vin a échaufTo leur esprit. Lorsque les bar- 
bares eurent inondé la plaine, ils abandonnèrent 
leurs chevaux , déposèrent leurs arcs et leurs jave- 
lots y firent des libations , et se livrèrent aux plai- 
sirs de Tivrêsse. Réunis par groupes dans Timpru- 
dentc sécurité d'un joyeux désordre , ils se pressent 
pour voirie nouvel époux : aussitôt Antonin donne la 
signal et toute son armée se précipite sur cette foule 
d*hommes désarmés. Épouvantés de cette attaque 
imprévue, ils reçoivent, en fuyant, les coups du fer 
ennemi; le roi lui-même, enlevé par ses gardes et 
jeté sur un cheval, s'échappe à peine avec une fai- 
ble escorte. Les Parthes privés de leurs chevaux , 
sans lesquels ils ne peuvent combattra et qui pais- 
saient dans la plaine , tombaient par milliers ; la lon- 
gueur de leur robe flottante les embarrassait dans 
leur fuite et entravait l'agilité de leur course. Ils 
n'avaient avec eux ni leurs flèches ni leurs arcs. 
Devaient-ils garder ces armes pour une fête ? Après 



160 irÉnoDiEN. 

avoir fait un affreux massacre, Antonia s^éloigna, em- 
portant , sans trouver de résistance, un ricbo butin et 
un grand nombre de prisonniers; il permit à ses sol- 
dats d'incendier sur leur passage les bourgs et les vil- 
les, les laissanlmattresdetoutenleveretdo tout piller. 

XXI. Après avoir ainsi surpris et égorgé un peu-' 
pie sans défense , il pénètre bientôt jusqu'au fond 
du royaume des Partbes ; et quand ses soldats sont 
las de meurtres et de rapines» il retourne en Mé- 
sopotamie, et écrit au sénat et au peuple romain 
qu*il a soumis TOrient et réduit sous son obéissance 
tous les rois de ces vastes contrées. Le sénat , quoi- 
que instruit do tout (car les actions des princes ne 
peuvent rester cachées), lui décerne cependant, par 
crainte et par flatterie , les honneurs du triomphe. 
Antonin se reposa quelque temps en Mésopotamie 
de la gloire de son expédition, uniquement occupé 
à conduire des chars et à tuer des bêtes féroces. 

XXII. Il avait dans son armée deux généraux dont 
Tun, déjà vieux , passait pour un chef expérimenté, 
mais était, pour le reste, dépourvu de toutes lumières 
et de toutes connaissances des affaires. Audence 
était son nom. L'autre, nommé Macrin, était versé 
dans rétude du barreau, et savant jurisconsulte; 
il était Tobjet des insultantes railleries du prince, 
qui se moquait publiquement de ses habitudes peu 



UYRB QUATRIÈME. 161 

militaires et de ses goûts efféminés. II savait que 
Hacrin. avait une table délicatement servie, et que sa 
sensualité dédaignait les aliments et les boissons des 
soldats, tandis que lui-méme«S6 faisait gloire de les 
partager ; il était toigours vêtu d^uno chlamyde ou 
de quelque robe élégante ; aussi Tompereur se répan- 
dait-il en outrageants sarcasmes sur sa mollesse^ 
sur sa coquetterie féminine , et il ne cessait de le 
menacer du dernier supplice. 

XXin. Hacrin y indigné, ne supportait qu'avec peina 
. de tels outrages. Antonin ne devait point vivre éter- 
nellement ; un caprice du hasard hftta sa mort. Il 
était naturellement curieux, et cherchait à décou- 
vrir, non-seulement les secrets des hommes , mais 
encore ceux des dieux et des génies. Sa défiance , 
qui lui faisait voir partout des conspirations, augmen- 
tait sa curiosité -, il s'attachait à Tétude des augures, 
et rassemblait de tous côtés des devins , des astro- 
logues, des aruspices ; aucun de ces imposteurs n'é- 
chappait aux recherches de sa crédulité. Cependant, 
soupçonnant qu'il entrait un peu de flatterie dana 
l'avenir que ces fourbes lui promettaient, il écrivit 
à un certain Haternianus, son agent' à Rome, le 
plus fidèle de ses amis et le seul dépositaire de tous 
ses secrets , de rassembler les plus habiles devins , et 
d'employer le secours des évocations pour lui ré- 
véler la durée de sa vie et les complots qui mena- 
is. 



162 UÉRODIKN. 

çaiont son pouvoir. Autorisé par les instructions de 
son maître, Maternianus lui répondit, soit d*apràs 
les inspirations mystérieuses des devins, 8oitd*après 
les inspirations personnelles de sa haine contre 
Macrin, que ce général conspirait contre son auto- 
rité et qu*il fallait le prévenir : il remet suivant Tu- 
sage cette lettre et plusieurs autres dépêches à des 
courriers qui en ignorent le contenu. Ces messa- 
•gers arrivent, avec leur rapidité ordinaire, auprès 
d'Antonin. Celui-ci était prêt à conduire un char, 
et déjà il y était monté , lorsqu'on lui remet le mes- 
sage. Parmi ces lettres il s'en trouvait quelques- 
unes adressées à Hacrin. Tout occupé de sa course, 
et impatient de partir, Tempereur ordonne à Ha- 
crin d'examiner les dépêches , de les lui commu- 
niquer si elles contenaient quelque nouvelle impor- 
tmte, sinon, d'y répondre luv-même, suivant Tusage, 
en sa qualité de préfel militaire. L'empereur, on 
effet, se reposait souvent sur lui des soins de sa 
correspondance. Après avoir donné ses ordres, il 
court se livrer à son exercice favori. Resté seul, 
Hacrin ouvre toutes les lettres, et, arrivant à celle 
qui le désignait au supplice , il voit avec efTroi le 
danger qui le menace. Prévoyant bien que Thu- 
meur emportée de son mattre saisirait le prétexte de 
cette délation avec une sanguinaire avidité , il sous- 
trait la lettre, et présente à l'empereur, suivant la 
coutume, un rapport sur les autres dépêches. 



LIVRE QUATRIÈME. 163^ 

Toutefois 9 craignant que Matemianus n'écrivit une 
seconde fois au prince , il résolut de prévenir hardi- 
ment le coup , au lieu de rester dans une périlleuse 
inaction. Voici le plan que conçut son audace : Il 
y avait parmi les gardes d^Antonin un centurion 
nommé Martial, qui accompagnait toiyours le prince^ 
et dont celui-ci , peu de jours auparavant, avait fait 
périr le frère , sur la foi d*une simple dénonciation. 
Il traitaitHartial lui-même outrageusement, l'appelant 
Jftche, efféminé, et digne ami de Hacrin. Ce dernier 
n'ignorait pas le double ressentiment que la mort 
d'un frère et des insultes personnelles avaient allumé 
dans le cœur de Martial : il le fait venir, et, comptant 
sur son zèle depuis longtemps à l'épreuve, et sur- 
tout sur le souvenir de nombreux bienfaits , il lui 
propose de saisir la première occasion pour assassiner 
Antonin. Martial, séduit parles promesses deMacrin , 
entratné par sonprot)r6 ressentiment contre l'empe- 
reur, et par le désir aveugle de venger son malheu- 
reux frère, s'engage sans délibérer à saisir la pre- 
mière circonstance pour tout oser. 

XXIY . Peu de temps après cette entrevue, Antonin 
qui se trouvait h Carrbes, ville de Mésopotamie, eut 
envie d'aller visiter le temple de la Lune, divinité que 
les habitants honorent du culte le plus respectueux. 
Ce temple était assez éloigné de la ville pour que le 
trajet fût presque un voyage ; aussi Antonin, pour en 



16<k HÊRODIEN. • 

épargner la fatigue à toute son armée , ne prit -il pour 
escorte qu'un petit nombre de cavaliers, se propo* 
sant d'ailleurs de revenir après avoir sacrifié à la 
déesse. Au- milieu du cbeminiSé sentant pressé d'un 
besoin, il quitte sa suite, et, accompagné d'un seul de 
ses gens, il veut le satisfaire. Alors Martial, qui épiait 
sans cesse l'instant favorable, voyant l'escorte rangée 
à l'écart loin de l'empereur, par respect pour la bien- 
séance , et l'empereur seul , court vers lui comme 
s'il en eût été appelé du geste ou de la voix , et au 
moment où le prince avait le dos tourné et détachait 
ses vêtements, il le frappe à la gorge d'un poignard 
qu'il tenait caché dans ses mains. La blessure était 
mortelle, et Antonin tomba mort à l'instant sans 
pouvoir se défendre. 

XXV. Après ce coup, Martial monte à chevalet 
s'enfuit ; mais déjà les cavaliers germains, objets de 
la prédilection d'Antonin, attachés à sa garde, et 
qui, se trouvant les plus avancés, sont les premiers 
témoins del'événement, poursuivent Martial etleper- 
cent de leurs javelots. Au bruit de cet 'événement, 
toute l'armée accourt, et Macrin, des premiers, se 
jette sur le corps du prince, affectant par ses gémis- 
sements et ses larmes la douleur la plus profonde. La 
mort d'Antonin affligea vivement l'armée, qui regret- 
tait çn lui un ami, un compagnon d'armes , plutôt 
qu'un empereur. Aucun soupçon ne s*élevait encore 



UVRE QUATRIÈME. 165 

contre Hacrin : on pensait que Martial avait satisfait 
sa haine personnelle, et, pénétrés do cette idée, tous 
les soldats rentrèrent au camp. 

XXVI. Cependant Macrin , après avoir livré aux 
flammes le corps d*An(onin, envoya ses cendres 
renfermées dans une urne , à sa mère Julie, alors 
à Antioche, aûn qu'elle pût lui rendre les honneurs de 
la sépulture. Cette princesse à qui deux assassinats 
avaient ravi ses deux fils , cédant à son désespoir, 
ou obéissant à quelque ordt*e secret, se donna la mort. 
Telle fut la fin d'Antonin et de sa mère ; telle avait été 
leur via: Antoniïi n'avait régné seul que six années. 

XXVn. Après sa mort, Fermée, incertaine et irré- 
solue, resta deux jours sans empereur, délibérant 
sur le choix d'un nouveau chef. Cependant on ap- 
prend qu'Artaban, à la tète d'une armée nombreuse, 
vientdemai^der compteauxRomainsdelour perfidie , 
et venger les mftnes de ses sujets l&chement égorgés 
au milieu d'une alliance et de la paix. Les soldats 
se hfttentalorsd*élire Audence, qu'ils estimaient à la 
fois comme soldat et comme général. Hais il s'excusa 
sur sa vieillesse, et refusa l'empire; leur choix tomba 
sur Hacrin, à l'instigation des tribuns, que l'on soup- 
çonna , comme nous le verrons dans la suite, d'avoir 
été complices du meurtre d'Antonin, et d'avoir parti- 
cipé à la conspiration. Hacrin reçut donc la cou- 



166 HÉRODIEN. 

ronne , mais il en fut moins redevable à la conflance 
et à Tamour des soldats, qu*à la nécessité et à l'em- 
pire des circonstances. 

XXVIII. A peine cette élection est-elle faite^qu^Ar- 
taban arriva, tratnant à sa suite une armée immense : 
il avait une nombreuse cavalerie, une multitude 
d'archers, et des soldats couverts de cuirasBeft, 
montés sur des chameaux , qui combattaient avec 
d'énormes lances. A cetie nouvelle, Macrin rassemble 
son armée et s'exprime en ces termes : 

XXIX. « La douleur universelle qu'excita parmi 
TOUS la mort d'un prince, ou plutôt d^in compagnon 
d'armes, n'a rien qui m'étonne. Hais la sagesse ikit 
un devoir de ne pas se montrer trop sensible aux coups 
de la fortune et aux événements qui affligent l'huma- 
nité. La mémoire d'Antonin vivra dans nos cœurs, elle 
s'étendra jusqu'à la postérité. Tant d'actions glo- 
rieuses, son amour, son zèle pour vous, et cotte persé- 
vérance à partager tous vos travaux, sont des titres 
bien suCQsants à l'admiration de nos neveux. Mais 
après avoir payé à ses restes, à sa mémoire, un juste 
tribut de respects et d'honneurs, il est temps de son- 
ger à nos propres dangers. Artaban est devant vous; 
il est environné de toutes les forces de l'Orient, et 
prêt à combattre pour une juste cause. Car, il le faut 
avouer, nous Ta vons provoqué en violant les traités. 



LIVRB QUATRIÈME. 167 

en lui apportant la guerre au sein même de la paix. 
L'espoir de Tempire romaia tout entier repose donc 
sur votre valeur, sur votre dévouement; ce n'est 
pas pour les bornes de l'empire ou les limites d'un 
fleuve y que nous combattons; nous combattons 
pour notre existence même, contre un roi puis- 
sant qui vient venger ses enfants, toute sa famille , 
victimes innocentes, selon lui , delà cruauté parjure 
des Romains. Saisissons donc nos armes ; observons 
dans toute sa rigueur Tantique discipline romaine. 
N'en doutez pas; cette multitude désordonnée , cette 
masse tumultueuse de barbares s'embarrassera elle- 
même dans la mêlée, tandis que Tordre de vos 
bataillons, l'ensemble de vos mouvements, votre 
expérience dans la guerre seront le gage de votre 
salut et de la défaite de vos ennemis. Marchez donc 
au combat avec cette assurance qui sied à des 
Romains , et qui ne vous a jamais abandonnés ; vous 
verrez bien têt les Parthes fuir devant vous; vous 
vous couvrirez d'une gloire immortelle, et vous 
persuaderez ainsi à Rome et à l'univers entier que 
vous ne devez votre premier triomphe ni à la perfidie, 
ni à la violation des traités, n^s à la seule force de 
vos armes. » ' ; 

XXX. Les soldats, convaincus par ce discours de 
la nécessité d';inir leurs efforts, se mettent sous les 
armes et se rangent en bataille. Au lever du soleil 



168 HÉRODIEN. 

apparaît à leurs yeux Artaban suivi de son innom- 
brable armée. Les barbares saluent le soleil de leurs 
hommages accoutumés , et aussitôt ils se précipitent 
sur les Romains en poussant de grands cris , et lan- 
cent en courant leurs javelots. Les Romains dans un 
ordre parfait» soutenus à leurs deux ailes par la cava- 
lerie maure, tenant habilement leurs rangs, où de 
distance en distance sont semés des fantassins armés 
à la légèrOi résistent courageusement et soutiennent, 
sans s'ébranler , le choc des barbares ; ceux-ci cepen- 
dant font pleuvoir sur les Romains, du haut de leurs 
coursiers et de leurs chameaux, unegrôle meurtrière 
de traits et d^énormes javelots. Hais lorsqu'on en 
venait à combattre Tépée à la main, les Romains ob- 
tenaient facilement l'avantage. Quand ils se sentaient 
pressés trop vivement par la cavalerie et les nom- 
breux chameaux de Tennemi, ils feignaient de fuir et 
jetaient derrière eux sur le chemin des cbausse- 
trapes, et autres instruments de fer pointus qui, en- 
foncés dans la terre , et inaperçus des cavaliers, 
étaient funestes aux chevaux et surtout aiuf cha- 
meaux, dont la corne est plus tendre. Foulant cette 
route hérissée de pointes , ils s'abattaient et renver- 
saient leurs cavaliers. On sait que les barbares de ces 
contrées, tant qu'ils sont montés sur leurs chevaux 
ou sur leurs chameaux, se battent avec vigueur ; mais 
quand ils descendent ou sont renversés de leur mon- 
ture, incapables de combattre de pied ferme , ils of- * 



LIVRE QUATRIÈME. 169 

frent à leurs adversaires une proie facile. Leurs robes 
tralnantesembarrassent tellement leurs jambes, qu*ils 
ne peuvent ni fuir ni poursuivre Tennemi. Cependant 
on combattit deux jours depuis'le matin jusqu'au 
soir. La nuit séparait les deux partis, qui se retiraient 
dans leurs camps, s*attribuanttous deux les homieurs 
de la journée. Le troisième jour, la hitte s'engagea 
dans une plaine ; les barbares, comptapt sur la su- 
périorité de leur nombre, essayèrent d'envelopper 
les Romains et de les enfermercomme dans un ûlet; 
ceux-ci répondirent à cette manœuvre en diminuant 
répaisseur de Ipur phalange et en élargissant leur 
front, à mesure que l'ennemi étendait son cercle. Le 
carnage fut affreux ; toute la plaine fut couverte de 
morts. On voyait s'élever de toui^côtés des monceaux 
de cadavres, et une prodigieuse quantité de chameaux 
périt dans la mêlée. Les deux armées , gênées dans 
leurs mouvements par cette multitude de corps morts, 
et pouvant à peine se voir à travers ces barrières 
sanglantes qui séparaient les combattants , furent 
obligées de suspendre la bataille et de se retirer dans 
leurs camps. Cependant Hacrin vint à comprendre 
que , si Artaban luttait avec l'opinifttreté du déses- 
poir, c'est qu^l croyait combattre Antonin. I..e9 
barbares, qui ordinairement faiblissent et lâchent 
pied à la première résistance qu'on leur oppose , 
montraient cette fois une incroyable vigueur; et ils 
se dîposaient à recommencer le combat, quand des 

16 



170 1IÉKODIE3C. 

deux cAlés on aurait enlové et brûlé les cadaTres. Ma- 
erin fut cooraiDcu qu'ils ne soupçonnaient point la 
mort du prince qui aTait soulevé tant de haine. II en* 

▼0Taau8sitAtàArlabandesamt>assadeurset une lettre : 
€ Antonin, lui apprenait-il , n'existait plus ; rbomme 
qui avait violé ses serments et la plus sainte alliance 
avait subi le digne châtiment de ses crimes, b U ajou- 
tait que les Romains , rentrés dans leurs droits, lui 
avaient déféré le pouvoir souverain : « Jamais il 
n*avait approuvé la perfidie d'Antonin. Il était prêt 
même à rendre au roi des Parthes les prisonniers qni 
vivaient encore et tout le butin que son prédécesseur 
avait fait. Il espérait qu'Artaban changerait sa haine 
en amitié, et il lui offrait de cimenter leur alliance par 
des serments et des sacrifices, b Artaban, instruit 
de son erreur par cette lettre et par le récit du meurtre 
d'Antonin, que lui firent les ambassadeurs, pensa 
qu*une telle mort avait assez puni le parjure, et, sa- 
tisfait de voir qu'on lui rendait ses prisonniers et ses 
trésors, sans qu'il lui en coûtât plus de sang , ac- 
cepta la paix et s'en retourna dans ses États. 

XXXI. Macrin, de son cAté, quitta la Mésopo- 
tamie avec ses troupes, et partit pour Antiocbe. 



LIVRE V. 



I. Nous avons raconté dans le livre précédent 
comment régna et comment mourut Antonin ; nous 
avons dit le complot qui causa sa mort et un 
nouveau règne. Arrivé à Antioche, Macrin envoie 
au sénat et au peuple romain la lettre suivante : 
« J'écris à des hommes qui connaissent quelle 
a été de tout temps tna conduite, quelle est la 
douceur naturelle de mon caractère , et la modé- 
ration dont j'ai fait preuve dans Texercice d'une 
fonction peu éloignée de l'autorité et de la puissance 
souveraine y puisque la vie de l'empereur lui-même 
est entre les mains du préfet des soldats. Ainsi je re- 
garde de longues paroles comme inutiles. Vous savez 
que je n'ai jamais approuvé les actions d'Antonin , 
et que plus d'une fois j*ai exposé pour vous mes 
jours, lorsque ce prince, accueillant toutes les déla- 
tions y voulait vous traiter avec la plus grande ri- 
gueur. Aussi ai-je été toujours Tobjet de son bl&me ; 
il raillait publiquement ma modération, mon huma- 
nité envers des subordonnés : il se moquait de ma fai- 
blesse , de ma pusillanimité. Heureux au milieu de 

I7i 



172 HERODIEN. 

ses flatteurs , il ne regardait comme ses amis dé- 
voués et fidèles que les conseillers de crime qui 
fournissaient des aliments à sa fureur et ne cessaient 
d*exciter sa colère jpar des calomnies. Pour moi, j*ai 
toujours aimé la clémence et la douceur; grâce à ces 
immuables principes, cette guerre des Parthes, si 
importante^ et qui a fait chanceler tout Tômpire, se 
trouve enfin terminée. Non-seulement nous avons 
combattu avec courage , et préservé nos drapeaux 
de tout désastre ; mais par un heureux traité nous 
qous sommes unis au grand roi qui était venu avec 
une immense armée; nous nous sommes fait un ami 
fidèle d'un redoutable ennemi. Sous mon empire, la 
liberté et la vie de tous seront sacrées. C'est une 
aristocratie, bien plutôt qu'un gouvernement ab- 
solu, que j*ai l'intention d'établir. Et qu'on ne 
reproche pas à la fortune comme un crime, comme 
une grande erreur, dem'avoir choisi, pour m'élever 
au trône, parmi les simples chevaliers. A quoi serl 
la noblesse, sans la bonté, sans l'humanité ? Les doos 
du sort tombent souvent sur des mortels indignes; 
mais la vertu nous donne une gloire qui nous appar- 
tient réellement. Une grande naissance, de lafortuse, 
et tous les avantages de cette nature sont décorés du 
nom de bonheur, mais n'obtiennent point l'eslime» 
parce que nous ne tenons pas ces biens de nous-mômes. 
Mais la clémence, mais la bonté attirent l'admiration 
et la gloire sur celui qui les possède. A quoi vous 



ont aenicft la WÊààeaBt et Cûanu'jtii te a t^rt:mi^ 
d'Antonm T De tek pncK. wijviA sans I>trpâr* ai 
hériiag» qpileBr ctf tt. •» ikiU£«« zijœbee«c 



lOB iMMIHMB qpÉrOBl Iff^ft J£ VMS. ^ >2S Ait 

g f alini Je éteiBdfe cis'<&r«fli i>fc>^ ja^ re de 



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d'une nalBre iiinnre. Mœ e«x ^ d' 

«B ffaw qp'is «Al ko^û {Mf kors tn- 
uuz^Ib coatiBKHt de i g fitcto ei -lAûcicirËr eecx 

qu'ibont w ■lniiii ai frffmr d'ecx. Kc î&leB- 

tioocetdeaerimfMresHB t:4K asâr:«iié.d«:ToiH 

associer en gmlgag SGffle à hica rcnT^rzieiiKSit . dâ 

TOUS eoBonkcr ém& taHs hs idSj.r>» piJiûrircés- 

Vous mrB éai£ cène yusxitt. dus céc« îii^Érir. 

que voos odI c&ie«écs im 4r<»|#£rsfirs 4r ijiiiA.<ts 

DoUfl^ et qee e'élMii cfloms de t<ae rÉzulK; d'^ 

boid Mare-ânnle, pu P^fftîux. |py:£ decx sortes 

d'un lii i r fii pP***f»*«> Il vhc bûhxs tfMUKtnau^fi sco 

iliustnikiii cCle Ueser i »s 4ffyff/îii>ig, 7^ fiÊfZi^ 

pirladépmitioa des0 KKfiiQrsofiijfe qu>^ « ivji'Jê 

de 



D. Quand m eut fn^ I& k<t£ir^ 'i^ociiR: léfi&rr . it 
sémt salon àt^ lîiin actiun^xtî ^ <^-*^ ^'- ^i^n^- 



172 UÉRODIEN. 

ses flatteurs , il ne regardait comme ses amis dé- 
voués et fidèles que les conseillers de crime qui 
fournissaient des aliments à sa fureur et ne cessaient 
d'exciter sa colère j)ar des calomnies. Pour moi, j*ai 
toujours aimé la clémence et la douceur; grâce à ces 
immuables principes , cette guerre des Parthes , si 
importante^ et qui a fait chanceler tout Tempire, se 
trouve enfin terminée. Non-seulement nous avons 
combattu avec courage , et préservé nos drapeaux 
de tout désastre ; mais par un heureux traité nous 
qous sommes unis au grand roi qui était venu avec 
une immense armée ; nous nous sommes fait un ami 
fidèle d'un redoutable ennemi. Sous mon empire, la 
liberté et la vie de tous seront sacrées. C'est une 
aristocratie, bien plutôt qu'un gouvernement ab- 
solu, que j*ai l'intention d'établir. Et qu'on ne 
reproche pas à la fortune comme un crime, comme 
une grande erreur, dem'avoir choisi, pour m'élever 
au trône , parmi les simples chevaliers. A quoi sert 
la noblesse, sans la bonté, sans l'humanité? Les dons 
du sort tombent souvent sur des mortels indignes; 
mais la vertu nous donne une gloire qui nous appar- 
tient réellement. Une grande naissance, de lafortune, 
et tous les avantages de cette nature sont décorés du 
nom de bonheur, mais n'obtiennent point l'estime , 
parce que nous ne tenons pas ces biens de nous-mêmes. 
Mais la clémence, mais la bonté attirent l'admiration 
et la gloire sur celui qui les possède. A quoi vous 



LIVRE CINQUIÈME. 173 

ont servi et la noblesse de Commode et la légitimité 
d'Antoniû ? De tels princes^ voyant dans Tempire un 
héritage qui leur est dû , en usent avec injustice et 
avec violence, comme d'une propriété defamille. Mais 
les hommes qui l*ont reçu de vous, vous doivent une 
gratitude éternelle et s'efforcent toute leur vie de re- 
connaître un si grand bienfait. La noblesse des 
empereurs patriciens dégénère souvent en orgueil : 
ils méprisent leurs sujets, comme des hommes 
d*une nature inférieure. Mais ceux qui d*un état 
médiocre se sont élevés à Tempire veulent remplir 
avec honneur un rang qu'ils ont acquis par leurs tra- 
vaux.. Ils continuent de respecter et d'honorer ceux 
qu'ils ont vus autrefois au-dessus d'eux. Mon inten- 
tion est de ne rien faire sans votre autorité , de vous 
associer en quelque sorte à mon gouvernement, de 
TOUS consulter dans toutes les affaires publiques. 
Vous vivrez dans cette sécurité, dans cette liberté, 
que vous ont enlevées tant d'empereurs de familles 
nobles, et que s'étaient efforcés de vous rendre d'a- 
bord Marc-Aurèle, puis Pertinax, tous deux sortis 
d'un berceau plébéien. Il vaut mieux commencer son 
illustration et la laisser à ses descendants, que ternir 
par la dépravation de ses mœurs celle qu'on a reçue 
de ses aïeux. ^> 

n. Quand on eutfaii'la lecture do cette lettre, le 
sénat salua d^ vives acclamations le nom du nour 

là. 



17^ UÉRODIER. 

veau prince , et lui décerna tous les honneurs sou- 
verains : c*était moins la joie de voir Hacrin parvenir 
au trône , qu'une vive et universelle réjouissance de 
se voir délivrer d'Antonin. Tous croyaient (surtout 
ceux qui étaient investis de quelque dignité ou de 
quelque charge publique) qu'une main protectrice 
avait détourné le glaive suspendu sur leur tâle. 
Les délateurs et tous les esclaves qui araiont dé- 
noncé leurs maîtres furent pendus. Rome entière , 
et pour ainsi dire tout l'empire romain , purgé de 
ses malfaiteurs (dont les uns furent mis à mort, les 
autres exilés, tandis que ceux qui avaient eu le bon- 
heur de rester cachés étaient contenus par la crainte 
dans le repos), tout l'empire, disons-nous, vécut dans 
une grande sécurité, et vit reparaître l'image de 
la liberté antique , pendant la seule année que dura 
le règne de Hacrin. Le tort de ce prince fut de n'a- 
voir point sur-le-charop licencié son armée et ren- 
voyé chaque soldat dans ses foyers, pour se rendre 
lui-même à Rome , qui était avide de le posséder et 
dont le peuple ne cessait de l'appeler à grands cris. 
Mais il restait à Antioche, soignant sa barbe ^ mar- 
chant avec une lenteur affectée , répondant noncha- 
lamment à ceux qui s'adressaient à lui, et se faisant 
à peine entendre, tant il s'efforçait de parler 
bas ; il se piquait d'imiter ainsi quelques-unes dos 
manières de Harc-Aurèle , mais il n'imitait point sa 
conduite. Chaque jour, au contraire, il devenait 



LIVRE CINQUIÈME. 175 

plus dii'sola; passionné pour les spectacles de ba- 
ladins y il passait son temps au milieu des musiciens 
et des danseurs de toute espèce , et négligeait Tad- 
ministration des affaires publiques. Il ne se montrait 
qu'avec des agrafes d*or et une ceinture étincelante 
de pierres précieuses. Un pareil luxe n'était pas en 
grande estime auprès des soldats romains , et il leur 
paraissait mieux convenir à des barbares et à des 
femmes qu'à un empereur. 

III. Ils étaient loin d'approuver ce qu'ils voyaient 
journellement ; ils étaient choqués de cette vie molle, 
indigne d'un homme de guerre , et lorsqu'à ce luxe , 
ils comparaient dans leurs souvenirs la vie dure et 
toute militaire d' Antonin , c'est alors surtout qu'ils 
blâmaient leur nouveau prince. Ils s'indignaient en 
outre de vivre sous la tente, sur une terre étrangère, 
manquant souvent des choses nécessaires , et de ne 
pouvoir retourner dans leur patrie, quoique tout parût 
en paix, tandis qu'ils voyaient Hacrin vivre dans les dé- 
lices et dans la débauche. Devenus bientôt plus hardis, 
ils le maudissaient entre eux, et n'attendaient que la 
moindre cause pour renverser une autorité qui leur 
était odieuse. Le destin voulut qu après une année 
d*un règne perdu au sein des plaisirs, Macrin vit 
finir à la fois sa vie et son empire. La fortune fournit 
aux soldats un bien faible et bien léger prétexte d'ac- 
complir leur résolution. 



176 UÉRODIEN. 

IV. Il y avait une femme appelée Ma^sa» PhénU 
cienne de nation, et ainsi nommée à cause d'Émésa« 
ville do Phénicie. C'était la sœur de Julie , épouse 
do Sévère, et mère d'Antonin. Tant que sa sœur 
avait vécu, elle habita la cour impériale ; elle y avait 
résidélongtemps, et pendant toute ladurée du règnode 
Sévère et d'Aatonin. MiBsa, après la mort de sa sœur 
et le meurtre d'Antonin, avait reçu de Macrin Tordre 
de retourner dans sa patrie, et de vivre paisiblement 
dans sa maison en conservant tous ses biens. Elle 
possédait dlmmeuses richesses , fruit de sa longue 
participation à Tautorité souveraine. De retour dans 
sa patrie , cette femme y reposait sa vieillesse. 

y. Elle avait deux filles; Soémis était le nom de 
rainée , Mammée celui de la plus jeune. Toutes deux 
avaient un fils : celui de Soémis se nommait Bassien ; 
etTautre Alexien. Ils étaient élevés sous les yeux de 
leurs mères et de leur aïeule. Bassien était- Agé d'en- 
viron quatorze ans ; Alexien entrait dans sa dixième 
année. Ils étaient tous deux prêtres du Soleil ; car les 
habitants du pays adorent cet astre, appelé Hélœaga- 
baleen langue phénicienne. Ils luiont élevé un temple 
immense, décoré d'une grande quantité d'or etd'ar^ 
gent et éblouissant de pierres précieuses. Le dieu 
n'est pas adoré seulement par les indigènes ; mais 
tous les satrapes et les rois barbares des contrées 
voisines lui envoient à l'envi chaque année d^ mar 



é 



LIVRE CllIQClÈME. 177 

gDifiques présents. On ne voit pas dans le teojple, 
comme chez les Grecs et les Romains, de statue faite 
à l*imagû du dieu par la main d'un artiste habile ; 
mais on y remarque une grande pierre, ronde par le 
bas et sd terminant eu pointe : elle a la figure d'un 
cône; sa couleur est noire : les habitants se glorifient 
de cette pierre, qu'ils disent tombée, du ciel ; ils font 
voir aux étrangers qui la considèrent quelques iné- 
galités, quelques formes peu apparentes. Ils affir- 
ment que c'est une image imparfaite du soleil , et ils 
la révèrent à ce titre. Bassien exerçant les fonctions 
du sacerdoce y qui lui avaient été déléguées comme 
étant Tatné , se ooontrait vêtu à la manière des bar- 
bares ; il portait une tunique de pourpre , brodée 
d'or, à longues manches, et qui lui descendait 
jusqu'aux talons. Une chaussure , également d'or et 
de pourpre, le couvrait depuis les pieds jusqu'aux 
cuisses. Sa tête était ornée d'une couronne que des 
pierres précieuses faisaient étinceler de mille cou- 
leurs. Lui-même était dans tout l'éclat de l'adoles- 
cence , et le plus beau de tous les jeunes gens de son 
âge. Tout se réunissait en lui, perfection du corps, 
fleur de la jeunesse, richesse de la parure : vous l'eus- 
siez comparé aux belles images de Bacchus. 

VI. .Quand il sacrifiait et que, selon l'usage des 
barbares, il dansait autour do l'autel au son des 
trompettes , des flûtes et de toute espèce d'instru- 



178 hArodien. 

monts , sa vue excitait l'attentive curiosité de tous 
les spectateurs, et surtout des soldats, qui connais- 
saient son origine auguste, et qui ne pouvaient dé- 
tourner les yeux de sa beauté. Il y avait alors près 
de* la ville d'Émésa une armée considérable j qui 
protégeait la Phénicie , et qui fût plus tard appelée 
ailleurs ,' comme nous le dirons dans la suite de cette 
histoire. Les soldats , qui allaient souvent à la ville, 
et qui entraient au temple sous prétexte de remplir 
un devoir religieux, ne pouvaient se lasser de con- 
templer Bassien. Quelques-uns d'entre eux étaient 
bannis de Rome , et avaient avec Hœsa d'ancieones 
relations d*amitié. Cette femme, les voyant dansTad- 
miration de son enfant, leur fit un récit supposé ou 
véritable : elle leur annonça a que Bassien était fib 
naturel d*Antonin , quoiqu'il pass&t pour le fils d'un 
autre ; qu'Antonin avait eu commerce avec ses filles 
qui étaient dans Téclat de la jeunesse et de la beauté 
à répoquo où elle demeurait elle-même au palais 
avec sa sœur. 9 Quand ces hommes eurent reçu cette 
confidence , ils la répétèrent peu à peu à. leurs com- 
pagnons , et donnèrent bientôt à cer bruit tant de pu- 
blicité, qu'il se répandit dans toute l'armée. On ajou- 
tait que Mœsa avait des monceaux d*or, ot qu'elle 
les distribuerait sur-lercbamp aux soldats, s'ils ren- 
daient le trône à sa race. Les soldats lui promettent 
enfin qu'ils lui ouvriront les portes du camp, si elle 
veut s'y rendre de nuit et en secret; qu'ils la roce- 



LIVBE CINQUIÈME. 179 

Yront parmi eux, elle et toute sa famille, qu'ils dé- 
clareront Bassien empereur et ûls d'Antonin. M»sa 
s'abandonne i leur promesse ; elle veut s'exposer à 
tout danger, plutAt que de rester dans la vie privée 
et dans un état d'abaissement. Elle sortit do nuit et 
en secret avec ses filles, et ses petits-fils : sous la 
conduite des proscrits, ils arrivent au mur du camp , 
où on les reçoit sans difficulté. Aussitôt tous les sol- 
dats saluèrent l'enfant du nom d'Antonin , le cou- 
vrirent d'une chlamyde de pourpre , et le gardèrent 
au milieu d'eux. Après avoir rassemblé toutes les 
provisions nécessaires, reuniprèsd'eux leurs femmes, 
leurs enfants et tout cequils possédaient dans les. 
bourgs et dans les champs voisins , ils fermèrent 
les portes de leur camp , et semblèrent préparés à 
soutenir un siège au besoin. 

VU. Dès que cet événement fut annoncé à Macrin, 
qui résidait à Antioche , et que le bruit vint à se ré- 
pandre dans les autres armées, qu'on avait trouvé 
un fils d'Antonin et que la sœur de Julie faisait de 
grandes largesses, les soldats regardèrent tout ce 
qu'on racontait comme possible , et par cela même 
comme véritable, et une'grande attente remplit leurs 
esprits. Ils se sentaient disposés et poussés à un cHan- 
gement de choses , par la haine qu'ils portaient à 
Macrin , par l'amour qu'ils gardaient à la mémoire 
de son prédécesseur, et avant tout par l'appAt de 



180 11KR0DIEN. 

Tor. Aussi un grand nombre de transfuges alla-t-il 
grossir Tarmce du nouvel Antonin. Macrin , cepen- 
dant, méprisa ces mouvenients comme puérils» e\, 
gardant son indolence accoutumée , il resta à An* 
tioche , et fit marcher un de ses préfets militaires , 
auquel ilconGa un nombre de troupes suffisant, selon 
lui, pour vaincre les forces des rebelles. Mais quand 
Juliun (c'était le nom de Téparque) fut arrivé et eut 
pris position au pied des murs du camp^ les soldats qui 
le remplissaient, couvrant aussitôt les tours et les 
créneaux, montrèrent à Parmée assiégeante le jeune 
prince qu'ils proclamaient fils d' Antonin, et des sacs 
d'argent, grande amorce do trahison. Les assiégeants,' 
croyant que c'était en effet le fils d* Antonin, et 
mémo qu'il ressemblait beaucoup à cet empereur 
(leurs youx complaisants le voulaient ainsi) , coupeût 
la tête à leur général et envoient cette tête à Macrin ; 
aussitôt les portes du camp leur sont oiïvertes, et ils 
y sont tous reçus. Les troupes de Bassien, ainsi aug- 
mentées , se trouvèrent capables , non-seulement de 
soutenir un siège avec avantage , mais de combattre 
de près et en bataille rangée. La multitude de ù*ans- 
fugcs qui arrivaient , par petites troupes il est vrai , 
mais chaque jour et sans relâche, avait également 
grossi ijBurs forces. 

Vlll. Hacrin, instruit de ces nouvelles, rassemble 
toutes les troupes dont il dispose, et 9*avance comme 



LIVRE CINQUIÈME. 181 

pour assiéger rarmée rebelle. Mais Antonin voit 
que ses soldats, sans attendre le siège, pleiris de 
confiaDceet d*élan^ veulent sortir du camp, courir au- 
deyant de Macrin et combattre en bataille^ rangée ; 
il marche à leur tête. Les deux armées en vinrent 
aux mains sur les frontières de la Phénicie et de 
la Syrie. Les soldats d*Antonin combattaient avec ar- 
deur y craignant, s*ils étaient vaincus , de porter la 
peine de leur rébellion. Ceux de Macrin, au con- 
traire , faisaient plus mollement leur devoir : un 
grand nombre prit la fuite , et passa du côté d'An- 
tonin. A ce spectacle, Macrin, redoutant de se 
voir entièrement . abandonné de ses troupes, fait 
prisonnier, et accablé des plus honteux traitements , • 
n'attendit pas la fin du combat, et vers le soir, 
dépouillant sa chlamyde et tous les autres orne- 
ments impériaux, s enfuit secrètement avec un po^ 
tit nombre de centurions qu'il crut les plus dé- 
voués à sa personne; il coupa sa barbe pour ne pas 
être reconnu, prit un vêtement de voyage, et, la tête 
toujours couverte , marcha nuit et jour, prévenant Te 
bruit de sa défaite. Les centurions pressaient les 
chars en toute hftte, et répandaient le bruit que 
Macrin , toujours empereur, les avait envoyés en 
mission pour une affaire importante. Pendant que 
ce prince fuyait ainsi, le combat durait toujours 
entre les deux armées. Pour Macrin ne combattaient 
plus déjà que les gardes de sa personne , les troupes 

HÉRODIEM. 16 



182 HÉRODIEN. 

prétoriennes ^ qui résistaient seules atec courage à 
tout le reste de Farmée, car c'étaient des hommes 
d'une haute stature, des soldats d'élite. Toute la 
masse des troupes combattait pour Antonin. Mais 
lorsqu'un temps assez long se fut écoulé sans que 
les soldats de Macrin vissent ce prince ni les insignes 
impériaux y ils manifestèrent de l'hésitation , de 
l'incertitude : était-il au nombre des morts ? avait-il 
pris la fuite? ils ne savaient à quoi se résoudre eux- 
mêmes en cette circonstance. Ils ne voulaient plus 
combattre pour un homme qui avait disparu» et ils 
rougissaient de se livrer, de se rendre à discrétion 
comme des esclaves. 

IX. VLùis dès qu^Antonin fut instruit par des trans- 
fuges de l'évasion de Macrin, il leur envoya des mes- 
sagers pour les informer qu'ils combattaient vaine- 
ment pour un I Ache , pour un fugitif. Il leur promet, 
sous la foi du serment, leur pardon, l'oubli dupasse, 
et leur propose de devenir ses propres gardes. Ils 
y consentent , et passent dans ses rangs. Aussitôt il 
envoie des hommes à^la poursuite de Macrin , qui se 
trouvait déjà fort loin. Ce malheureux fut pris à 
Chalcédoine, ville deBithynie, où il s'était arrêté 
fort malade et accablé par la continuité de sacoufse. 
Ceux qui le poursuivaient le surprirent^^aché dans un 
faubourg de ceUo ville, et ils lui tranchèrent la tête. 
II avait voulu, dit-on, se rendre à Rome en toute hâte, 



LIVRB CINQUIÀMC. 183 

m 

coroplantsur ramour du peuple pour lui ; mais commd 
il passait en Europe par le détroit de la Propontide , 
et que déjà il afTprochait de Byzance , il fut assailli, 
assure-t-on, par un vent contraire qui le poussa vers 
la mort qui Tattendait. Tant il s*en fallut peu que cet 
infortuné n'écbappAt à la poursuite de ses bourreaux. 
Il péritd*une mort honteuse, pouravoir Toulutrop tar- 
der à se rendre à Rome où il eût dû marcher dès le com- 
mencement. Il manqua à la fois de prudence et de for- 
tune. Telle fut la fin de ce prince ; et avec lui fut égorgé 
son fils Diaduménien , qu*il avait fait César. 

X.* Quand Tarmée tout entière fut passée du côté 
d' Antonin, Teut salué empereur, et qu*il fut entré en 
possession du pouvoir ; quand les affaires les plus 
pressées d*Orient eurent été réglées par son aïeule , 
par tes amis qu*il avait autour de lui (car lui-même 
était dans un Age tendre , et tout à fait dépourvu 
d'expérience et d'instruction), il ne 9'arréta pas 
longtemps en Asie , et se prépara au départ que dé- 
sirait surtout Hœsa, impatiente de revoir cette cour 
de Rome à laquelle elle était habituée. Ces événements 
furent bientôt connus du sénat et du peuple romain ; 
et on les apprit généralement avec douleur. Mais on 
se soumettait à la nécessité et aux volontés de Tar- 
mée ; on accusait Tindolence et la mollesse de Hacrin ; 
on disait qu'il n'y avait eu d'autre auteur de son in- 
fortune que lui-même. 



184 HtiaODlEN. 

XL Antonin cependant était parti de Syrie ; ar- 
rifé à Nicomédie , il y passa Thiver, la saison Tobli- 
géant à ce séjour. Il mena dès lors une rie déréglée^ 
il reprit ces fonctions sacerdotales pour lesquelles il 
avait été élevé, et célébra par des danses continuelles 
le dieu de son pays. Ils se couvrit des vêtements les 
plus précieux y où se mêlaient l'or et la pourpre; 
porta des colliers, des bracelets, et plaça sur sa tête 
une couronne en forme de tliiare , et brillante d'or 
et de pierreries. Son costume tenait le milieu entre 
la robe des prêtres phéniciens et Tbabillement 
somptueux des Mèdes. Il détestait les vêtements 
grecs ou romains, disant qu'ils étaient faits de. laine, 
étofTe trop grossière. Les tissus syriens lui plai- 
saient seuls. Il marchait au son des flûtes et des tam- 
bours , quand il célébrait les orgies sacrées de son 
dieu. 

XII. Mœsa ne souffrait qu'avec peine un pareil 
spectacle : elle s'efTorçait par ses prières de déter- 
miner le jeune prince à revêtir le costume romain, 
avant d'arriver à Rome et de se rendre au sénat , de 
peur qu'au premier aspect on ne le prît pour un étran- 
ger, pour un barbare, et qu'il ne blessât des hommes 
peu accoutumés à ces vêtements étrangers , et con- 
vaincus qu'un pareil luxe ne pouvait convenir 
qu'à une femme. Mais Antonin méprisait les conseils 
(Je son aïeule, et n'écoutait ceux d'aucun autre. Il 



LIVRE GINQUIÈM8. 185 

n'admettait dans sa société que des hommes dont les 
mœurs ressemblaient aux siennes, et qui flattaient 
tous ses vices. Il voulut habituer à la vue de son cos- 
tume le sénat et le peuple romain , et faire pendant 
son absence Tépreuve de l'impression que produi- 
rait ce spectacle. Il fit exécuter son portrait en pied 
dans le costume qu'il portait aux processions et aux 
sacrifices, fit représenter dans le même cadre le dieu 
auquel il rendait hommiage, et il envoya ce tableau 
à Rome. Il ordonna qu'on le plaçai au milieu du 
sénat , dans le lieu le plus élevé , au-dessus de la tète 
de la statue de la Victoire , afin qu'en se rendant à 
l'assemblée, chaque sénateur brûlât de l'encens et fit 
des libations de vin en son honneur* H ordonna de plus 
que tous les magistrats romains , et tous ceux qui 
sacrifiaient en public, reconnussent le nouveau 
dieu Helœagabale avant tous les autres dieux qu'on 
invoque dans les sacrifices. 

Xni. Lors donc qu'il vint à Rome dans le costume 
que nous avons décrit, les Romains ne virent rien de 
nouveau, habitués qu'ils étaient à l'aspect du tableau. 
Il distribua au peuple les dons accoutumés pour son 
avénoment à l'empire, fit célébrer avec beaucoup de 
pompe et de magnificence des spectacles variés, et 
construire à son Dieu un vaste et superbe temple , 
qu'il entoura d'un grand nombre d'autels. Chaque 
mutin il sortait de son palais pour immoler des héca- 

16. 



186 UÉBODIEN. 

tombes de taureaux et une énorine quantité 4e 
brebis ; il plaçait ces victimes sur les autels , que 
couvraient toute espèce d'aromfittes et qu'arrosaient 
de nombreuses amphores des vins les plus précieux 
et les plus exquis. Aussi voyait-on couler ensemble 
des fleuves de vin et de sang. Il dansait lui-même 
autour des autels , aux sons des instruments les plus 
variés. Des femmes de son pays dansaient avec lui, 
courant, comme lui, autour des autels , portant dans 
leurs mains des cymbales et des. tambours. Tout le 
sénat, ainsi que Tordre des chevaliers^ assistait à ce 
spectacle , rangé en cercle sur ime espèce d*amphi- 
thé&tre. Ce n'étaient point des esclaves ou des hommes 
des derniers rangs qui portaient sur leurs têtes dans 
des vases d'or les entrailles des victimes et les par<« 
Aims ; c'étaient les chefs de l'armée, les hommes les 
plus élevés en dignité qui s'acquittaient deceâ fonc- 
tions , vêtus, selon l'usage phénicien , de tuniques 
traînantes et à larges manches, portant au milieu du 
corps une ceinture de pourpre, et chaussés de lin , 
comme les devins de Phénicie. Antonin semblait faire 
le plus grand honneur à ceux qu'il admettait ainsi à 
prendre part à ses sacrifices. 

XIV. Mais quoiqu'il parût toujours occupé de sa- 
crifices et de danses, il n'en fit pas moins périr 
plusieurs illustres et riches citoyens qu'on lui avait 
dénoncés comme improuvant et raillant sa manière 



LIVBE CINQOIÈMB. 187 

de vivre. Il prit pour épouse une femme d'une des 
premières familles de Rome, lui dom:)a le nom d'Au- 
gusta, et peu après, Payant répudiée, il lui prescrivit 
de vivre comme une simple citoyenne , dépouillée 
do tous ses honneurs. Bientôt (jaloux sans doute de 
donner une marque de virilité), il feignit d'être pris 
d'amour pour une jeune prétresse de Vesta, obligée 
par les lois religieuses de vivre chaste et de con- 
server sa virginité jusqu'à la un de sa vie ; il l'arra- 
cha du temple même, de ce saint asile de vierges, 
et la prit pour seconde épouse. II informa le sénat 
de ce nouvel hymen par une leture où il justifiait 
ainsi cette impiété et ce grand crime : « Il avait 
éprouvé une des faiblesses humaines, écrivait-il; 
cette jeune fille lui avait inspiré une passion insur- 
montable; c'était d^ailleurs une chose convenable et 
digne de tout respect que le mariage d'un prêtre et 
d'une prêtresse. > Mais peu après il renvoya encore 
cette seconde femme, et en épousa une troisième qui 
descendait de Commode. 

XV. Il ne se jouait pas seulement du mariage hu- 
main , mais on le vit chercher une épouse pour le 
dieu dont il était le pontife. Il fit transporter dans sa 
chambre à coucher la statue dePallas, que les Romains 
dans leur adoration cachent et dérobent à tous les 
yeux. Depuis que cette statue avait été apportée de 
Troie, on ne l'avait changé de place qu'une fois (lor^ 



188 HÉRODIEN. 

de rincendie du temple). AntoninDesefltpoint seru* 
pule de la déplacer, et la fit amener dans son palais 
comme une épouse à son Dieu. Puis, disant que cette 
déesse guerrière et toujours armée déplaisait à son 
mari, il fit apportera Rome la statue d'Uranie, pour 
laquelle les Carthaginois et les autres nations d'A- 
frique professent une extrême vénération. On dit que 
rillustre phénicienne Didon avait érigé cette statue 
lorsqu'à Tnide de peaux dépecées elle traça Ten- 
ceinte dePantique cité deCartbage. Les Africains ap- 
pellent cette déesse Uranie, et les phéniciens Astroar- 
cbès, affirmant que c'est la lune. Antonin prétendit 
que Tunion de la lune et du soleil était très-sortable ; 
il fit venir la statue de Carthage à Rome, et voulut 
de plus que la déesse apportât avec elle, à litre de 
dot, tout Tor, toutes les sommes d'argent que renfer- 
mait son temple. Quand la statue fut arrivée , il la 
maria à son Dieu. Tous les citoyens, tant à Rome que 
d;ms toute l'Italie, reçurent Tordre de iê^r cet événe- 
ment, et de se livrer, soit en particulier, soit en pu- 
blic, a toutes sortes de plaisirs et aux joies de la table, 
comme si le mariage des deux divinités eût été réel. 

• 

XVI. Antonin fit construire dans un faubourg de 
Rome un temple immense et magnifique; chaque 
Mnnéo, au plus fort de l'été, il y conduisait son 
idole. Il ordonnait pour ce jour diverses solennités: 
des hippodromes , des théâtres étaient construite 



LIVRR CINQUIÈME. 189 

d^arance; des courses de chars, des spectacles 
variés, de nombreuses symphonies , des festins 
splendides, des nuits entières de fêtes et de plaisirs 
occupaient le peuple, dont Antonin croyait ainsi 
faire le bonheur. Il conduisait lui-même de la 
ville au faubourg le dieu' placé sur un char élince- 
lant de lames d'or et des pierres les plus précieuses. 
Le char était traîné par un attelage de six chevaux 
blancs, de haute taille , sans tache^ tout brillant d'or 
et magnifiquement caparaçonnés, Antonin tenait les 
rênes. Jamais homme no montait sur ce char, mais ' 
on se tenait tout auprès, et le dieu semblait le diriger 
lui-même. Antonin courait à reculons devant le 
char, le visage tourné vers le dieu , et tenant les 
guides des chevaux. Il Causait tout le chemin courant 
ainsi en arrière, et regardant le dieu face à face« De 
peur qu'il chancelât ou ne tombât, ne voyant pas où 
il marchait , on couvrait abondamment le sol de sable 
doré , et ses gardes le soutenaient de chaque côté, 
rendant ainsi sa course assurée. Le peuple courait 
également des deux côtés du char, agitant une mul- 
titude de torches, semant la route de guirlandes et de 
fleurs. Les statues de tous les dieux, avec leurs ma- 
gnifiques offrandes , tous les ornements impériaux , 
les meubles les plus précieux de la couronne, et enfin 
la cavalerie et toute l'armée suivaient le char du 
dieu. Quand le prince avait conduit et placé la divi- 
nité dans le temple , il célébrait alors ces sacrificeg 



190 IIÉRODIElf. 

solennels que nous avons déjà décrits; puis, montant 
sur des tours très-élevées construites à cette occasion, 
il jetait au peuple des vases d*or et d'argent, des 
robes , des étoffes de toute espèce dont chacun était 
maître de s'emparer ; il faisait distribuer aussi toutes 
sortes d'animaux privés ou non privés, à l'exception 
des porcs, car il s'abstenait de cette viande, selon la 
coutume phénicienne. Beaucoup de citoyens périrent 
dans cette espèce de pillage , en s'écrasant mutuel- 
lement ou en se jetant sur les lances des soldats : 
aussf la fête devenait-elle un sujet d'infortune pour 
bien des familles. Antonin ne cessait de se montrer en 
public conduisant des chars ou dansant ; il ne se 
souciait nullement de cacher ses vices ; il se peignait 
les yeux, se fardait les joues, défigurait par des tein- 
tures indécentes la beauté naturelle de son visage, et 
dans cet état s'exposait aux yeux du peuple. 

XVII. Mœsa , voyant tous ces excès , et soupçon- 
nant que cette conduite de l'empereur devait dé- 
plaire aux soldats, craignit que, s'il arrivait au 
prince quelque malheur, elle ne fût obligée alle- 
mâmé de reprendre sa vie privée. Elle persuada donc 
à Antonin, qui joignait à ses vices la légèreté et 
toute l'imprudence de son âge , d'adopter pour fils 
et de déclarer César son cousin germain , le fils de 
Mammée, la seconde fille de Hœsa. Elle le déter- 
mina par d'adroites flatteries : « Il fallait qu'il s'oc- 



LIVBB CINQUIÈME. 191 

Gupftt uniguemenl du sacerdoce et du culte de son 
Dieii ; il se derait à la joie de ses fêtes , à ses or- 
gies saintes , à ses devoirs divins ; c*était à un autro 
d'administrer les choses terrestres , et de lui rendre 
l'exercice de l'autorité souveraine exempt d'embarras 
et de soucis. Hais il ne fallait pas qu'il cbercbât 
pour cette fonction un homme étranger à sa patrie, 
à sa famille ; c'est à son cousin qu'il devait la 
confier. > Aussitôt Alexien change de nom , et on 
l'appelle Alexandre : on métamorphosa ainsi son 
nom en celui du prince macédonien , tant par res- 
pect pour la gloire de ce héros qu'en souvenir de 
l'espèce de culte que lui avait voué le père présumé 
des deux princes. Car chacune des filles de Mœsa se 
glorifiait hautement (et leur mère les imitait), d'a- 
voir eu un commerce adultère avec Antonin , fils de 
Sévère : leur but, en accréditant ce bruit, était 
de rendre les jeunes princes chers aux soldats. 

XVIII. Alexaqdre est donc déclaré César, et 
nommé consul avec Antonin. L'empereur se rend 
au sénat où il fait approuver ces mesures : il com- 
mande , et tous les sénateurs , sans craindre le ridi- 
cule, décrètent à l'unanimité qu' Antonin, &gé de 
seize ans environ, est le père d'Alexandre, qui 
entrait dans sa douzième année. Quand ce dernier 
eut reçu le titre de César, Antonin voulut l'initier 
à ses goûts, lui apprendre la danse , le faire parti- 



192 IIÉRODIR?!. 

cipcr à son sacerdoce , lui fairo prendre Te même 
costume, remplir les mêmes fonctions. Mais sa mère 
Mammée le détournait de ces actes honteux et peu 
convenables à un empereur. Elle appelait au con* 
traire en secret des maîtres de toutes sciences, cul- 
tivait Tesprit de son ûls par des études sévères, 
Taccoutumait à la palestre et aux exercices virils , 
et le faisait instruire dans les lettres grecques et la- 
tines. 

XIX. Cette conduite excitait chez Antonin la plus 
vive indignation : il se repentit d*avoir adopté 
Alexandre, d'avoir partagé Tempireavec lui. Il chassa 
de la cour impériale tous ces professeurs , punit soit 
par la mort, soit parTexil, quelques-uns des plus il- 
lustres ; il alléguait les motifs les plus ridicules : ces 
maîtres corrompaient, selon lui, son ûlsadoptif^ en 
ne lui permettant pas de danser, de se livrer à tous 
les désordres, en ne songeant qu'à régler sa vie, qu*à 
relever en homme. Il poussa bientôt la démence 
jusqu'à faire descendre de la scène et des théâ- 
tres publics une multitude de comédiens, pour leur 
confier les charges les plus importantes de l'État. 
Il mit à la tête des armées un homme qui avait 
été bateleur et qui dans sa jeunesse avait dansé pu- 
bliquement sur le théâtre de Rome ; un autre de 
ces personnages quitta également la scène pour di- 
riger Téducation et les mœurs delà jeunesse, et 



LIVRE CINQUIÈME. 193 

fut nommé ceiisour du sénat et de Tordre des cheva- 
liers. Antonin remit enfin les plus hautes dignités 
de la couronne à des conducteurs de chars, à des 
comédiens , à des mimes , les plus vils des his- 
trions. Pour peu qu'un de ses esclaves ou de ses af- 
franchis se distinguât par quelque turpitude d'éclat, 
il rinYestissait du gouvernement consulaire d*une 
des provinces de Tempire. 

XX. Tout ce qui autrefois semblait digne de res- 
pect se trouvait ainsi livré au mépris et à une sorte 
de prostitution ; tous les citoyens , et surtout les 
soldats s'indignaient de pareils excès et ne les souf- 
fraient qu'avec peine. Ils témoignaient hautement 
leur haine pour la personne du prince , quand ils 
le voyaient farder son visage avec autant de soin 
qu'une courtisane, se décorer comme une femme 
de colliers d'or et de robes somptueuses , et danser 
en présence de tout le peuple. Aussi avaient-ils 
pour Alexandre des dispositions plus favorables , el 
plaçaient-ils de meilleures espérances dans un enfant 
élevé avec tempérance et avec sagesse. Ils veillaient 
tous sur lui , voyant qu' Antonin l'environnait de 
toute espèce de pièges. 

XXI. Sa mère Mammée ne lui laissait goûter 
aucune boisson, aucun mets qui lui fût envoyé par 
l'empereur. Alexandre ne se servait point des cui- 

17 



19^ HÉRODIEN. 

siniers el des échansons attacLés à la cour et au 
service du palais; il en avait d'autres que lui avait 
choisis sa mère, et dont la foi était éprouvée. Elle 
donnait aussi secrètement de l'argent, qu'elle faisait 
distribuer dans Tombre aux soldats, pour assurer 
leur bienveillance à Alexandre pur l^appàtde Tor, la 
principal objet de leurs désirs. 

XXII. Antonin, qui n'ignorait pas cette conduite, 
tondait de son côté toutes sortes d'embûcbes à 
Alexandre et à sa mère. Hais tous ces complots 
échouaient grâce à Taïeule des deux princes, M œsa, 
qui joignait à son adresse naturelle l'avantage d'a- 
voir habité pendant de longues années la cour 
impériale, comme sœur de l'épouse de Sévère, 
Julie, auprès de laquelle elle avait toujours vécu au 
palais. Aussi rien ne lui échappait-il de toutes les 
manœuvres d'Antonin, dont le caractère était d'une 
extrême légèreté , et qui disait et faisait ouverte- 
ment et sans précaution tout ce qu'il méditait. 
Quand il vit que les pièges lui réusissaient peu , 
il voulut dépouiller son jeune rival de la dignité 
de César. Alexandre cessa donc de recevoir chaque 
Tnatin les salutations d'usage et de se montrer en 
public ; on ne lui rendit plus aucun honneur. Mais 
les soldats le demandaient hautement ; ils s'indi- 
gnaient qu*on l'eût dépouillé de l'empire. Antonin 
répandit alors le bruit qu'Alexandre était sur le 



LIVRE CUIQUIÈME. 195 

point de mourir; fl voulut éprouver comment les 
soldats supporteraient cette nouvelle, liais ceux-ci , 
dès qu*ils cessèrent absolument de voir le prince , 
et que ce bruit eut frappé leurs esprits, firent 
éclater leur ftireur. Ils n'envoyèrent plus à An- 
tonin la garde accoutumée, et, se renfermant dans 
leur camp, demandèrent à voir Alexandre dans les 
temples. Antonin , pénétré alors d'une grande ter* 
reur, prit avec lui Alexandre, et, le plaçant à ses 
côtés dans la litière impériale, qui étincelait d*or et 
de pierres précieuses, vint au camp avec le jeune 
prince. 

• 

XXŒ. Les portes s'ouvrent , cm les accueille , on 
les conduit dans le temple du camp. Les soldats 
saluaient Alexandre avec une joie extraordinaire ; 
ils le poursuivaient de leurs acclamations , et trai- 
taient Antonin avec une froideur marquée. 11 en 
fut courroucé ; il passa la nuit dans le temple, tour- 
menté de cette injure, et furieux contre les soldats. 
Le lendemain , il ordonna que tous ceux qui s'é- 
taient fait remarquer par la chaleur de leurs accla- 
mations fussent arrêtés comme des séditieux et 
des perturbateurs, et conduits au supplice. Mais 
les soldats , transportés d'indignation , poussés d'ail- 
leurs par tant d'autres motifs de haine pour An- 
tonin, veulent renverser enfin im empereur dés- 
honoré. Ils pensent surtout qu*il faut secourir leurs 



i96 



HERODIEN.* 



compagnons emprisonnés. Le temps leur semble op- 
portun, le prétexte Intime ; ils tuent An tonin, sa 
roèreSoémiSy qui était présente, comme mère, comme 
impératrice , et enveloppent dans le massacre tous 
ceux de son cortège qui furent pris dans Tintérieur 
du camp et reconnus pour ministres et complices 
de tous ses crimes. Ils abandonnèrent à ceux qui 
voulurent s'en emparer les corps d'Antonin et de 
Soémis, pour être honteusement traînés dans Rome. 
Ces deux cadavres, après avoir été promenés par 
toute la ville , et accablés de tous les outrages , fu- 
rent jetés dans les égouts qui coulent vers le Tibre. 
Ce fut ainsi qu^Antonin , arrivé à la sixième année 
do son règne , finit , avec sa mère , une vie que 
nous avons fait connaître. Les soldats , après avoir 
salué Alexandre empereur y conduisirent au palais 
ce jeune prince, qui n'était encore que dans sa 
première jeunesse , et tout à fait soumis à la direc- 
tion de sa mère Mammée et de son aïeule. 



14 



LIVRE VI. 



I. J'ai raconté dans le livre précédent comment 
mourut Antonin. Alexandre, à son avènement au 
trôue^ se vit bien entouré de Tappareil extérieur de la 
dignité souveraine , mais l'administration des affaires 
publiques et tous les soins de Tempire étaient réglés 
par les deux princesses. Elles s*efforcèrent de tout 
ramener aux bonnes mœurs et à la gravité an- 
tique. Elles choisirent d'abord dans Tordre des sé- 
nateurs seize niembres qui leur parurent les plus 
distingués parla gravité de leur Age et l'intégrité de 
leur vie, pour siéger près de l'empereur et former 
son conseil ordinaire. Rien ne se disait ou ne s'exé- 
cutait qu'ils ne l'eussent sanctionné d'abord par leur 
jugement et par leur suffrage. I^ peuple, l'armée et 

. le sénat étaient ravis de cette forme nouvelle du gou^ 
vernement, qui, de la plus insolente tyrannie , sa 
trouvait transformé en une sorte d'aristocratie. 

II. On s*empressa de rendre à leurs anciens tem-^ 
pies, à leurs sanctuaires particuliers, les statues des 
dieux qu' Antonin avait enlevées ou déplacées. On 
priva des avantages qu'ils avaient reçus tous ceux 

197 17. 



198 UÉRODIEN. 

qu'il arait élevés aux honneurs et aux dignilés, soit 
sans motir, soit pour les criines qui les avaient illus- 
trés : chacun fut obligé de revenir à son rang et à sa 
condition première. On confia toutes les affaires, 
tous les emplois civils et ceux du barreau à des 
hommes renommés pour leur science, et versés dans 
la connaissance des lois ; les fonctions militaires à 
ceux qui s^étaient fait un nom par leur habileté 
dans la guerre et dans Tadobinistration. Après avoir 
ainsi longtemps gouverné Tempire, Mœsa, parvenue 
à une extrême vieillesse, cessa de vivre. Elle reçut les 
honneurs réservés aux impératrices et, selon Tusage 
des Romains, fut placée au rang des déesses. Mam- 
roée, restée seule auprès de son fils, s'efforça de le 
gouverner et de le diriger dans les mômes principes. 
Voyant ce jeune homme placé dans le rang suprême, 
et craignant que Tardeur de son Age, aidée par la 
licence du pouvoir absolu, ne le poussât dans quel- 
qu'un des vices naturels à sa famille, elle gardait 
de toutes parts l'entrée de la cour et ne laissait par- 
venir auprès du jeune prince aucun homme qui fût 
décrié pour Tirrégularité de ses mœurs. Elle ne vou- 
lait point que son bon caractère fût corrompu par 
des llatteurs qui tourneraient vers de honteuses pas- 
sions la fougue naissante de ses désirs. 

III. Elle rengageait à rendre la justice; et cela 
firéquemmcnt, et la plus grande partie du jour, afin 



LIVBE SIXIÈME. 199 

que, livré à une occupation honorable et nécessaire 
à Tempire, il n'eût point de temps à donner au vice. 
Alexandre était d'ailleurs d'un esprit naturellement 
doux, indulgent et humain , comme il le montra 
dans un âge plus avancé. Son règne eut quatorze 
ans de durée ; et il régna sans verser injustement 
une goutte de sang. On ne peut nommer personne 
que sa volonté ait sacrifié. On vit des hommes qui 
s étaient rendus coupables des plus grands crimes 
devoir cependant la vie à sa clémence. Aucun em* 
pereur, de notre temps, ne donna depuis le règnetie 
Marc-Aurèle un si rare exemple de modération. 
Il serait impossible de nommer, de se rappeler au- 
cun citoyen qu'Alexandre, pendant tant d'années, 
ait fait périr sans condamnation. 

IV. Le jeune prince blâmait souvent sa mère, et 
60 plaignait de la voir dominée par une extrême 
avarice et tournant vers ce but toutes ses pensées. 
Sous prétexte , en effet , d'amasser de l'or pour 
qu'Alexandre pût au besoin faire aux soldats de gé- 
néreuses et faciles largesses, elle accumulait des tré- 
sors pour elle-même. C'était une tache pour le règne 
de son fils, quoiqu'il s'opposât à ces excès, quoi- 
qu'il reprochât à sa mère de ravir injustement à 
quelques citoyens leur fortune et leur héritage. 

V. Cependant Hamméo donna au prince une épouse 



200 UÉRODIEff. 

(le famille patricienne, puis elle chassa de la cour 
cette jeune femme, que chérissait son-époux, et Tac- 
cabla des plus durs traitements, parce que seule oUe 
roulait porter le nom d'Impératrice. Elle refusait ce 
titre à la jeune princesse, et en vint, à son égard, à 
un tel point d'insolence, que le beau-père d'A- 
lexandre, quoiqu'il fût traité par son gendre avec les 
plus grands égards , ne pouvant plus endurer les in- 
. jures dont Hammée l'accablait lui et sa flile , se ré- 
fugia au camp, où il témoigna hautement sa recon- 
naissance pour Alexandre, qui, disait-il, le comblait 
d'honneurs , et accusa Hammée des outrages qu'elle 
lui faisait souffrir. Celle-ci, indignée, ordonna sa 
mort , et exila en Afrique sa fille , qu'elle avait 
déjà chassée du palais. Ces violences s'exerçaient 
contre le gré et la volonté d'Alexandre ; sa mère avait 
trop d'empire sur lui , et il exécutait aveuglément 
tous ses ordres. C'était enefTet le seul reproche qu'on 
pût lui faire : par sa trop grande douceur, par une 
déférence excessive et condamnable, il obéissait à sa 
mère, mémo dans ce qu'il désapprouvait le plus. 

VI. Pendant treize ans , il administra amsi l'em- 
pire, ne donnant, autant qu'il était en lui, sujet de 
plainte à personne ; la quatorzième année de son 
règne, on reçut soudain des lettres des généraux de 
Syrie et do Mésopotamie annonçant : a qu'Ar- 
t axerce, roi des Perses, après avoir vaincu les Parthes 



UVBB SIXIÈME. 301 

et leur avoir enlevé Tempire de FOrient , tué Arta- 
ban, qui se faisait appeler le grand roi , et qui 
portait un double diadème , soumis enfin et rendu 
tributaires de ses armes tous les barbares de ces 
contrées ; ne voulait point rester en repos ^ ni se 
contenir en deçà du Tigre ; mais que, franchissant • 
les rives du fleuve et les frontières de Tempire 
romain , il faisait une incursion en Mésopotamie , 
menaçait la Syrie , et voulait reconquérir à l'em- 
pire des Perses tout ce continent d'Asie que la 
mer Egée et le détroit de la Propontide séparaient 
d'Europe. Il était persuadé que ces provinces étaient 
son patrimoine, et affirmait que depuis Cyrus , qui, 
le premier, transféra l'empire des Hèdes aux Perses 
jusqu'à Darius, leur dernier roi, dont Alexandre le 
Macédonien renversa l'empire, tout ce pays, jusqu'à 
rionie et la Carie, avait été gouverné par des satrapes 
perses : qu'ainsi c'était un devoir pour lui de réta- 
blir dans son intégrité et dans toute son étendue 
Tempire de ses aïeux. » Quand ces événements 
furent annoncés par les lettres des généraux d'O- 
rient, cette nouvelle soudaine et inopinée troubla vi- 
vement Alexandre, qui, depuis son enfance, avait 
été élevé dans la paix , et s'était toujours livré aux 
délices de Rome. Aussi résolut-il d'abord, après en 
avoir conféré avec ses amis, de faire partir une am- 
bassade pour arrêter, s'il ét^t possible, par une 
lettre énergique, la fougue et les espérances du bar- 



202 HÉIODIEII. 

bare. Il lui écrivait qu'il ferait bien de rester dans aes 
limites, do no point former de nouveaux projets, 
de ne pas provoquer, dans Tenivreroent d*unfol es- 
poir, uno aussi vaste guerre.- « Chacun , ajoutait-il , 
devrait se contenter de ses possessions. La guerre 
*qu*il aurait à soutenir contre les Romains ne ressem- 
blerait point à celle qu'il avait faite aux barbares ses 
voisins et ses compatriotes. » Il rappelait aussi les 
trophées qu'Auguste et Trajan, Lucius Vérus et Sé- 
vère avaient remportés sur ces peuples. Alexandre 
croyait que l'envoi d'une telle lettre engagerait Ar- 
taxeree , soit par la persuasion , soit par la crainte , 
à se tenir en repos. 

YII. Hais celui-ci, s'embarrassent peu du message, 
pensant que la chose devait se décider par les armes 
et non par des paroles, poursuivait ses excursions, 
chassait devant lui et enlevait tout ce qui appartenait 
aux Romains. Il parcourut et traversa ainsi toute la 
Mésopotamie , fit un riche butin, et vint assiéger les 
camps placés sur les rives des fleuves pour la pro- 
teetion de Tempire romain. Présompteux de sa na- 
ture , et enflé par ses succès inopinés , il espérait 
qu'il lui serait facile de tout soumettre. Ce n'étaient 
point d'ailleurs de faibles raisons qui la poussaient 
à ambitionner un plus vaste empire. Le premier, en 
offet, il avait osé attaquer la puissance des Parthes, 
et rendre la souveraineté aux Perses. Après Darius, 



LlVnB SIXIÈME. 203 

qui fut dépouillé de son royaume par Alexandre de 
Macédoine, les Macédoniens et les successseurs 
d* Alexandre, s'étant partagé toute TAsle par contrée, 
gouvernèrent pendant de longues années les nations 
de rOrient. Mais la discorde s*étant mise entre eux, 
et la puissance des Macédoniens s*étant affaiblie par 
des guerres continuelles, Arsace, Parthe de nation, 
fut le premier, dit-on, qui engagea les barbares do 
ces contrées à secouer le joug de la Macédoine. 11 
prit le diadème; il r^na du consentement des Par- 
thés et des peuples voisins , et la royauté se maintint 
fort long-temps chez ses descendants jusqu'à Artaban, 
qui occupa le trône de nos jours. Artaxerce, Tayant 
tué , rendit Tempire aux Perses , et , vainqueur de 
toutes les nations barbares du voisinage, il conçut fa* 
cilement Tidée de menacer Tcmpire romain. 

Vin. Quand on apprit à Alexandre, qui était tou- 
jours resté à Rome, que le barbare poursuivait en 
Orient ses conquêtes , voyant enfin qu^il lui était 
impossible de tolérer cette audace, appelé d'ailleurs 
par les généraux de ces contrées^ il se prépara à 
la guerre, mais avec peine et contre le gré de son 
cœur. On fit des levées d'hommes en Italie et dans 
toutes les provinces ; et Ton enrôla tous ceux qui 
par leur force corporelle et la vigueur de Page semr 
blaient propres au service militaire. Un grand mou- 
vement se fit dans tout Tcmpiro pour rassembler 



20i HÉRODIEN. 

(les troupes qui fussent égales à cette multitude im- 
meose de barbares dont Ton annonçait Tinvasion. 
Alexandre, ayant convoqué les gardes prétoriennes^ 
et leur ayant ordonné de se rendre dans Tenceinte ac- 
coutumée f monta sur son tribunal et prononça ces 
paroles : 

IX. « J'aurais voulu, compagnons d'armes, vous 
faire , comme d'ordinaire, un de ces discours qui 
m'attiraient autant d'honneur et d'applaudissements 
que vous éprouviez de plaisir à les entendre. Après 
avoir joui d'une douce paLx pendant de longues 
années , si l'on vous annonce quelque changement, 
peut-être vousefTrayerez-vousd'appendre cesnouvel* 
les inattendues. Hais si l'homme courageux et sage 
peut -désirer qu'il ne lui arrive rien que d'heureux , 
il doit aussi savoir supporter les événements les plus 
contraires. Si le bonheur procure de douces jouis- 
sances, les circonstances fâcheuses et difficiles amè- 
nent la gloire, quand on s'en tire avec courage. Être 
l'agresseur, c'est agir avec autant de légèreté que d'in- 
justice ; s'opposer à TagressioD, c'est puiser une nou- 
velle audace dans sa bonne conscience. L^idée seule 
que nous n'apportons point l'outrage, mais que nous 
le repoussons , nous remplit d'une forte espérance. 
Artaxerce, un Perse, après avoir tué son maître 
Artaban et transféré l'empire à sa nation , s'est en- 
hardi jusqu'à braver vos armes, et au mépris de la 



LIVRE SIXIÈME. 205 

majesté romaine, U ose envahir et dévaster nos pro- 
vinces. J'ai d'abord essayé do le détourner par des 
lettres^ par la persuasion, de cette folle et insatiable 
ambition. Hais, entraîné par Tinsolence naturelle au.v 
barbares , il refuse de rester sur son territoire , et 
nous provoque à la guerre. Loin de nous tout délai, 
toute hésitation : Vétérans, rappelez-vous les tro- 
phées qu'avec Sévère et mon père Antonin, vous avez 
remportés souvent contre ces barbares; et vous, qui 
êtes dans la force de la jeunesse, désirez Thonneur 
et la gloire ; montrez que si , dans la paix, vous savez 
être doux et modérés, vous savez aussi , quand la 
nécessité Texige, faire la guerre en vaillants soldats I 
Les barbares ont de l'audace devant une armée qui 
se retire, qui hésite à les combattre ; ils ne résistent 
pas à qui les attend de pied ferme. Ils ne savent pas 
se battre en bataille rangée ; ils n'espèrent rien d*un 
engagement général avec l'ennemi ; mais ils s'avan- 
cent, ils fuient tour à tour ; ils n'attendent d'autre fruit 
de la guerre que leurs rapines. Nous avons tout pour 
nous, l'ordre, la discipline, et de plus l'habitude de 
les avoir toujours vaincus. » 

X. Ce discours d'Alexandre fut accueilli par les 
ncclamatiofls joyeuses de toute l'armée; et les soldats 
témoignèrent la plus vive ardeur pour cette guerre. 
L'empereur leur fait de magniGques largesses» et leur 
ordonne de se préparer au départ ; il entre ensuite au 

18 



200 HitRODIEIf. 

sénat y et après y atoir parlé dans le même sens, il dé- 
. crête Texpédition. Quand lejour fixé arriva, on célé- 
bra le sacrifice d*usago au commencement des guer- 
ros ; puis Alexandre , conduit par le sénat et tout le 
peuple, partit de Rome , se tournant de temps en 
temps vers la ville et pleurant II n'était pas un citoyen 
qui raccompagnât sans larmes ; car il avaitinspiré un 
grand amour pour sa personne à tout ce peuple au 
sein duquel il avait été élevé et qu'il avait gouverné 
avec clémence pondant tant d'années. Il fit la roule 
en grande hâte, visita rapidement les peuples et les 
armées d'illyrie, d'où il tira encore de nombreuses 
troupes, et arriva à Antioche. Là, il disposa tout 
pour la guerre prochaine , exerça ses soldats et les 
forma aux habitudes militaires. 

XI. Il voulut encore une fois cependant envoyer 
au Perse une ambassade, et traiter avec lui de paix 
et d'alliance. Il espérait que sa présence persuade- 
rait ou efTrayerait le barbare. Mais Artaxerce renvoya 
les ambassadeurs romains sans qu'ils eussent pu 
remplir leur mission, et de son côté adressa, comme 
députés, à Alexandre quatre cents Perses de la plus 
haute stature, couverts d'or et de vêtements précieux, 
remarquables par la beauté de leurs chevaux et de leurs 
arcs. Il croyait intimider les Romains par l'aspect 
menaçant de ces hommes , par la pompe de leur cos- 
tume. Ces ambassadeurs venaient dire « que le grand 



LIVBE SIXIÈMK. 207 

roi Artaxerce ordonnait aux Romains et à leur prince 
d'abandonner toute la Syrie et toutes les provinces 
d'Asie qui font face à TEurope, et de laisser les 
Perses régner jusqu'à ilonieeila Carie, sur toutes 
les nations que séparent d'Europe la noer Egée et le 
Pont-Euxin; car tout ce territoire appartenait aux 
Perses » depuis leurs ancêtres. » Quand les quatre 
cents députés eurent fait cette sommation, Alexandre 
ordonna qu'on les saistt tous, et après les avoir 
dépouillés de tout le luxe de leur costume, il les 
envoya en Phrygie, leur accordant des villages 
pour y habiter et des champs pour les cultiver. Le 
seul châtiment qu'il leur infligea fut l'exil. Il eût 
regardé comme un crime , comme une lâcheté, de 
priver de la vie des hommes qui ne combattaient pas 
et qui ne faisaient qu'annoncer les ordres de l^ur 
mattre. 

XII. Sur ces entrefaites, comme Alexandre se pré* 
parait à traverser les fleuves et à conduire son armée 
sur le territoire des barbares , quelques soldats de 
ceux qui étaient venus d'Egypte quittèrent ses 
drapeaux , et plusieurs Syriens osèrent former un 
complot contre l'empereur. Ils furent aussitôt arrêtés 
et mis à mort. Alexandre fit passer plusieurs corps 
de troupes sur divers points qui paraissaient les 
plus propres à arrêter les incursions des barbares. 
Uuand ces dispositions eurent été prises, une armée 



208 IIÉRODIEN. 

immense rassemblée, et que le prince pensa que ses 
troupes étaient égales en nombre et en force à la 
multitude des barbares, il les divisa en trois corps, 
après en avoir délibéré avec ses amis. Il ordonna à 
Tun de se diriger vers le nord du pays ennemi, de 
traverser TArménie, qui paraissait favorable aux Ro- 
mains , et de faire invasion sur le territoire des Ma- 
des. Il envoya le second du côté de l'Orient, vers te 
point où les confluents du Tigre et de TEuphrate se 
jettent^ dit-on, dans des marais fangeux, ce qui fait 
que ces fleuves sont les seuls dont on ne connaisse 
point rissue. Gardant avec lui le troisième corps 
d'armée, qui était le plus considérable, il devait lui- 
même le conduire aux barbares, en prenant la route 
du milieu. Il pensait que, par cette diversité de mar- 
ches, il écraserait les Perses surpris au dépourvu 
et à rimproviste, et que leurs troupes nombreuses, 
forcées toujours de se diviser pour résister à ces atta- 
ques, en seraient plus faibles, et combattraient avec 
moins d'ordre et de discipline que de coutume. Les 
barbares en effet n*ont point, comme les Romains, 
de troupes soldées, d*armées fixes, permanentes, 
formées au service militaire. Mais toute ]a,masse des 
habitants mflies , et quelquefois même des femmes, 
se rassemble quand le roi Tordonne. La guerro ter- 
minée, chacun rentre dans ses foyers, avec plus 
ou moins d'avantages, selon la part du butin qui lui 
est échue. Ce n'est point seulement en temps de 



LIVBE SIXIÈME. 209 

guerre, comme les Romains, qu'ils se sertent d'arcs 
et de chevaux ; mais, dès leur enfance, on les élève 
au milieu de cet appareil guerrier ; ils passent leur 
vie à la chasse , ne déposent jamais le carquois, 
ne descendent point de cheval, et se servent toujours 
de Tun et de Tautre, soit contre Tennemi, soit contre 
les botes féroces. 

XIII. Alexandre croyait donc avoir pris d'excel- 
lentes mesures ; mais la fortune trompa tous ses des- 
seins. L*armée qui avait été envoyée à travers TAr- 
ménie, après avoir franchi, avec beaucoup de peine 
et de fatigue, les montagnes hautes et escarpées do 
ce pays ( quoique l'été, qui durait encore,, lui ren- 
dit la route moins pénible ) , fit irruption dans le 
royaume des Hèdcs, le dévasta , brûla beaucoup de 
villages et fit un riche butin. Le roi de Perse, ins* 
truit de cette attaque, marcha au secours de la Mé- 
die avec toutes les forces dont il put disposer. Hais 
il lui fut impossible d'arrêter entièrement les progrès 
des Romains ; car ce pays montueux permettait aux 
fantassins une marche assurée et un passage facile. 
Mais la cavalerie des barbares, arrêtée dans sa course 
par l'aspérité des montagnes, ne pouvait ni entourer 
ni charger Tennemi. Tout à coup on vint annoncer 
au roi de Perse qu'une autre armée romaine se mon- 
trait dans la partie orientale du pays des Parthes, 
et qu'elle ravageait les campagnes. Artaxerce, crai- 

18. 



210 HÊRODIEX. 

gimnt que los Romains, après avoir facilement déyasté 
cette région, no se jetassent sur la Perse, laissa en 
Hédio los forces qu*il crut sufOsantes pour la dé« 
fense de cette province, et se dirigea lui-même avec 
toute son armée vers TOrient. L*armée romaine mar- 
chait négligemment , ne rencontrant ni ennemi, ni 
résistance; elle espérait d'ailleurs qu*Alexandre» avec 
le troisième corps, le plus fort el le plus nombreux, 
s'était précipité sur le centre des barbares, que ceux- 
ci, occupés à repousser cette attaque, leur laisseraient 
un accès facile et assuré. On avait recommando à 
tous les corps d armée de s'avancer en pillant, et un 
lieu avait été assigné, où les trois divisions devaient 
se réunir, emmenant leur butin et leurs prisonniers. 
Mais Alexandre trompa cet espoir; il n*amona point 
. la troisième armée ; il n'entra pas sur le territoire 
eimcmi, soit qu'il craignit le danger, et qu'il ne vou- 
lût pas exposer sa vie et sa personne pour l'empire 
romain ; soit que sa mère, par les craintes naturelles 
à son sexe et par son excessive tendresse , l'eût re- 
tenu. Cette princesse étouffait en lui toute ardeur 
belliqueuse, on lui persuadant que c'était à d'autres 
ù s'exposer pour sa cause, et qu'il ne devait point com- 
battre lui-môme. Ce contre-temps causa la perte de 
l'armée qui était entrée chez les Parthes. Le roi de 
Perse, survenant avec toutes ses troupes, lorsqu'elle 
s'y attendait le moins , cerne les Romains, les en- 
toure comme d'un immense filet, fait pleuvoir sur 



LIVUE SIXIÈME. 211 

eux de toutes parts une multitude de traits, et détruit 
cetle armée entière. En petit nombre, tes soldats ro- 
mains no pouvaient résister à cette foule immense 
d'ennemis. Il leur fallait continuellement couvrir de 
leurs boucliers les parties nues de leur corps, expo- 
sées à une grêle de flèches. Tout ce qu'ils désiraient, 
c*était de sauver ainsi leur vie : ils ne pouvaient plus 
songer à combattre. Serrés en masse, entourés de 
leurs boucliers comme d'un rempart, ils soutenaient 
une espèce de siège : écrasés sous une nuée de jave- 
lots, ils résistèrent aussi vaillamment qu'ils le purent 
dans cette position, jusqu'à cequ' enfin ils périrent 
tous. Calamité terrible et presque sans exemple pour 
les Romains ! Une grande armée était détruite, qui 
ne le cédait ni en courage, ni en force, à aucune des 
anciennes armées romaines. Un succès aussi impor- 
tant enfla Torgueil du Perse et lui fit espérer de 
plus grandes choses. 

XIV. Quand ces nouvelles furent apportées à 
Alexandre, qui était alors malade, soit de chagrin, 
soit par Tinfluence d'un climat nouveau pour lui, 
il tomba dans une afQiction profonde, et le reste de 
l'armée conçut contre lui une violente colère. Les 
soldats s'indignaient que par un mensonge, par un 
manque de parole, il eût livré l'armée qui, sur son 
ordre, avait pénétré chez les Parthes. Cependant il 
devint impossible à l'empereur de supporter plus 



212 HÉnODIEH. 

longtemps son mal et la chaleur du climat ; il Toyait 
d'ailleurs toute son armée malade, et surtout les 
soldats illy riens, qui, habitués aune température 
humide et froide, et ne cessant de prendre trop de 
nourriture, selon leur coutume, succombaient à une 
épidémie mortelle. Il résolut donc de retourner à 
Antioche. Il entoya des courriers porter à Tannée, 
qui était en Hédie , Tordre de revenir. Une grande 
partie de cette armée périt dans les montagnes pen- 
dant sa retraite. Beaucoup de soldats perdirent dans 
cette région glacée les extrémités de leurs membres : 
à peine rovint-il quelques hommes de ce corps nom- 
breux. Alexandre ramena à Antioche les troupes 
qu'il avait avec lui et qui étaient aussi fort diminuées. 
Ce fut une grande douleur pour toute Tarmée et une 
grande honte pour Alexandre, qu'il eût manqué 
ainsi de prudence et de fortune, et que ces trois 
corps d'armée , formés par lui, eussent presqu'en- 
tièrement succombé à des calamités diverses, aux 
maladies, à la guerre, aux frimats. 

XV. L'empereur, de retour à Antioche , se rétablit 
facilement, grâce à l'air salubre et tempéré.par des 
cours d'eau qu'il respirait dans cette ville après les 
brûlantes chaleurs de la Mésopotamie ; il songea alors 
à regagnerTamourdes soldats, etàconsoler le chagrin 
de leurs revers par d'abondantes largesses (le seul 
remède qu'il connût pour reconquérir leur bieaveil* 



LIVRE SIXIÈME. 213 

lance). On le vit aussi rassembler et exercer de nou- 
velles troupes dans le dessein de marcher do nouveau 
contre les Perses, s*ils recommençaient les hostilités 
et refusaient de se tenir en repos chez eux. Hais on no 
tarda pas à apprendre que le roi de Perso avait licencié 
son armée et renvoyé chaque soldat dans ses foyers. 
Quoique les barbares eussent eu, par les résultats de 
la guerre , Tapparence de la supériorité, cependant 
ils avaient été fort afTalblis par les fréquents combats 
dont la Hédie fut le théâtre, et par la bataille qui s*c- 
tait livrée chez les Parthes ; ils avaient eu beaucoup de 
morts, beaucoup de blessés. Les Romains n'avaient 
pas été vaincus par le défaut de courage ; ils avaient 
souvent porté à leurs ennediis des coups funestes , et 
leur infériorité numérique causa seule leur perte. 
Des deux côtés, le nombre des morts fut à peu près 
le même ; mais la victoire resta au grand nombre 
de barbares qui survivaient , et non pas à leur cou- 
rage. Ce qui prouva, d*uno manière assez décisive, le 
mal qu^on leur fit dans cette guerre, c'est que, pen- 
dant trois ou quatre ans , ils restèrent en paix et ne 
prirent point les armes. Alexandre, instruit de leur 
situation, demeurait à Antioche : joyeux de son 
repos et délivré de tous les soucis de la guerre, il se 
livrait aux plaisirs de cette voluptueuse cité. Il pen- 
sait que, si les Perses s'étaient mis sur le pied de paix, 
leur repos ne pouvait s'interrompre de longtemps , 
et que le roi barbare aurait de longs délais, do longs re- 



2H UÊRODIEN. 

tards àsubir, avant de pouvoir faire marcher de nou- 
veau son armée. Car dès qu*elle est une fois congé- 
diée, il n*est point facile de la réunir sous les dra- 
peaux. Les Perses, comme nousTavons déjà dit, 
n*ont point de troupes disciplinées; c'est une multi- 
tude confuse plutôt qu'une armée; les soldats ne 
reçoivent pointd^autres vivres que ceux qu'ils appor- 
tent chacun pour leur usage, à leur arrivée ; ce n*est 
qu*avec peine qu'ils se laissent arracher de leurs de- 
meures ; ce n'est qu'à regret qu'ils abandonnent leurs 
femmes, leurs enfants et leurs foyers. Toutà coup des 
courriers et d'importantes dopôches vinrent troubler 
Alexandre et le jeter dans do plus grandes inquié- 
tudes. Les généraux auxquels était confié le gouver- 
nement de l'Illyrie lui écrivaient «que les Germains, 
franchissant le Rhin et le Danube, dévastaient le terri- 
toire de l'empire, inquiétaient , par de continuelles 
incursions, les arasées campées sur le bord des fleu- 
ves , et envahissaient en corps nombreux los villes 
et les villages ; que les peuples d'IUyrie , placés sur 
les frontières et dans le voisinage de l'Italie, se trou- 
vaient dans un grand péril ; que sa présence était 
nécessaire, ainsi que celle de toute Tarroée qu il com- 
mandait. » Ces nouvelles alarmèrent Alexandre, et 
contristèrent les soldats illyriens, qui se regardaient 
comme frappés d'un double malheur, en songeant 
aux revers qu'ils avaient éprouvée dans la guerre de 
Perse, et en apprenant que leurs familles étaient 



LIVRE SIXIÈMK. 215 

massacrées par les Germains. lis ne cachaient point 
leur indignalion; ils accusaient Alexandre, qui avait 
perdu, par négligence ou par crainte, les aflaires 
d'Orient, et qui montrait de i*hésitation et de la len- 
teur à s'occuper de celles du Nord. L*empereur et 
les amis qui Tentouraient commençaient à trembler 
pour ritalie elle-même. A leur avis, le danger était 
bien moindre de la part des Perses que de celle des 
Germains. Les peuples d*Orient, séparés de Tltalie 
par une grande étendue de terre et do mer, entendent à 
peine parler de cette contrée, tandis que les nations 
d'Illyrie, resserrées dans un étroit espace, et n*occu- 
pant qiCune faible partie du territoire de Tempire, 
rendent les Germains limitrophes et tout-à-fait voi- 
sins de ritalie. L*empereur ordonna donc le départ, 
non sans regret et sans chagrin, mais parce que la 
nécessité Ty forçait. Il laissa le nombre de troupes 
qu'il crut sufBsant pour la défense des rives romai* 
nés , fortifia avec soin les camps, les citadelles, en 
compléta les garnisons, et se mit lui-même en marche 
pour la Germanie avec le reste de son armée. Il fit 
la route en grande hflte, et se trouva bientôt sur les 
bords du Rhin. Là il acheva tous ses préparatifs 
pour la guerre de Germanie. II fil couvrir le fleuvo 
de bateaux qui, joints ensemble, devaient offrir à 
ses soldats un passage facile. Les deux plus grands 
fleuves du Nord, le Rhin et le Danube, coulent Tun 
dnns la Germanie, Tau tre en Pannonie; pondant Tétc, 



21 G IIÉRODIEN. 

ils sont navigables, à cause de la profondeur et de 
la largeur de leur courant ; mais pendant Thivcr, 
gelés par la rigueur du froid, on les traverse à che?al 
comme une plaine. L*eau de ces fleuves, auparavant 
si limpide , durcit alors jusqu*au fond, et acquiert 
tant de solidité que, non-seulement elle résiste à la 
corne du cheval et au pied de i^homme, mais ceux 
qui veulent s'en procurer viennent avec des haches 
et des coignéos, en guise diurnes et d'amphores^ la 
brisent, et emportent dans leurs mains, comme une 
pierre, cetlo eau qu'ils ont puisée sans vase. Telle est 
la nature de ces fleuves. 

XVI. Alexandre avait dans son armée beaucoup 
de Maures et un grand nombre d'archers qull avait 
emmenés avec lui d'Orient; les uns venaient du 
pays des Osroéniens , les autres étaient des Parthes, 
qui avaient déserté leurs drapeaux, ou que Tap- 
pàt de l'or avait engagés a le suivre comme auxi- 
liaires. Il formait ces troupes, songeant à les opposer 
aux Germains. Ce sont en efTet celles qui leur sont 
le plus redoutables. Les Maures lancent à une grande 
distance leursjavelots; ils se précipitent sur Tennemi, 
puis reculent avec une extrême agilité; les archers 
dirigent de loin, comme sur un but assuré, leurs 
flèches sur les têtes nues, sur les corps élevés des 
barbares. SouvenllesGermainss'élançaient pour corn- 
Jbattre de pied ferme 3 ils engageaient une lutte opi- 



LIVRE SrXIÈME. 217 

nifltre, et soufent se montraient égaux aux Romains. 
Telle était la position des choses. Alexandre, cepen- 
dant, prit le parti d*envoyer aux Germains une dé- 
putation et de traiter avec eux de la paix. Il leur 
promettait de leur fournir tout ce dont ils auraient 
besoin, et de ne pas épargner Tor pour les satisfaife. 
C*est par cet appât surtout que se laissent prendre 
les Germains, extrêmement avides d^argent, et yen* 
dant toujours pour deTor la paix aux Romains. 
Alexandre s'efforçait donc d'acheter d'eux la tran- 
quillité et une alliance , plutdt que de courir les 
chances d'une guerre. 

XVII. Hais ses soldats supportaient avec peine 
qu'on leur opposât de vains retards et que l'empe- 
reur, loin de montrer au(5un zèle, aucun empresse- 
ment pourla guerre, s'occupât uniquementde courses 
de chars et de plaisirs, lorsqu'il aurait dû poursuivre 
les Germains et tirer vengeance de leurs premiers 
outrages. Il y avait dans l'armée un chef nommé 
Haximin, né, disait-on, dans la partie la plus reculée, 
la plus barbare de la Thrace, et dans un simple vil- 
lage. Il avait d'abord gardé les troupeaux dans son 
enfance ; puis dans la vigueur de l'âge, sa taille élevée 
et sa force le firent entrer comme soldat dans la ca- 
valerie. Peu à peu, comme si la fortune l'eût con- 
duit par la main, il passa par tous les grades, et se 
vit confier le commandement des armées et le gou- 

UKROOIEN. 19 



218 HÉIODIEH. 

vemement des provinces. Alexandre, en considénh 
tion de cette longue expérience que Maximin afait 
acquise de Part militaire, Tavait rois à la tète de toutes 
les nouvelles levées, pour les exercer, les rendre 
propres à la guerre. Remplissant avec le plus grand 
zèle remploi qu*oa lui avait confié, il se concilia la 
vive afTection des soldats, qu'il ne se bornait pas à 
instruire de ce qu'ils devaient faire, mais auxquels 
il donnait lui-même l'exemple dans tous leurs tra- 
vaux. Aussi n'étaient-ils pas seulement des élèves, 
mais des émules qui se proposaient son courage 
pour modèle. Il sut encore les attacher à sa personne 
par des présents, par des égards de toute espèce. Au- 
tant ces jeunes soldats, dont le grand nombre était 
composé surtout de Pannoniens, se montraient char- 
més du courage de Maximin, autant ils témoignaient 
do mépris pour Alexandre, qui, disaient-ils, était sou- 
mis aux volontés de sa mère, abandonnait à l'autorité 
etauxcoprices d'une femme la direction des affaires, 
et conduisait lui-môme la guerre actuelle avec tant 
de mollesse et de timidité. Ils se rappelaient mutuel- 
lement à la mémoire les malheurs causés en Orien' 
par son indolence ; ils se demandaient entre eux e 
qu'il avait fait de courageux et de viril depuis son er 
trée en Germanie. Naturellement portés d'ailleurs a/ 
choses nouvelles, lassés du règne présent, dont lak 
gue durée leur était à charge, et qui ne leur rapf 
tait plus rien , car toutes les munificences du pr 



LIVRE SIXIÈME. 219 

étaient épuisées; confaiocus qae le nouveail règne 
qu'ils se préparaient serait aussi profitable à leur cu- 
pidité que cher à Tambition et aux vœux de rbomme 
qui le recevrait contre toute attente , ils résolurent 
de renverser Alexandre elf de déclarer «empereur et 
Auguste » Haximin, leur compagnon d'armes, leur 
camarade de tente, que son expérience et son cou- 
rage rendaient si propre à la guerre actuelle. Ils se 
rassemblent donc en armes dans leur camp de ma- 
nœuvres ; Haximin survient et arrive au milieu d'eux 
comme pour les exercices accoutumés, et alors, soit 
qu'il fût étranger à cet événement, soit qu'il l'eût 
préparé d'abord dans le silence, ils le couvrent de la 
pourpre impériale, et le proclament empereur. Haxi- 
min refuse d'abord ; il rejette la pourpre qu'on lui 
ofTre ; mais, les voyant insister le fer à la main, et le 
menacer de la mort, il préfère le danger de l'avenir 
au péril présent, et se résigne à l'hqpneur de la cou- 
ronne: depuis longtemps d'ailleurs^ disait-il^ des ora- 
cles, des songes lui avaient fréquemment aivioncé 
une telle fortune. Il proteste toutefois que ce n'est 
ni de son gré, ni de sa propre volonté, qu'il reçoit 
Tempire, mais pour obéir à la volonté des soldats ; 
il leur recommande en même temps de soutenir par 
une exécution prompte ce qu'ils ont résolu de faire ; 
de prendre leurs armes, de marcher sans délai vers 
Alexandre, avant qu'il fût instruit, et de devancer le 
bruit de leur révolte. Il fallait effrayer les soldats quL 



220 HÉRODIEH. 

Tentouraient et les gardes de sa personne, les ame- 
ner à un consentement par la persuasion, ou les con- 
traindre facilement par la force et par la surprisa 
d'une attaque inattendue. 

XVIII. Quand il eut tout à fait exalté leur dévoue- 
mont et leur ardeur, doublé leur ration de fivres, 
prorais à leur cupidité des sommes immenses, de ma- * 
gnifiques largesses, et accordé le pardon de toute 
peine afflictive et infamante, il les conduisit au dan- 
ger. Le lieu où campait Alexandre avec ses troupes 
ne se trouvait qu'à peu de distance . Lorsqu*on vint an- 
noncer à Alexandre ce mouvement de Haximin, 
frappé d'un grand trouble, épouvanté de cette 
nouvelle imprévue, il s'élança de la tente impériale 
comme un furieux, pleurant et tremblant tout à la 
fois. Tantôt il accusait Maximin , l'appelant ingrat 
et perfide, énumérant tous les bienfaits dont il l'avait 
comblé ; tantôt il reprochait aux jeunes soldats d'a- 
voir, sans motifs et au mépris de tous leurs serments, 
formé cet audacieux complot; il promettait d'accor- 
der tout ce qu'on lui demanderait, de faire dans le 
gouvernement toutes les réformes qu'on pourrait 
exiger delui. Les soldats de sa garde poussent ce jour- 
là en son honneur des acclamations inaccoutumées» 
et le reconduisent j usqu'à sa tente, en lui promettantde 
le défendre de toutes leurs forces. La nuit se passe, 
et au point du jour, on vient lui annoncer que Maxi- 



LlVilE SIXIÈME. 221 

luin approchOy qu'on voit au loin se soulever des 
tourbillons de poussière, qu'on entend les cris d'une 
grande multitude qui s'avance. Alexandre sort de 
nouveau dans la plaine, convoque ses soldats et les 
supplie do « combattre pour sa défense , de sauver un 
prince qu'ils ont élevé eux-mêmes, et qui, pendant 
quatorzeans derègne, noleurapointdonnéle moindre, 
sujet de plainte. » Après les avoir ainsi excités tous 
à la compassion et à la pitié, il leur ordonne de s'ar- 
mer, de sortir du camp pour repousser i'attaque. Les 
soldats promettent d'abord ; mais peu à peu ils se 
retirent, ils refusent de prendre les armes. Quelques- 
uns même demandent la tête du préfet du prétoire 
et des autres favoris d'Alexandre, sous prétexte qu1ls 
sont les vrais auteurs de cette trahison. D'autres 
i^prochent à sa mère sa cupidité, les trésors qu'elle 
cache à tous les yeux ; ils Taccuscnt d'avoir attiré 
sur Alexandre, par son excessive avarice, par ses éco- 
nomies sordides, la haine dô l'armée entière. Usres-. 
tèrent pendant quelque temps inoimobiles à pousser 
ces confuses clameurs. Mais quand les soldats de 
Haximin se trouvèrent en vue de ceux d'Alexandre, 
quand ils exhortèrent leur^ compagnons à aban- 
donner une femme avare et un enfant pusillamine, 
esclave de sa mère, à se ranger sous les drapeaux 
d'un homme brave et expérimenté, d'un compagnon 
d'armes qui avait passé sa vie dans les camps et dans 
les travaux guerriers; obéissant à la voix de leurs 

19. 



222 HÉRODIEX. 

frères, ils quittent Alexandre, se joignent à .«^.«««y 
et ce chef est proclamé empereur par toute l*armée. 
Cependant Alexandre» tremblant et à demi mort» re- 
tourne avec peine à sa tente. Use jette dans le sein de 
sa mère, et là, dit on, pleurant, Taccusant d'être la 
seule cause du sort qu'il éprouve, il attend son meur- 
trier. Haximin, salué Auguste par toute Tarmée , en- 
voie un tribun et quelques centurions pour tuer 
Alexandre, sa mère et tous ceux de sa suite qui pour- 
raient opposer quelque résistance. Ces'oCBciers arri- 
vent, et, se précipitant dans latente, tuent Tempereur, 
Hammée, et tous les courtisans qu'ils croient les amis 
et les favoris du prince. Quelques-uns, qui parvien- 
nent à fuir et se cacher, n'échappent à ce massacre 
que pour un temps -, car, peu après, Haximin les fit 
tous saisir et égorger. Telle fut la fin d'Alexandre et 
de sa mère, après qu'il eut régné quatorze ans, sans 
exciter parmi ses sujets aucune plainte, et sans ré- 
pandre de sang. Il fut pur, en effet, de tout meurtre, 
de toute cruauté, de toute action injuste , toujours 
porté à l'humanité et à la bienfaisance. En un mot, 
le règne d'Alexandre mériterait d'être loué sans res- 
triction, si la cupidité, si l'avarice sordide de sa mère 
n'eussent fait rejaillir sur lui une tache d'infamie. 



LIVRE VII. 



I. Nous avons consacré le livre précédent h la vie 
d* Alexandre, et nous avons raconté sa mort après un 
règnede quatorze ans. Haximin, parvenu à rempire, 
changea totalement la face des choses : il usa de son 
pouvoir avec violence, avec une rigueur qui inspira 
l'effroi. Il s'efforça de faire succéder partout au gou- 
vernement le plus doux et le plus modéré toutes les 
cruautés de la tyrannie. Il était poussé à ces excès 
par la conscience de son origine obscure, par Tidéô 
que, le premier, il avait été élevé de la condition la 
plus abjecte à une si haute fortune. Il n'était pas 
moins barbare de caractère et de mœurs que de na- 
tion. Il avait conservé ces inclinations sanguinaires, 
naturelles à son pays et à son climat, et mettait tous 
ses soins à affermir son règne par la cruauté, crai- 
gnant toujours qu*il ne fût un objet de mépris pour 
les sénateurs et pour tous ses sujets, et qu*ils son- 
geassentmoinsàsonélévation présente qu'aux laugos 
grossières de son berceau. En effet, on répandait 
partout ce bruit déshonorant pour sa vanité, qu'a- 
près avoir gardé les troupeaux dons les montagnes 
de la Thrace, et s'être enrôlé, à cause de sa haute 

223 



22i UERODIEN. 

* 

Stature et desaforce corporelle» dans Tobscure milice 
de ces contrées, la fortune Tavait conduit comme par 
laroainjusqu^au trdnedeRome. Haximin commença 
par éloigner tous les amis qui entouraient Alexandre, 
et les conseillers qu*on lui avait choisis dans le sé- 
nat ; il renvoya les uns à Rome, écarta les autres en 
leur confiant des charges lointaines. Il déskait être seul 
à l'armée ; il voulait qu*il n*y eût autour de lui per-> 
sonne qui se crût supérieur à lui par la conscience d*une 
naissance illustre. Il voulait , comme du haut d'une 
citadelle inexpugnable, sansqu^il y eûtensa présence 
aucun homme à qui il fût obligé de témoigner du 
respect, se livrer à son aise à tous les actes du desr 
potisme. Il chassa de la cour impériale tous les of* 
ficiers qui avaient été au service d'Alexandre pen- 
dant tant d'années, et fit périr la plupart d'entre eux, 
les soupçonnantde complots, car il savait qu'ils pleu- 
raient la mort de leur maître. 

n. Hais une oircrastance nouvelle vint stimuler 
encore sa cruauté naturelle et augmenter sa fu- 
reur contre tous les Romains : ce fut la décou- 
verte d'une conjuration tramée contre ses jours, et 
dans laquelle avaient trempé beaucoup de centu- 
rions et le sénat tout entier. Il y avait un patri- 
cien, personnage consulaire, nommé Magnus. Ce 
fut lui qu'on dénonça à Haximin comme ras- 
semblant contre lui des forces, et comme solli- 



LIVRE SEPTIÈME. « 225 

citant les soldats de transférer l*empire sur sa tête. 
Telle devait être, disait<-on , la roarolie du com« 
plot. Hnxinain, après avoir fait jeter un pont sur lo 
Rhin^ était sur le point de s'avancer contre les Ger-* 
mains ; car, dès qu'il eut pris en main le pouvoir, il 
s'était vivement occupé de la guerre. Comme on 
semblait l'avoir choisi pour le trtoe à cause de sa 
taille élevée, do sa force guerrière et de son expé- 
rience dans le métier des armes, il voulait confirmer 
sa réputation et l'opinion qu'avaient conçue de lui 
les soldats ; il voulait prouver en même temps qu'on 
avait eu raison d'accuser l'indolence d'Alexandre 
et sa timidité dans la guerre. Aussi ne cessait-il de 
former et d'exercer ses soldats. Lui-même, toujours 
sous les armes, animait par son exemple et par ses 
discours le zèle de son armée. Le pont était donc 
achevé, etMaximin allait passer le fleuve pour atta- 
quer les Germains. On disait que Magnus avait en- 
gagé un grand nombre de soldats, les meilleurs de 
toute l'armée, et surtout ceux auxquels étaient con-» 
fiées la garde et la conservation du pont, à le détruire 
aussitôt queHaximin l'aurait passé, afin de le livrer 
aux barbares, tout moyen de retour lui étant enlevé. 
Ce fleuve est en eflet très-large et d'une profondeur ex- 
trême, et Maximin n'eût jamais pu revenir sur ses pas, 
ne trouvant sur la rive ennemie aucune embarcation 
qui pût suppléer à la rupture du pont. Tel était lo 
bruit sur ce complot, soit que l'accusation fût fondée. 



S26 HÉftODlEN. 

soit qu*elle fût supposée par Tompereur. 11 serait 
diflicile de rien afTirmer sur ce sujet, car Taffaire ne 
donna lieu à aucune enquête. Haximin n'accorda 
pas même aux accusés la faveur d'un procès, ni la 
liberté de la défense; mais, ayant fait saisir sur-le- 
champ tous ceux sur qui tombaient ses soupçons, il 
les Ot périr sans en épargner un seul. 

III. Une révolte vint aussi à éclater parmi les ar- 
chers Osroéniens. Ces soldats, qu'affligeait vivement 
la mort d'Alexandre , ayant rencontré un des anciens 
amis de ce prince, personnage consulaire (il se nom- 
mait Quartinus, et Maximin l'avait renvoyé de l'ar- 
mée), le saisirent, et malgré lui, sans qu'il fût pré- 
venu de rien, le placèrent comme chef à leur tête. Ils 
le revêtirent de la pourpre, portèrent le feu devantlui, 
lui rendirent des honneurs dont il sentait le danger, 
et rélevèrent à l'empire malgré sa résistance. L'in- 
fortuné, pendant qu'il dormait dans sa tente, fut lâche- 
ment attaqué de nuit , et tué par celui qui demeu- 
rait avec lui, par un homme qu'il croyait son ami 
et qui était l'un des anciens chefs des Osroéniens. Il se 
nommait Hacédo et avait été l'un des partisans, l'un 
des auteurs de l'élévation de Quartinus à l'empire et de 
la révolte des archers. Sans avoir contre Quartinus 
aucun motif d'inimitié ou de haine, il tua celui qu'il 
avait élevé de force au trône, ot qu'il avait sollicité 
vivement d'accepter l'empire. Pansant faire à Maxi- 



LIVRE SEPTIÈME. 227 

min ie i>lus magnifique et le plus agréable présent, 
il lui porta la tête du malheureux qu'il avait égorgé. 

IV. Hais Tempereur, quoique charmé de cette ac- 
tion, qui le délivrait d'un homme en qui il voyait un 
ennemi, trompa les grandes espérances du meurtrier, 
qui s'attendait à une récompense brillante, et le fit 
périr, pour le punir d'avoir été Fauteur de la sédi- 
tion, d'avoir tué celui qu'il y avait entraîné par force 
et de s'être montré sans foi envers un ami. Ces évé- 
nements portèrent à une violence et à une cruauté 
nouvelles le caractère naturellement féroce de Mazi- 
rain. Ce pnnce était terrible par son seul aspect; 
on n'eût trouvé personne, ni parmi les athlètes grecs, 
ni parmi les plus belliqueux des barbares, qui lui 
fût comparable pour la taille et pour la vigueur. 

V. Quand il eut achevé tous ses préparatifs, il prit 
avec lui toute son armée, traversa le pont sans crainte 
et se livra tout entier à la guerre contre les Germains. 
Il emmenait avec lui une multitude immense de sol- 
dats, et presque toutes les troupes de Tempire ro- 
main, ainsi qu'un grand nombre d'archers maures, 
d'Osroéniens et d'Arméniens. Les uns étaient sujets 
de l'empire, les autres amis et alliés. Il avait aussi 
des Parthes que l'argent avait entraînés à la déser- 
tion, ou qui avaient été pris à la guerre et con- 
traints de servir les Romains. Cette nombreuse 



238 IIÉRODIElf. 

armée avait clé rassemblée d*abord par Alexandre, 
mais accrue par Haximin et formée par lui au ser- 
vice militaire. Les Maures armés de javelots et les 
archers semblent surtout propres à combattre les Ger- 
mains, parce qu'ils savent fondre sur eux brusque- 
tnenXy à l'improviste, et se replier avec tout autant 
de rapidité. Entré sur le territoire ennemi, Maximin 
parcourut une grande étendue de pays sans trouver 
de résistance : les barbares s*étaient retirés devant 
lui. Il dévasta toute leur contrée.Cétait précisément 
l'époque où les blés sont mûrs ; il incendia les bourgs 
et les livraau pillage deses soldats. Lefeu dévore avec 
une extrême facilité les villes de Germanie et toutes 
les habitations de ces barbares : car ils manquent de 
pierres et de briques, mais ils ont des forêts très-four- 
nies d*arbres ; aussi, dans cette grande abondance 
de bois, ils se construisent des espèces de cabanes avec 
des planches rapportéeset jointes ensemble. Maximin 
s'avança fortavant et dans tous les sens, ravageant tout 
le pays, commenous Tavons dit plus haut, emmenant 
un immense butin, et abandonnant à ses soldats les 
troupeaux qu'ils rencontraient sur leur passage. Les 
Germains, après avoir quitté les plaines et tous 
les lieux dépouillés d'arbres , s'étaient cachés dans 
les bois, et se maintenaientàl'entour de leurs marais, 
pour y combattre et pour y manœuvrer avec avan- 
tage. L'épaisseur des arbres devait en effet * les 
préserver des traits et des javelots de l'ennemi, et 



LIVRE SEPTIÈME. 229 

la profondeur des marais offrait aux Romains do 
grands dangers à cause de leur ignorance des lieux^ 
tandis que, connaissant eux-mêmes par expérience 
les endroits impraticables et les endroits sftrs, ils les 
traversaient facilement, plongés dansTeau jusqu'aux 
genoux. Les Germains sont d'excellents nageurs^ 
car ils ne se baignent que dans Teau des fleuves. 

VI. Ce fut donc principalement dans ces lieux que 
les engagements se livrèrent, et ce fut là que Tem* 
pereur commença la guerre avec une brillante valeur. 
Les Germains, dans leur fuite, s'étaient retirés dans un 
de leurs marais -, les Romains hésitaient à y entrer 
pour les poursuivre ; Maximin le premier y lance son 
cheval, quoiqu'il iùt plongé dans Peau jusqu'au-des- 
sus du ventre» et tue les barbares qui lui résistent. 
Le reste de l'armée, craignant de livrer son empe- 
reur qui combat pour elle, ose à son tour pénétrer 
dans le marais ; un grand nombre d'hommes périt 
de part et d'autre; l'armée romaine éprouva des 
pertes, mais presque tous les barbares qui avaient 
pris part à ce combat furent taillés en pièces, grflce 
au courage impétueux de Maximin. Le marais fut 
rempli do cadavres, et le lac rougi de sang offrait 
rimaged'un combat naval au milieu d'une armée de 
terre. 

VH. Maximin no se contenta pas d'annoncer par 

20 



330 nÊRODiEV. 

une lettre au sénat et au peuple romain cette bataille 
et ses propres hauts faits, mais il les fit peindre dans 
un grand tableau et exposer devant le sénat, afin que 
les Romains pussent, non-seulement approndre ses 
exploits, mais les voir. Le sénat, dans la suite, fit en- 
lever ce tableau, ainsi que tous les autres monuments 
qu*on avait érigés en TbonneurdeMaximin. D^autres 
combats se livrèrent encore, auxquels il prit toujours 
la part la plus active, et qui fournirent de nouvelles 
occasions de louer sa valeur infatigable. Ayant fait 
prisonniers un grand nombre de barbares et conquis 
de riches dépouilles aux approches de Thiver^ il re- 
tourna en Pannonie. Il s'arrêta à Sirmium, la plus 
grande ville de cette province^ et prépara tout pour 
faire au printemps une nouvelle irruption en Germa- 
nie. Il menaçait les barbares (ei semblait devoir 
exécuter sa menace) de soumettre toute la Germa- 
nie jusqu'à TOcéan. 

VllI. Tel était Maximin dans la guerre; et il se se- 
rait élevé jusqu'à la gloire, s'il n'eût été trop cruel et 
trop terrible pour ceux qui Tentouraient et pour tout 
son peuple. A quoi servait la destruction des bar- 
bares, si de nombreuses exécutions ensanglantaiout 
Rome et les provinces? Était-ce un avantage pour 
Tempire qu'il fit sur les Germains tant de butin et 
de prisonniers, lorsqu'il dépouillait les Romains et 
qu'il enlevait la fortune de ses sujets? On accordait 



LIVRB SEPTIÈME. 231 

toute licence aux délateurs y ou plutdt on les en- 
.courageait à calomnier les citoyens,. à remonter, s'il 
le fallait, jusqu'aux aïeux pour accuser les descen- 
dants, àsoulever des procès ignorés, ou qui n'ayaient 
jamais existé. Il suffisait d'être appelé en justice par 
un délateur, pour sortir de sa maison vaincu d'avance 
et dépouillé de tous ses biens. Chaque jour on pou- 
vait voir réduits à la mendicité des hommes qui, la 
veille, vivaient dans l'opulence. Telle était l'insa- 
tiable cupidité d'une tyrannie qui donnait pour pré- 
texte à ses exactions les largesses continuelles qu'il 
fallait faire aux soldats. Maximin prêtait à toutes les 
calomnies une oreille facile; il ne tenait nul compte 
de l'flge ou du rang. Bien souvent sur l'accusation la 
plus faible, lapluslégère, il faisait saisir des gouver- 
neurs de provinces ou des commandants d'armée, 
personnages qui avaient exercé la dignité consulaire 
et qu'entourait la gloire de leurs anciens trophées ; 
il ordonnait qu'on les emmenât seuls^ sans suite, sur 
des chariots, qu'on les fit voyager le jour etlanuit pour 
les conduire ainsi d'Orient, d'Occident ou du Midi 
(selon le lieu de leur résidence) enPannonie, où il 
demeurait alors. Après les avoir accablés de mauvais 
traitements et d'outrages, il les punissait de l'exil ou 
de la mort. Tant que Maximin ne se conduisit ainsi 
qu'envers quelques particuliers, et que ces malheurs 
ne s'étendirent pas au delà du cercle de leur s familles, 
les habitants des villes et ceux des provinces n en 



232 HÉBODIEN. 

furent que médiocrement touchés. Le peuple, eneflist, 
ne s^occupe guère du malheur des puissants et des 
riches ; souvent même, sa malignité, sa méchancelé 
s'en réjouit, tant il porte envie à la puissance et à la 
fortune. 

IX. Hais quand Haximin eut réduit à la pauvreté 
la plupart des familles illustres (ce qui lui paraissait 
peu de chose et necontentait nullement son avarice), 
il passa aux propriétés publiques, et détourna pour 
lui-même les trésors des villes, destinés soit à Tachât 
du blé, soit aux besoins du peuple , soit aux théâtres 
ou aux fôtes ; bientôt les trésors des temples, les sta- 
tues des dieux et des héros, les monuments élevés 
aux frais publics et destinés à Tembellissement des 
villes, les matières propres à fabriquer de la monnaie, 
tout futconfisqué à son profit. Ces déprédations pion- 
gèrent le peuple dans Taffliction la plus profonde ; 
la douleur publique éclatait de toute part à la vue de 
ces villes dépouillées et comme prises d'assaut, sans 
qu^il y eût de guerre ni d^ennemis. On vit môme des 
citoyens , les mains tendues vers le ciel, veiller à la 
garde de leurs temples, prêts à se faire tuer et à tom- 
ber au pied des autels, plutôt que d*étre témoins du 
pillage de leur ville natale. L'esprit du peuple parut 
animé d'une grande effervescence danâ les villes 
comme dans les provinces. Les soldats eux-mêmes 
ne supportaient qu'avec peine les excès de Tempe- 



LIVRE SEPTIÈME. 233 

reur ; ils se voyaient exposés h la haine de leurs pa- 
rents j de leurs concitoyens, qui leur reprochaient 
d*étre la cause de toutes les violences'de Maximin. 
Tels étaient les motifs, trop légitimes, qui poussaient 
les peuples à la haine et à la défection ; chacun adres- 
sait ses prières au ciel et invoquait les dieux outra- 
gés ; mais personne n'osait donner le signal de la ré- 
volte. Enfin, lorsque la troisième année du règne de 
Maximin venait de s'accomplir, les Libyens, saisis- 
sant un frivole et léger prétexte (c'est toujours ainsi 
que les tyrannies s'écrçulent), prennent les premiers 
les armes, et se décident à une révolte ouverte. Voici 
quelle fut la cause de ce mouvement. 

X. Un procurateur administrait la province de 
Carthage de la manière la plus tyrannique ; il miilti- 
pliait avec une extrême cruauté les condamnations 
et les amendes, désirant se faire valoir auprès de 
Maximin ; car ce prince chérissait ceux qu'il savait être 
d'un caractère conforme au sien ; et s'il se trouvait 
encore quelques hommes probes dans le maniement 
des finances (ce qui arrivait bien rarement), comme 
ils avaient toujours devant les yeux l'image du dan- 
ger et qu'ils connaissaient la cupidité de l'empereur» 
ilssevoyaientcontraintsd'imiter les autres. Ce procu- 
rateur de Libye traitait donc avec violence ses adnfinis- 
très ; il accablait surtout de condamnations quelques 
jeunes gens des familles nobles etopulentes du pays j^ 

20. 



%3h HÉRODIEN. 

il voulait obtenir d'eux sans délai le payement de fortes 
auiendes, et leur enlever le bien de tours pères et de 
leurs aïeux. Ces jeunes gens, exaspérés par cette 
conduite, lui promettent de lui payer la somme qu*il 
exige, mais demandent un délai de trois jours. Os 
forment alors une conjuration, y entraînent tous ceux 
qu*ils savent avoir éprouvé quelque injurieux- traite- 
ment, ou qui tremblent d*en éprouver à Taveuir, et 
ordonnent aux jeunes villageois de leurs terres de 
se rendre de nuit à la ville, armés de bAtons et de 
haches. Obéissant à Tordre de leurs maîtres^ ils se ras- 
semblent dans la ville avant le jour, caahant sous 
leurs vôtemenls les armes qu'ils ont apportées pour 
cette guerre improvisée. Une assez grande multitude 
se trouva ainsi réunie ; car la Libye, région très-peu- 
plée, avait surtout un nombre considérable d'agricul- 
teurs. Aux pemières lueurs de Taube, leurs jeimes 
maîtres viennent les trou ver et leur ordonnent démar- 
cher derrière eux, à la suite de leurs nombreux es* 
claves, comme s'ils faisaient partie du peuple. Ils 
leur prescrivent de ne découvrir les armes qu'ils 
portaient et de n'engager une lutte courageuse, 
que lorsqu'ils les verraient attaqués eux-mêmes, 
soit par les soldats , soit par le peuple, qui voudraient 
venger le coup qu'ils avaient médité. Ils cachent 
des poignards dans leur sein, et vont trouver le pro- 
curateur romain, comme pour traiter avec lui du 
payement de l'amende. L'attaquant alors à Timpro- 



LIVRE SEPTII^E. 236 

« 

viste , ils le frappent et le tuent, sans qu*il ait le temps 
de se défendre. Les soldats qui l'entourent, tirent 
aussitôt leur épée, et veulent venger le meurtre 
commis; alors les campagnards, découvrant leurs bâ- 
tons et leurs haches, combattent pour leurs maîtres, 
et mettent facilement en fuite leurs adversaires. L'af- 
faire ayant réussi selon leurs vœux, ces jeunes gens, 
une fois poussés au désespoir, comprennent qu'ils 
n'ont qu'un seul moyen de salut, c'est de soutenir 
leur première tentative par des actions plusliardies, 
d'associer à leur péril le gouverneur de la province ; 
et d'exciter toute la nation à la révolte. Ils savaient 
qu'elle était généralement désirée (tant Maximin ins- 
pirait de haine ),mais que la crainte l'empêchait d'é- 
clater. Accompagnés de toute la multitude, ils se ren- 
dent au milieu du jour à la maison du proconsul. 
Il se nommait Gordien, et ce proconsulat lui était 
échu dans sa vieillesse, car il touchait à sa quatre- 
vingtième année. Il avait gouverné autrefois beau- 
coup de provinces et rempli les plus importantes 
fonctions de l'Étal. Les conjurés pensaient donc qu'il 
accepterait avec joie l'empire, comme le dernier faite 
des hautes dignités dont il avait été revêtu, et que le 
sénat et le peuple romain recevraient avec transport 
pour empereur im homme illustre par sa naissance, 
et arrivé au trône après avoir passé par de nombreux 
commandements etcomme par une suite continuelle 
d'honneurs. 



s 36 UÉRODIEN. 

XI. Il se trouva que le jour où se passaient ces évé- 
nements^ Gordien était demeuré chez lui , où il se 
reposait, donnant quelque relâche à ses travaux 
et se délassant de ses occupations habituelles. Les 
jeunes conspirateurs , i*épée nue et suivis de tout 
leur cortège , se précipitent dans son palais , après 
en avoir renversé les gardes^ et le surprennent couché 
sur un lit de repos. Us l'environnent, le couvrent de la 
chlamyde de pourpre, et le saluent des acclamations 
réservées aux empereurs. Hais Gordien, effrayé d*un 
événement si inattendu ^ pensant que c'est un piège, 
un complot tramé contre ses jours , s'élance à terre 
hors du lit , et les supplie a d'épargner un vieillard 
<c dont ils n'ont reçu aucune injustice, de conserver 
« à leur prince leur fidélité et leur amour. » Comme ils 
ne cessaient de le presser , Tépée à la main , et qu'il 
restait dans la crainte et dans l'incertitude, ne con- 
naissant point ce qui s'était passé , ni la cause de sa 
situation présente , un des jeunes gens qui l'empor- 
tait sur les autres en noblesse et en éloquence , or- 
donne à ses compagnons de se taire , de se tenir en 
repos, et la main sur la poignée de son épée, parle 
en ces termes à Gordien : 

XII. « Deux périls s'offrent à toi, Tun présent» 
« l'autre à venir , l'un déjà visible, l'autre douteux 
a et incertain. Il faut que tu choisisses aujourd'hui 
« ou do passer sain et saujT de notre côté , et de te 



LIVBB SEPTIÈME. • SST 

« confier à ce bon espoir dont nous sommes tous 
<c animés, ou de périra Finstant même de notro 
« propre main. Si tu te ranges de notre parti sans 
« t'inquiéter de l'avenir, Yois quels nombreux et quels 
a légitimes motifs d^espérance : la haine qu'inspire 
« à tous Maximin , la joie d*un peuple délivré du 
<c fléau de la plus cruelle tyrannie , la gloire que tu 
« t'es acquise par tes actions passées, la renommée 
« brillante dont jouit ton nom auprès du sénat et 
a du peuple romain, et les honneurs dont tu as été 
tt continuellement revêtu. Si au contraire tu repous- 
c ses notre d(/knande, situ ne conspires pas avec 
« nous, ce jour sera le dernier de ta vie. Nous péri- 
c rons nous-mêmes , s*il le faut , mais après t*avoir 
« d'abord immolé ; car l'action que nous avons osé 
<c commettre est celle du dernier désespoir. Le 
« ministre de la tyrannie n'est plus; il a .subi le 
a châtiment de sa cruauté ; il est tombé sous nos 
a coups. Si tu veux nous aider, devenir le compa- 
ct gnon de nos périls , tu entreras en possession des 
<( honneurs souverains; notre action sera louée dans 
« tout l'empire et ne sera plus punie comme un 
c crime. )> 

XIII. Ainsi parla ce jeune homme, et aussitôt toute 
la foule des conjurés, ne pouvant contenir sonimpa- 
tience, et voyant tous les habitants de la ville accourus 
au bruit de l'événement, proclame Gordien empereur. 



238 uÉaoDiEN. 

Quoique celui-ci refus&t d*abord et alléguât son âge 
pour excuse, cependant^ comme il aimait la gloire, 
il se résigna sans trop de peine, préférant le danger 
de ravenir au péril présent , et dans l'extrême vieil- 
lesse ne regardant point comme une destinée si hor- 
rible de subir au besoin la mort au milieu des hon- 
neurs suprêmes. Toute la Libye fut donc bientôt en 
mouvement. Partout les habitants renversaient les 
monuments élevés à Haximin, et ornaient leurs vil- 
les des images et des statues de Gordien. Us ajou- 
tèrent une épithète au nom de ce prince , et le nom- 
mèrent, d'après eux-mêmes. Gordien V Africain; car 
c'est ainsi que les peuples qui habitent la partie 
méridionale de la Libye sont appelés dans la langue 
romaine. 

XIV. Gordien resta à Thystrum , où ces événe- 
ments s'étaient passés , pendant quelques jours en- 
core , portant le titre d'empereur et les insignes du 
rang suprême ; puis , quittant ce séjour, il se rendit 
à Carthage, qu'il savait être la ville la plus grande 
et la plus peuplée du pays , pour se conduire en 
tout comme s'il était à Rome. Cette ville, en effet, 
soit pour les richesses , soit pour le bombre des 
habitants . soit pour la grandeur, ne le cède qu'à 
Rome , et dispute le second rang à Alexandrie , ville 
d'Egypte. Toute la pompe impériale suivait le nou- 
veau prince; les soldats qui se trouvaient à Car- 



LIVRE SEPTIÈME. 239 

thage et les jeunes gens des premières familles de 
cette ville Tescortaient à Tinstar des prétoriens de 
Rome. Ses faisceaux étaient ornés de lauriers ; ce 
qui est le signe d*après lequel on distingue les 
faisceaux du prince de ceux des magistrats. On por- 
tait le feu devant lui ; de sorte que , pendant 
quelque temps, la ville des Carthaginois offrit 
Taspect, l'éclat et comme le fidèle tableau de 
Rome. 

XV. Gordien écrivit un grand nombre de let- 
tres qu'il envoya à tous les premiers citoyens de 
Rome , ainsi qu'aux membres les plus distingués 
du sénat, dont la plupart étaient ses amis ou ses 
parents. Il fit aussi un écrit public adressé au 
sénat et au peuple romain , dans lequel il annonçait 
le choix unanime que les Africains avaient fait 
de sa personne, el où il accusait en même temps la 
cruauté de Haximin , sachant à quel point elle était 
détestée. Pour lui , il promettait la plus grande 
douceur, punissait de Texil tous les délateurs, ac- 
cordait aux victimes de condamnations injustes le 
droit de faire réviser leurs jugements, et rappelait 
tous les exilés dans leur patrie. Il faisait espérer aux 
soldats des largesses inusitées, et au peuple des 
distributions de tout genre. Mais sa prévoyance 
songea d'abord à faire périr, avant tout , le préfet 
du prétoire, à Rome. Il se nommait Vitàlion. Gor- 



21^0 UÉROblElV. 

dien savait que ce personnage » connu par sa violence 
et sa cruauté , était très-attaché et entièrement dé- 
voué à Haximin. Craignant donc qu'il n'opposftt à 
ses projets une vive résistance, et que, par la terreor 
qu'il inspirait, iln'empêcbAtle peuple de se déclarer 
pour lui , il envoya à Rome le questeur de la pro- 
vince, jeune homme d*ud caractère audacieux, 
dans toute la force, dans toute la vigueur de T&ge, 
et jaloux d'exposer ses jours pour lui ; il lui donne 
quelques centurions et quelques soldats. Il leur 
remet des lettres cachetées , dans une double ta- 
blette, telles que sont les dépêches intimes et 
confidentielles que Ton envoie aux empereurs. Il 
leur prescrit d'entrer à Rome avant le jour, d'aller 
trouver sur-le-champ Vitalieh , déjà occupé à rendre 
la justice , et lorsqu'il serait retiré dans la chambre 
du tribunal où il examinait et parcourait seul les 
rapports secrets qui lui paraissaient de nature à in- 
téresser la sûreté de rÉtat. Ils devaient lui annoncer 
« qu'ils apportaient des dépêches secrètes pour 
« Maximiij; qu'ils avaient été envoyés pour cet 
« objet, qui touchait vivement le salut de l'empire. » 
Ils devaient ensuite témoigner le désir de l'entrer 
tnnir en particulier, et de lui faire quelques confi- 
dences spéciales dont on les avait chargés; puis, 
pendant qu'il serait occupé à reconnaître le cachet 
dos dépêches^ s'approcher de lui comme pour lui 
parler, ot le tuer avec les poignards qu'ils tiendraient 



LIVKE SEPTIÈME. 241 

cachés dans leur sein. Tout se passa comme Tayait 
ordonné Gordien. La nuit durait encore ( car Vita- 
lien avait coutume de sortir avant le jour) lors- 
qu'ils allèrent le trouver en particulier, et avant 
qu'il y eût foule au tribunal. Les uns en effet n'é- 
taient pas venus encore; les autres, après avoir pré- 
senté leurs salutations à Vitalien , s'étaient retirés 
avant que le jour eût paru. Tout était donc tranquille 
encore , et un petit nombre de personnes seulement 
se trouvaient devant la chambre du tribunal , lors- 
que les envoyés de Gordien-, en déclarant ce que 
nous avons dit plus haut , se firent facilement in- 
troduire près de Vitalien. Ils lui présentent leurs 
lettres , et pendant qu'il fixe ses regards sur le ca- 
chet , ils découvrent leurs poignards , Ten frappent 
et lé tuent ; puis, tenant leurs armes à la main , ils 
s'élancent du tribunal; ceux qui étaient présents 
se retirèrent épouvantés , pensant qu'un ordre de 
Haximin avait ordonné cette mort ; car. il en agissait 
souvent ainsi môme envers ceux qui lui semblaient 
le plus chers. Les conjurés se rendent ensuite au 
milieu de la voie sacrée, publient la lettre de Gor- 
dien au peuple , vont remettre au consul et aux 
autres personnages les dépêches dont ils sont por- 
teurs , et répandent partout le bruit que Maximin a 
été tué. A ces nouvelles , le peuple court comme 
en démence dans tous les quartiers de la ville. 
Toute multitude est légère et portée aux change^ 

21 



2k% HÉRODIEN. 

ments; mais le peuple romain, si nombreux, si 
immense, compose d'hommes de toutes natknSy 
est surtout d'une grande et facile mobilité d'es- 
prit. 

XVI. Toutes les statues, toutes les images de 
Haximin, tous les monuments qu'on lui avait élevés 
sont mis en pièces. Cette haine, que la crainte ca- 
chait auparavant au fond des cœurs, devenue libre 
et sans danger, éclate dans toute sa violonee. Le 
sénat se rassemble, et, avant de rien savoir de po- 
sitif sur Maximin , rassuré par le présent contre 
l'avenir, décerne à Gordien et à son fils le titre 
d'Augustes , et décrète que tous les honneurs rendus 
à Maximin seront abolis. Les délateurs, et tous 
ceux qui avaient porté quelque accusation, prirent la 
fuite, ou furent tués par ceux qu'ils. avaient persé- 
cutés. Les procurateurs et les juges qui avaient 
été les ministres de la cruauté du prince furent 
traînés par le peuple à travers la ville et jetés 
dans les égouts. Mais il y eut aussi un grand nombre 
d'hommes innocents enveloppés dans ce massacre. 
On assassinait ses créanciers, ceux qu'on avait 
eus pour adversaires dans un procès, ceux enfin 
contre qui on avait le plus léger motif de haine ; 
on pénétrait subitement dans leur maison;. on les 
injuriait comme délateurs; on les dépouillait, on 
les égorgeait : au nom d'une prétendue liberté, 



LIVRB SEPTIÈME. 24^3 

au milieu des apparences de la sécurité el de la 
paix, on commettait ainsi toutes les horreurs d*une 
guerre civile. Le préfet de la ville lui-même ( il se 
nommait Sabinus, et avait été plusieurs fois con- 
sul ) , pendant qu*il s'efforçait de réprimer de pa- 
reils excès, fut frappé et tué d'un coup de bâton sur 
la tête. 

XVII. Telle était la conduite du peuple ; quant au 
sénat, une fois engagé dans le péril, la terreur 
que lui inspirait Haximin lui fit tout entreprendre 
pour exciter les provinces à se détacher de lui. Des 
députations, composées des citoyens les plus irrépro- 
chables , choisis dans Tordre môme des sénateurs et 
dans celui des chevaliers, furent envoyées de tous les 
côtés , à tous les gouverneurs » avec des lettres dans 
lesquelles on leur faisait connaître les intentions 
du sénat et du peuple romain. On les exhortait à 
secourir la patrie commune et le sénat, à persuader 
aux nations Tobéissance au peuple de Rome, qui, dans 
les temps les plus reculés, avait exercé la puissance 
souveraine , et dont elles étaient les alliées et les 
sujettes depuis leurs ancêtres. La plupart des gou- 
verneurs reçurent favorablement ces députations; 
ils déterminèrent facilement les provinces à la ré- 
volte , par la haine qu'inspirait la tyrannie de Maxi- 
ipin ; ils firent périr ceux des magistrats qui se 
montraient favorables à ce prince , et se joigni- 



m UÉRODIEN. 

rent ouvertement aux Romains; d'autres, en 
petit nombre , punirent de mort, les dépuîés qui 
8*étaiont rendus auprès d'eux , ou les envoyèrent 
avec une escorte à Haximin, qui, maître de leurs 
personnes y les livra à de cruels supplices. 

XVIII. Telles étaient la situation de Rome et 
les dispositions des esprits. Toutes ces nouvelles 
jetèrent Haximin dans TafOiction et dans une 
grande inquiétude; mais il feignit.de mépriser 
ces mouvements. Le premier et le second jour, 
il resta tranquille dans son palais^ délibérant 
avec ses amis sur les mesures qu'il fallait prendre. 
Toute son armée et les habitants de la province où 
il séjournait étaient instruits de ces importantes 
nouvelles; et tous les esprits fermentaient au 
bruit d'une révolte si grave , si hardie , si inat- 
tendue. On n'osait cependant communiquer à 
personne ses pensées, ni montrer qu'on eût la 
moindre connaissance de ce qui se passait. Telle 
était la terreur qu'inspirait Maximin, auquel rien 
n'était caché , et qui faisait observer non-seulement 
les paroles et les propos de tous les citoyens, 
mais jusqu'à leurs regards et à leur physionomie. 
Le troisième jour, cependant , ayant convoqué les 
troupes dans la plaine qui se trouvait devant la ville, 
il sortit de son palais, monta sur son tribunal, 
muni d'un discours que lui avaient composé quel- 



LIVRE SEPTIÈME. ' 2Ï6 

ques- uns de ses amis , et il en flt la lecture à son 
armée : 

XIX. d Je saiSy dit-il, que je vais vous apprendre 
des choses incroyables et inattendues , mais , selon 
moi, moins dignes d'étonnement que de mépris et 
de risée. Ceux qui prennent les armes contre moi et 
contre votre valeur, ce ne sont point les Germains 
que nous avons souvent vaincus ; ni les Sarmates , 
qui nous supplient chaque jour pour obtenir de 
nous la paix. Les Perses même , qui naguère fai- 
saient de fréquentes incursions dans la Mésopotamie, 
se tiennent maintenant en repos , contents de con* 
server leur territoire , et retenus par la gloire de 
vos armes, par mon courage, dont ils ontfaitTexpé- 
rience, par mes actions, qu'ils ont appris à con- 
naître quand je commandais Tarmée sur ces rives. 
Hais ce sont les Carthaginois ( n'est^il pas ridicule 
de le dire?) , ce sont les Carthaginois qui, atteints 
d'une folie subite , ont déterminé, soit par la per- 
suasion , soit par la violence , un malheureux vieil- 
lard, tombé dans Kenfance (ki dernier âge , à jouer 
avec eux je ne sais quelle comédie de royauté. Sur 
quelle armée s'appuie leur révolte, lorsque chez 
eux quelques licteurs suffisent au service du pro- 
consul? Quelles sont leurs armes, eux qui n'ont 
que de courtes lances avec lesquelles ils combattent 
les bétes féroces? Leurs exercices guerriers sont 

21. 



2VG HÊRODIElf. 

les danses , les bons roots et les chansons. Quant 
aux événements qui sesont passés à Rome, qu'aucun 
de vous ne s'en effraye. Vitalien a péri sans doute ; 
il a été tué par surprise et par ruse; mais tous 
n'ignorez pas la légèreté , Tinconslance du peuple 
romain , son audace qui se borne à de yames cla- 
meurs. Qu'ils voient seulement deux ou trois 
hommes armés , ils vont se pousser, se fouler aux 
pieds les uns les autres ; chacun ne songera qu'à 
fuir son propre danger , sans se soucier en rien du 
péril commun. Si quelqu'un vous a fait connattre 
aussi la conduite des sénateurs y ne vous étonnei 
pas que ma vie sobre et réglée leur ait paru trop 
sévère, et qu'ils préfèrent, dans les mœurs effémi- 
nées de Gordien y des inclinations conformes aux 
leurs. Ils appellent cruauté les vertus guerrières, les 
actions glorieuses ; ils aiment les mœurs dissolues ; 
ils appellent la débauche douceur et modération; 
aussi sont-ils ennemis de mon gouvernement, trop 
actif, trop modéré; ils se réjouissent au contraire 
au seul nom de Gordien, dont vous connaissez la vie 
infâme. C'est contre de tels hommes que nous avons 
la guerre à soutenir, si l'on veut donner le nom de 
guerre à une pareille expédition. J'en suis convaincu, 
soldats, dès que nous aurons touché l'Italie, la 
plupart, nous présentant des branches d'olivier et 
leurs enfants, viendront se prosterner à nos pieds; 
les autres , frappés de terreur, fuiront lâchement* 



LIVRE- SEPTIÈME. 2^7 

Je serai maître alors de tous partager tous leurs 
biens y comme vous le serez d'en jouir en toute 
liberté. » 

XX. Après avoir prononcé ce discours, auquel 
il ajouta une foule d'invectives contre Rome et le 
sénat, débitées sans suite et sans liaison , avec -des 
gestes menaçants et une expression de physionomie 
aussi féroce que si les objets de sa colère eussent 
été présents , il ordonna le départ pour Tltalie. Il 
distribua de grandes sommes à son armée, et 
dès le lendemain même se mit en route , condui- 
sant avec lui une multitude immense de soldats et 
toutes les forces de Tempire. Il était suivi en outre 
d'un corps assez considérable de Germains, qu'il avait 
soumis par ses armes ou entraînés dans son al- 
liance et dans son amitié , et de toutes les machines 
et instruments de guerre qu'il avait emmenés en 
marchant contre les barbares. Il ne pouvait avancer 
qu'avec une extrême lenteur, à cause du grand 
nombre de chariots et de provisions qu on allait 
rassembler de toute part sur la route. Comme 
-en effet cette marche sur l'Italie avait eu lieu 
soudainement, on n'avait pu préparer, selon Tu- 
sage, tout ce qui était nécessaire à l'armée ; et il 
avait fallu organiser à la hâte et à l'improviste 
un service d'approvisionnement. Haximin résolut 
donc de faire prendre les devants à l'armée de Pan- 



242 nÉBODlEN. 

monts; mais le pouple romain , si nombreux, si 
immense, compose d'hommes de toutes nations, 
est surtout d*une grande et facile mobilité d'es* 
prit. 

XVI. Toutes les statues, toutes les images de 
Maximiti, tous les monuments qu*on lui avait élevés 
sont mis en pièces. Cette haine, que la crainte ca- 
chait auparavant au fond des cœurs , devenue libre 
et sans danger, éclate dans toute sa violence. Le 
sénat se rassemble, et, avant de rien savoir de po- 
sitif sur Haximin , rassuré par le présent contre 
l'avenir, décerne à Gordien et à son fils le titre 
d'Augustes , et décrète que tous les honneurs rendus 
à Maxim in seront abolis. Les délateurs, et tous 
ceux qui avaient porté quelque accusation, prirent la 
fuite, ou furent tués par ceux qu'ils avaient persé- 
cutés. Les procurateurs et les juges qui avaient 
été les ministres de la cruauté du prince furent 
traînés par le peuple à travers la ville et jetés 
dans les égouts. Mais il y eut aussi un grand nombre 
d'hommes innocents enveloppés dans ce massacre. 
On assassinait ses créanciers, ceux qu'on avait 
eus pour adversaires dans un procès, ceux enfin 
contre qui on avait le plus léger motif de haine ; 
on pénétrait subitement dans leur maison;. on les 
injuriait comme délateurs; on les dépouillait, on 
les égorgeait : au nom d'une prétendue liberté. 



LIVRB SEPTIÈME. 2k3 

au milieu des apparences de la sécurité et de la 
paix y on commettait ainsi toutes les horreurs d'une 
guerre civile. Le préfet de la ville lui-même (il so 
nommait Sabinus , et avait été plusieurs ibis con- 
sul ) , pendant quUl s'efforçait de réprimer de pa- 
reils excèSy fut frappé et tué d'un coup de b&ton sur 
la tête. 

XVn. Telle était la conduite du peuple ; quant au 
sénat, une fois engagé dans le péril , la terreur 
que lui inspirait Maximin lui fit tout entreprendre 
pour exciter les provinces à se détacher de lui. Des 
députations, composées des citoyens les plus irrépro- 
chables , choisis dans Tordre môme des sénateurs et 
dans celui des chevaliers, furent envoyées de tous les 
côtés , à tous les gouverneurs , avec des lettres dans 
lesquelles on leur faisait connaître les intentions 
du sénat et du peuple romain. On les exhortait à 
secourir la patrie commune et le sénat , à persuader 
aux nations Tobéissance au peuple de Rome, qui, dans 
les temps les plus reculés, avait exercé la puissance 
souveraine , et dont elles étaient les alliées et les 
sujettes depuis leurs ancêtres. La plupart des gou- 
verneurs reçurent favorablement ces députations ; 
ils déterminèrent facilement les provinces à la ré- 
Yolte , par la haine qu'inspirait la tyrannie de Haxi- 
çiin ; ils firent périr ceux des magistrats qui se 
montraient favorables à ce prince , et se joigni- 



ÉKODltK. ,1 

rent ouvertement aux Romains ; d'autres , en 
petit nombre , pmiirent de mort les députés qui 
s'étaient rendus auprès d'eux, ou les envoyèreut 
avec une escorte à Hasimin, qui, maître de leurs 
personnes, les livra àde cruels supplices. 

XVIII. Telles étaient la situation de Rome el 
les dispositions des esprits. Toutes ces nouvelles 
jetèrent Maximin dans l'affliction et dans une 
grande inquiétude; mais il feignit.de mépriser 
fies mouvements. Le premier et le second jour, 
il resta tranquille dans son palais, délibérant 
avec ses amis sur les mesures qu'il fallait prendre- 
Toute son armée et les habitants de la province où 
il séjournait étaient instruits de ces împortaiileâ 
nouvelles; et tous les esprits fermflûtaient aa 
bruit d'une révolte si grave , si hardie , si inat- 
tendue. Ou n'osait cependant communiquée i 
personne ses pensées, ni montra- qu'on eût 11 
moindre connaissance de ce qui se passut TeDs 
était la terreur qu'inspirait Maximin, auqudriœ 
n'était caché, et qui fais&it observer non-seulemoit 
les paroles et les propos de tous les citofenS) 
mais jusqu'à leurs regards el à leur physionomis. 
Le troisième jour, cependant, ayant convoqué lei 
troupes dans la plaine qui se trouvait devant la ville, 
il sortit de son palais, monta sur son tribunal, 
muni d'un discours que lui avaient composé quel- 



LIVRE SEPTIÈME. ' 2Ï6 

ques- uns de Sd8 amis , et il en flt la lecture à son 
armée: 

XIX. «JesaiSy dit-il,que je vais vous apprendre 
des choses incroyables et inattendues , mais, selon 
moi 9 moins dignes d'otonnement que de mépris et 
de risée. Ceux qui prennent les armes contre moi et 
contre votre valeur, ce ne sont point les Germains 
que nous avons souvent vaincus ; ni les Sarmates y 
qui nous supplient chaque jour pour obtenir de 
nous la paix. Les Perses même , qui naguère fai- 
saient de fréquentes incursions dans la Mésopotamie, 
86 tiennent maintenant en repos , contents de con* 
server leur territoire , et retenus par la gloire de 
▼os armes, par mon courage, dont ils ontfaitrexpé- 
rience, par mes actions, qu'ils ont appris à con- 
naître quand je commandais Tarmée sur ces rives. 
Mais ce sont les Carthaginois ( n'est-il pas ridicule 
de le dire?) , ce sont les Carthaginois qui , atteints 
d'une folie subite , ont déterminé, soit par la per- 
suasion , soit par la violence , un malheureux vieil- 
lard ^ tombé dans Uenfance (ki dernier âge , à jouer 
avec eux je ne sais quelle comédie de royauté. Sur 
quelle armée s'appuie leur révolte, lorsque chez 
eux quelques licteurs suffisent au service du pro- 
consul? Quelles sont leurs armes, eux qui n'ont 
que de courtes lances avec lesquelles ils combattent 
Tes bétes féroces? Leurs exercices guerriers sont 

21. 



2\6 HÉmOMER; 

les danges y les bons roots et les ehansons. QasDt 
eux événements qui sesont passés à Rome, qu'aucun 
de vous ne s*en effraye. Vitedien a péri sans doote ; 
il a été tué par surprise et par ruse; mais tous 
n'ignorez pas la légèreté , Tinconstance du peuple 
romain , son audace qui se borne à de taines eli^ 
meurs. Qu'ils voient seulement deux oa trois 
hommes armés , ils vcmt se pousser, se fouler aux 
pieds les uns les autres; diaGun ne sougera qfk'k 
fiiir son propre danger» sans se soucier en fiendo 
péril eommun. Si quelqu'un vous a fidt eoonaillre 
aussi la conduite des sénateurs , ne vous étonnei 
pas que ma vie sobre et réglée leur ail paru trop 
sévère, et qu'ils préfèrent, dans les mœurs effimi- 
nées de Gordien , des inclinations conformes axa 
leurs. Ils appellent cruauté les vertus guerrières, les 
actions glorieuses ; ils aiment les mœurs dissolues } 
ils appellent la débauche douceur et modération; 
aussi sont-ils ennemis de mon gouvernement, trop 
actif, trop modéré; ils se réjouissent au contraire 
au seul nom de Gordien, dont vous connaissez la vie 
infâme. C*est contre de tels hommes que nous avons 
la guerre à soutenir, si Ton veut donner le nom de 
guerre à une pareille expédition. J'en suis convaincu, 
soldats, dès que nous aurons touché Tltalie, la 
plupart, nous présentant des branches d'olivier et 
leurs enfants, viendront se prosterner à nos pieds; 
les autres , frappés de terreur, fuiront lâchement. 



LIVRE- SEPTIÈME. 2^7 

Je serai maître alors de vous partager tous leurs 
biens , comme vous le serez d'en jouir en toute 
liberté, i» 

XX. Après avoir prononcé ce discours, auquel 
il ajouta une foule d'invectives contre Rome et le 
sénat, débitées sans suite et sans liaison, avec -des 
gestes menaçants et une expression de physionomie 
aussi féroce que si les objets de sa colère eussent 
été présents , il ordonna le départ pour Tltalie. Il 
distribua de grandes sommes à son armée, et 
dès le lendemain même se mit en route , condui- 
sant avec lui une multitude immense de soldats et 
toutes les forces de Tempire. Il était suivi en outre 
d'un corps assez considérable de Germains, qu'il avait 
soumis par ses armes ou entraînés dans son al- 
liance et dans son amitié , et de toutes les machines 
et instruments de guerre qu'il avait emmenés en 
marchant contre les barbares. Une pouvait avancer 
qu'avec une extrême lenteur, à cause du grand 
nombre de chariots et de provisions qu on allait 
rassembler de toute part sur la route. Comme 
en effet cette marche sur l'Italie avait eu lieu 
soudainement, on n'avait pu préparer, selon Tu- 
sage, tout ce qui était nécessaire à l'armée ; et il 
avait fallu organiser à la hâte et à l'improviste 
un service d'approvisionnement. Maximin résolut 
donc de faire prendre les devants à l'armée do Pan- 



2fc8 HÉRODIEN. 

nonie. G*était sur ces troupes qu'il comptait le 
plus ; car elles avaient été les premières à le pro- 
clamer empereur , et elles lui promettaient d'elles- 
mêmes de s'exposer pour sa cause à tous les dan- 
gers, n leur ordonna de précéder les autres corps 
d'armée y et d'occuper au plus tôt le territQire dell- 
talie. 

XXI. Haximin, de son côté, continuaitsa marche. 
Du reste y les choses ne se passaient pas à Carlhage 
comme rayaient espéré les conjurés. Un sénateur, 
nommé Gapellien, gouvernait les Maures, sajets 
des Romains y et que l'on appelle Numides. Cette 
province était occupée par une armée , chargée de 
contenir la multitude de Maures insoumis qui l'envi- 
ronnent y et de s'opposer à leurs incursions et à 
leurs rapines. Capellien avait donc sous ses ordres 
une force militaire assez imposante. Gordien nour- 
rissait depuis longtemps contre ce gouverneur 
une vive inimitié dont un procès avait été la cause. 
Aussitôt donc qu'il eut reçu le nom d'empereur, il 
lui envoya un successeur, et lui ordonna de sortir de 
la province. Capellien, indigné de cet outrage, et dé- 
voué à Maxirain, qui lui avait confié ce gouverne- 
ment, rassemble toute son armée , l'exhorte à con- 
server à l'empereur la fidélité qu'elle lui a jurée, et 
marche sur Carthage à la tête de troupes nombreuses, 
composces de soldats braves et dans toute la force 



LIVRE SEPTIÈME. 2id 

de la jeunesse , pourvues de toute espèce d^armes , 
aguerries par une longue expérience militaire et 
parThabitude des combats qu'elles avaient eu à 
soutenir contre les barbares. 

XXII. Quand on annonça à Gordien que cette 
arméer approchait de la ville , il fut saisi d'une 
extrême terreur, et les Carthaginois furent d'abord 
troublés ; mais, pensant que c'est dans le nombre des 
combattants, et non dans la discipline d'une armée, 
qu'est placée l'espérance de la victoire , ils sortent 
tous à la fois de la ville , pour combattre Capellien. 
Quant au vieux Gordien , aussitôt , dit-on , que l'en- 
nemi fut aux portes de Carthage , il tomba dans le 
désespoir, et songeant aux forces deMaximin, ne 
voyant en Afrique aucunes troupes capables de leur 
résister, il se pendit. 

XXni. On cacha sa mort et on mit son ûls à la 
tête de Tannée. Bientôt on en vint aux mains. Les 
Carthaginois étaient supérieurs en nombre ; mais ils 
n'avaient aucune discipline, aucune connaissance 
de l'art militaire , nourris qu ils étaient dans la paix 
la plus profonde , et toujours plongés dans l'oisiveté 
des fêtes et des plaisirs ; ils manquaient d'ailleurs 
d'armes et d'instruments de guerre. Chacun avait 
emporté à la hâte, de sa maison , une petite épée , 
ou une hache, ou une de ces courtes lances dont ils 



m UÉRODIEN. 

rent ouvertement aux Romains; d'autres, en 
petit nombre , punirent de mort les députés qui 
s*étaient rendus auprès d^eux, ou les envoyèrent 
avec une escorte à Haximin, qui, maître de leurs 
personnes y les livra à de cruels supplices. 

XVIII. Telles étaient la situation de Rome et 
les dispositions des esprits. Toutes ces nouvelles 
jetèrent Haximin dans Taffliction et dans une 
grande inquiétude; mais il feignit, de mépriser 
ces mouvements. Le premier et le second jour, 
il resta tranquille dans son palais^ délibérant 
avec ses amis sur les mesures qu'il fallait prendre. 
Toute son armée et les habitants de la province où 
il séjournait étaient instruits de ces importantes 
nouvelles; et tous les esprits fermentaient au 
bruit d'une révolte si grave y si hardie , si inat- 
tendue. On n'osait cependant communiquer à 
personne ses pensées, ni montrer qu'on eût la 
moindre connaissance de ce qui se passait. Telle 
était la terreur qu'inspirait Maximin , auquel rien 
n'était caché , et qui faisait observer non-seulement 
les paroles et les propos de tous les citoyens, 
mais jusqu'à leurs regards et à leur physionomie. 
Le troisième jour, cependant , ayant convoqué les 
troupes dans la plaine qui se trouvait devant la ville, 
il sortit de son palais, monta sur son tribunal, 
muni d'un discours que lui avaient composé quel- 



LIVRE SEPTIÈME. ' 2Ï6 

ques-uDS de ses amis, et il en flt la lecture à son 
armée : 

XIX. d Je saiSy dit-il, que je vais vous apprendre 
des choses incroyables et inattendues , mais , selon 
moi, moins dignes d*étonnement que de mépris et 
de risée. Ceux qui prennent les armes contre moi et 
contre votre valeur, ce ne sont point les Germains 
que nous avons souvent vaincus ; ni les Sarmates , 
qui nous supplient chaque jour pour obtenir de 
nous la paix. Les Perses même , qui naguère fai- 
saient de fréquentes incursions dans la Mésopotamie, 
se tiennent maintenant en repos , contents de con* 
server leur territoire , et retenus par la gloire de 
vos armes, par mon courage, dont ils ont fait Texpé- 
rience, par mes actions, qu'ils ont appris à con- 
naître quand je commandais Tarmée sur ces rives. 
Hais ce sont les Carthaginois ( n'estai! pas ridicule 
de le dire?) , ce sont les Carthaginois qui, atteints 
d'une folie subite, ont déterminé, soit par la per- 
suasion , soit par la violence » un malheureux vieil- 
lard, tombé dans Uenfance (ki dernier âge , a jouer 
avec eux je ne sais quelle comédie de royauté. Sur 
quelle armée s*appuie leur révolte, lorsque chez 
eux quelques licteurs suffisent au service du pro- 
consul? Quelles sont leurs armes, eux qui n'ont 
que de courtes lances avec lesquelles ils combattent 
les béies féroces? Leurs exercices guerriers sont 

21. 



• 252 OÉRODIEX. 

à Rome , un grand trouble , une profonde douleur 
s'emparèrent du sénat et du peuple. La victoire de 
Capellien les consternait moins que la mort de 
riiomme en qui ils avaient placé toutes leurs espé- 
rances. Les sénateurs savaient bien qu'ils n^avaient 
aucun pardon à attendre de Haximin. Outro qull 
nourrissait contre eux une inimitié et une aversion 
instinctives, il avait maintenant des causes légitimes 
de les accabler de sa colère, comme des ennemis dé- 
clarés. Ils résolurent donc de se rassemblera rinstant, 
pour examiner le parti qu'il y avait à prendre; et, 
puisqu'ils se trouvaient une fois engagés dans le péril, 
de soutenir la guerre , après avoir mis à leur tète 
deux empereurs qu'ils éliraient eux-mêmes, ils 
voulurent qu ils se partageassent l'empire , dans la 
crainte que la puissance, s'affermissant encore dans 
les mains d'un seul, ne dégénérât de nouveau en 
tyrannie. Ils se rassemblèrent donc, non pas 
dans le lieu habituel de leurs séances , mais au 
temple élevé à Jupiter Capitolin, dans la citadelle 
qui domine la ville. Ils s'enfermèrent seuls dans le 
sanctuaire , comme sous les yeux de Jupiter, qui 
semblait siéger au milieu d'eux et assister à leurs 
délibérations, et choisirent deux citoyens les plus 
respectables par leur âge et par la dignité de leur 
caractère, qui furent élus, non pas à l'unanimité, 
mais à la majorité des suffrages. Ils déclarèrent 
aussitôt et créèrent empereurs Maxime et Balbin. 



LIVRE SEPTlibiK. 253 

Maxime avait eu de nombreux commandements 
militaires ; il avait été gouverneur de Rome, avait 
déployé de Inactivité dans cette fonction , et passait 
dans l'opinion générale pour un homme adroit, pru- 
dent et de mœurs sévères. Balbin^ d* une famille 
patricienne, avait été deux fois consul et avait 
administré plusieurs provinces à la satisfaction de 
tous. On lui reconnaissait plus de simplicité et de 
franchise qu'à Maxime. Conformément à Télection 
qui les avait désignés tous deux , ils furent donc dé- 
clarés Augustes^ et un décret du sénat leur décerna 
tous les honneurs réservés à la dignité impériale. 

XXVI. Mais pendant que ces choses s^ passaient 
au Capitole,le peuple, soit qu'il eût été averti par 
les amis et les parents de Gordien, soit que le bruit 
s'en fût déjà répandu au dehors , vint se placer de- 
'vant les portes, et couvrir de sa multitude immense 
la colline qui conduit au Capitole. Cette foule 
portait des pierres et des bâtons pour s'opposer 
aux décisions du sénat. Elle exigeait surtout 
l'exclusion de Maxime , qui avait montré trop de 
sévérité quand il avait été gouverneur de Rome, 
et qui avait mis beaucoup de zèle à poursuivre 
les méchants et les factieux. Aussi le peuple 
craignail-il de le voir sur le trône ; il s'oppo- 
sait à son élection, poussait d'horribles clameurs, 
et menaçait de le tuer, lui et Balbin. Il demandait 

nÉHUblEN. 22 



25i HÉRODIEH. 

qu*on élût un prince de la famille de Gordien, él 
qu'on laissât à cette famille et à ce nom le titre de 
la souveraine puissance. Balbin et Maxime font 
mettre Tépée à la main aux cheraliers et aux soldats 
qui se trouvaient à Rome, se placent au milieu 
d'eux y et essayent de sortir de force du Gapitole. 
Hais le grand nombre de bâtons et de pierres les en 
empêcha. Enfin, sur le conseil d'un de leurs parti- 
sans, ils employèrent pour calmer le peuple un heu- 
reux expédient. 

XXVII. Il y avait à Rome, un jeune enfantine 
d^une fille de Gordien , et qui portait le nom de son 
aïeul. Ils font partir plusieurs de ceux qui les en- 
tourent, avec Tordre d*apporter cet enfant. Ceux-ci| 
l'ayant trouvé qui jouait dans la maison de sa mère, 
le prennent dans leurs bras, et à travers toute la 
multitude, à laquelle ils le montrent en disant que 
c'est le petit-fils de Gordien et en l'appelant de ce 
nom , ils le portent au Gapitole. Le peuple l'accom- 
pagne de ses acclamations, et lui jette des feuilles 
et des fleurs. Le sénat déclare cet enfant César, car 
son jeune âge ne lui permettait pas encore de gou- 
verner Tempire ; la colère du peuple s'apaise aus- 
sitôt , et il permet à Maxime et à Balbin de se rendre 
au palais impérial. 

XXVIII. Dans ces cii-constances survint une catas- 



EIVBE SEPTIÈME. 255* 

trophe funeste à la ville de Rome, et qui eut pour 
cause Taudacieuse témérité de deux membres du 
sénat. Tous les sénateurs s'étaient rassemblés dans 
le lieu de leurs séances pour délibérer sur Tétat des 
choses. A cette nouvelle, les soldats que Haximia * 
avait laissés au camp ( c'étaient des vétérans qui 
avaient achevé leur temps de service , et que leur 
grand âge avait retenus à Rome) y se rendirent jus- 
que dans le vestibule du sénat, curieux d^apprendre 
ce qui s*y passait. Ils étaient venus sans armes ^ 
couverts de leur plus simple uniforme et de leur 
petite toge militaire. Ils se tenaient en dehors de la 
salle avec le reste du peuple , et ne franchissaient 
point la porte d'entrée. Mais deux ou trois de ces soU 
dats f plus curieux que les autres d'apprendre l'objet 
de la délibération , entrèrent dans la salle du sénat , 
et dépassèrent l'autel de la Victoire. Un sénateur» 
nommé Gallicanus » qui venait de quitter le consulat 
et qui était d'origine carthaginoise, et un autre qui 
avait été revêtu de la dignité de prêteur et qui se 
nommait Mécènes, frappent ces soldats, qui ne s'at- 
tendaient à rien et qui avaient leurs mains placées 
sous leurs toges , et leur plongent dans le cœur les 
poignards qu'ils portaient cachés dans leur sein. Car 
tous les sénateurs , dans l'état de trouble et de révo- 
lution où se trouvait la ville , portaient des armes » 
les uns ouvertement, les autres en secret, pour se 
défendre contre les attaques imprévues de leurs en-^ 



256 UiBODIEN. 

nemis. Ces malheureux soldats, qui, frappés subite- 
ment , n'avaient pu opposer de résistance , étaient 
donc étendus sans vie devant l'autel. Leurs compa- 
gnons, témoins de ce meurtre, épouvantés de la mort 
de leurs frères d'armes , et craignant cette multi- 
tude de peuple au milieu de laquelle ils se trouvent 
désarmés, prennent la ftiite. 

XXIX. Gallicanus alors s'élance du sénat au mi- 
lieu du peuple , lui montre son poignard , sa main 
teinte de sang , et Texhorte à poursuivre et à tuer 
les ennemis du sénat et du peuple romain, les amis, 
les alliés de Maximin. La foule, facilement coù" 
vaincue , pousse des acclamations en rhonneur de 
Gallicanus , poursuit les soldats avec toute rardeor 
possible, et leur jette des pierres. Mais ceux-ci ga- 
gnent le peuple de vitesse ; un petit nombre seule- 
ment reçoit des blessures. Tous les autres se réfligient 
dans leur camp, en ferment les portes à la hâte, 
prennent les armes, et veillent à la défense de 
leurs murs. Gallicanus, après avoir une fois commis 
cet acte d'audace et de témérité , ne s arrêta point 
qu'il n'eût allumé une guerre civile et affligé Rome 
d*un grand désastre. Il engage le peuple à briser 
les portes des dépôts publics où l'on gardait des 
armes plutôt pour la pompe que pour la guerre; 
il invite chacun à saisir ce qu'il pourra pour 
sa défense. 11 fait ouvrir le quartier des gla- 



LIVRE SEPTIÈME. 257 

diateurSy et se met à lear tôte,; après leur avoir fait 
prendre leurs armes. Toutes celles qu'on trouva 
dans les maisons ou dans les boutiques, lances^ 
épées ou haches^ furent à Tinstant enlevées. 
Le peuple, furieux, s'emparait de tous les ins- 
truments qui lui tombaient sous la main , pourvu 
qu'ils fussent propres aux combats. Cette multi- 
tude réunie se dirige donc vers le camp , et , 
comme si elle devait l'emporter sur-le-champ de vive 
force, s'élance contre les portes et les murs. Mais les 
soldats, forts de leur longue expérience , se mettent 
à couvert derrière leurs créneaux et leurs boucliers, 
accablent de flèches les assaillants , les repous- 
sent avec de longues lances , et les chassent de leur 
muraille. Lorsque, vers le soir, le peuple fatigué et 
les gladiateurs blessés voulurent se retirer, les sol- 
dats, voyant qu'ils lâchaient pied et tousoaient le 
dos , et qu'ils s'en allaient sans précaution, dans 
la persuasion où ils étaient qu'un petit nombre 
d'hommes n'oserait point faire une sortie contre une 
aussi grande multitude, les soldats, disons-nous, 
ouvrent tout à coup leurs portes, se précipitent sur 
le peuple , tuent les gladiateurs , et une foule im- 
mense de peuple périt en s'écrasant dans la dé- 
route. Après avoir fait cette poursuite, les soldats, 
qui ne voulaient point trop s'éloigner de leur camp , 
revinrent sur leurs pas, et se renfermèrent dans 
Tcnceiiite de leur muraille. 

22. 



258 HÉRODIBN. 

XXX. Celte défaite augmenta rindignalion du 
sénat et celle du peuple. On choisit des généraux; 
on fit des levées dans toute lltalie ; on rassembla 
toute la jeunesse , on T équipa à la h&te de toutes les 
armes qu'on put se procurer dans le mom^t. 
Maxime emmena avec lui la plus grande partie de 
ces troupes , avec lesquelles il devait combattre. Le 
reste demeura dans Rome j pour veiller à la défense 
et à la sûreté de la ville. Chaque jour, on donnait 
l'assaut aux murs du camp; mais ces attaques n'a- 
menaient point de résultats , car les soldats combat- 
taient avec avantage du haut de leur muraille , et les 
assiégeants, frappés et blessés , se retiraient toujours 
honteusement. Balbin, qui était resté à Rome, pu- 
blia une proclamation dans laquelle il suppliait le 
peuple d'en venir à un accommodement avec les sol- 
dats; il promettait à ceux-ci une amnistie complète, 
et leur accordait le pardon de toutes leurs fautes. 
Mais il no parvint à persuader aucun des deux partis ; 
le mal au contraire augmentait de jour en jour : le 
peuple se sentait humilié de se voir, quoique si nom- 
breux , bravé par une poignée d'hommes ; les sol- 
dats, de leur cdté, s indignaient d'éprouver de la 
part des Romains un traitement qu'ils ne pouvaient 
attendre que des barbares. 

XXXI. Enfin, voyant qu'ils ne gagnaient rien à 
donner l'assaut aux murs , les chefs des assiégeants* 



LIVEE SEPTIÈME. 259 

prirent le parti de couper toutes les conduites d*eau 
qui coulaient irers le camp, et de forcer par la soif 
et le manque d*eau les soldats à se rendre. Mettant 
suMe-champ la main à rœuvre , ils font dériver tous 
les courants dans une autre direction } ils coupent 
et bouchent tous les canaux qui se dirigeaient vers 
le camp. Les soldats alors, voyant le danger qui 
les menace, et portés au désespoir, ouvrent leurs 
portes et s'élancent. Après un combat acharné, ils 
mettent le peuple en fuite , et s'avancent au loin dans 
la ville à le poursuivre. Les habitants ,. qui avaient 
le désavantage quand il fallait combattre de près , 
montent sur les toits des maisons, et accablent leurs 
ennemis d'une grêle de pierres et de tuiles. Ceux-ci 
n'osaient les attaquer dans ce refuge, parce qu'ils 
craignaient de s'engager dans des édifices qui leur 
étaient inconnus. Comme d'ailleurs les maisons et 
les boutiques étaient fermées, ils mettent le feu aux 
portes et aux saillies en bois qui se présentaient 
de toute part. Le voisinage des édifices, serrés les 
uns contre les autres, le grand nombre et le rap- 
prochement de toutes ces charpentes en bois, permi- 
rent au feu de s'étendre facilement et de dévorer une 
grande partie de la ville. Beaucoup de citoyens pas- 
sèrent de la richesse à l'indigence, ruinés par la 
perte de belles et vastes possessions , aussi.considé- 
rables par l'importance de leurs revenus, que par 
la variété et la magnificence de leur ameublement. 



260 HÉRODIBN. 

Un grand nombre d'hommes périrent dans rincondio, 
essayant en vain de fuir les flammes qui occupaient 
déjà toutes les issues. Toute la fortune des citoyens 
riches devint la proie de malfaiteurs et de la plus 
vile populace qui s'étaient mêlés aux soldats pour 
piller. Le feu consuma une si grande partie de la 
ville, qu'aucune des phis grandes cités du monde, 
dans sa totalité, n'aurait pu être comparée aux quar- 
tiers de Rome qui furent dévorés par l'incendie. 

XX}hl. Pendant que ces événements se passaient 
à Rome, Maximin, ayant achevé sa marche, s'arrêta 
aux limites de Tltalie. Là, il fit un sacrifice sur l'autel 
des frontières , et pénétra enfin sur le sol italique. U 
ordonna à toutes les troupes de se tenir continuelle- 
ment sous les armes- et d'observer dans leur marche 
la plus stricte discipline. Nous avons retracé dans 
ce livre le soulèvement de l'Afrique, là guerre civile 
allumée à Rome , les mesures que prit Haximin et 
son arrivée en Italie. Nous raconterons le reste dans 
le livre suivant. 



LIVRE VIII. 



I. Nous avons exposé dans le livre précédent la 
conduite deMaximin après la mort^e Gordien, son 
arrivée en Italie ^ la révolte de rAfriquo, et à Rome 
la guerre civile entre le peuple et les soldats. 
Lorsque Haximin fut arrivé aux confins de l'Italie^ 
il fit prendre les devants à des émissaires chargés 
d*explorer le pays , pour découvrir si les profondes 
vallées des montagnes y les bois touffus, les forêts 
épaisses ne recelaient point d'embuscades. Il s'a- 
vança ensuite dans la plaine avec son armée , qu'il 
disposa en colonne quadrangulaire plus étendue que 
profonde, afin d'occuper le plus de pays possible; 
il plaçA au milieu tous les bagages, les bétes de somme 
et les chariots; luiH[néme, à la tête de ses gardes, 
fermait la marche. Sur les deux ailes s'avançaient 
les cavaliers aux cuirasses de fer, les maures armés 
de javelots, et les archers de l'Orient. Il avait aussi 
avec lui comme auxiliaires un grand nombre de 
cavaliers germains. Il avait coutume de les expoie'r 
de préférence à soutenir le premier choc de l'ennemi, 
parce qu'ils étaient pleins do courage et d'audace 
au commencement d'une bataille : il préférait d'ail- 

361 



262 IIERODIEX. , 

leurs que le plus fort du danger tombât sur eux^ et il 
les sacrifiait sans peine comme des barbares. Quand 
l^armée eut traversé ainsi toute la plaine en bon 
ordre, elle s^arréta devant la première ville dltalie, 
que les habitants appellent Éma. Elle est située à 
Textrémité de la plaine et au pied des Alpes, Là, 
Haximin rencontra ses émissaires et les avant-cou- 
reurs de l'arméei, qui lui apprirent que la ville était 
déserte et que tous les habitants s'étaient enfuis, 
après avoir incendié les portes de leurs temples et 
de leurs maisons ; qu'ils avaient ou emporté ou brûle 
tout ce qui se trouvait dans la ville ou dans les cam- 
pagnes environnantes , et qull ne restait aucune es* 
pèce de vivres ni pour les chevaux ni pour les hommes. 

• 
II. Haximin apprit avec joie cette fuite précipitée 
des Italiens, espérant que toutes les villes suivraient 
cet exemple , et que nulle part on n'oserait attendre 
son approche; Tarméeau contraire fut affligée, parpe 
qu'elle avait à souffrir de la faim, dès le début delà 
campagne. Après avoir passé la nuit, les uns dans 
la ville , dans l'intérieur des maisons manquant de- 
portes ef abandonnées à tout venant, les autres dans 
la plaine, ils s'avancèrent vers les Alpes avec le soleil 
naissant. La nature semble avoir élevé cette longue 
chaîne de montagnes , comme une muraille destinée 
à défendre l'Italie. Plus hautes que les nues, elles 
s'étendent si loin, qu'elles couvrent et embrassent 



LIVBE HDITIÈME. 263 

toute l'Italie, à droite jusqu'à la mer de Tyrrbène, à 
, gauche , jusqu'au gotfe d'Ioaie. Elles sont couvertes 
de forôls noires et épaisses, et u'ont que d'étroits 
passages entre des précipices d'une profondeur ef- 
frayante ou des rochers escarpés. C'^l avec de 
pénibles efforts que le bras des anciens habitants de 
rilalie creusa ces dangereux sentiers. L'année ne les 
traversait qu'avec beaucoup de crainte, car elle s'at- 
tendait à trouver les sommets des gorges occupés 
d'ennemi? et les défilés garnis do troupes prêtes à lui 
disputer le passage : ces craintes n'avaient rien que 
de vraisemblable, et elles étaient justifiées par la na- 
ture des lieux. 

II. Hais quand ils eurent passé librement et sans 
rencontrer d'obstacle , et qu'ils furent descendus 
dans la plaine, ou ils établirent leur camp, ils repri- 
rent courage et entonnèrent le champ de triomphe. 
Ma.\imin espérait dès tors que tout lui réussirait faci- 
lement, puisque les Italiens ne se ûaionl pas même 
à la difticulté de ces lieux iuaccessibles où ils pou- 
vaient se cacher, se maintenir en loule sûreté, ten- 
dre des pièges à leurs ennemis , et combattre avec 
avantage du haut des rochers. L'armée de Maximin 
était à peine arrivée dans la plaine, que les émis- 
saires du général vinrent annoncer qu'Aquilée, l'une 
des plus grandes villes de l'Italie, avait fermé ses 
portes ; que les troupes Pannoniennos, auxquellM 



2Ci MÉRODIEN. 

on avait fait prendre les devants, avaient donné vail- 
lamment plusieurs assauts aux murs , mais que Ces 
attaques réitérées n'avaient rien produit, et que les 
Pannoniens avaient enfin fléchi et s'étaient retirés 
sous une grêle de pierres, de javelots et de floches. 
Haximin s'emporta contre les chefs des troupes 
pannoniennes, les accusant d'avoir combattu mol- 
lement, et il h&ta sa marche avec son armée, dans 
l'espoir de s'emparer facilement de la place. 

rv. Aquilée, ville grande et considérable, renfer- 
mait, même avant ces événements , un peuplQ nom- 
breux. C'était en quelque sorte le marché de Tltalie. 
Située près de la mer, et placée aux confins de 
toutes les nations de l'IUyrie , elle fournissait au 
commerce maritime toute espèce de denrées du con- 
tinent, qu'elle recevait, soit par terre, soit par les 
fleuves : en échange elle recevait de la mer et ren- 
voyait dans l'intérieur une foule de choses néces- 
saire aux habitants du continent, et que leur climat 
trop froid ne peut produire. Comme son sol est très- 
fertile en vignoble, elle fournissait surtout une grande 
quantité de vin aux peuples qui ne cultivent point 
la vigno. Il se trouvait donc habituellement dans ses 
murs un nombre immense , non-seulement de ci- 
toyens, mais d^ctrangers et de marchands; et à l'é- 
poque dont nous parlons , ce nombre s était encore 
augmenté : car tout le peuple des campagnes s'était 



LIVRK HUITIÈME. 265 

réfugié dans son ^ein et avait abandonné tous les 
bourgs environnants, se fiant à la grandeur de la ville 
et à la muraille qui Tentourait. Ce mur, x qui était 
d'une haute antiquité , avait été en grande partie 
détruit ; car les villes d'Italie, du moment que Rome 
fut souveraine, n'eurent plus besoin ni de murailles 
ni d'armes, et quittèrent l'état de guerre pour une 
paix profonde et la participation à la puissance ro- 
maine. Mais dans cette circonstance , la nécessité 
força les citoyens d'Aquilée de réparer leur muraille, 
d'en relever les ruines, d'élever des tours et des for- 
tifications. Ils achevèrent ces travaux avec Ja plus 
grande promptitude , fermèrent les portes de leur 
ville, se placèrent tous, la nuit et le jour, sur leurs 
remparts , et soutinrent vigoureusement l'approche 
de l'ennemi. Deux citoyens consulaires, choisis par 
le sénat, les commandaient et veillaient à tout; l'un 
se nommait Crispinus, l'autre Ménéphile. Us avaient 
eu la prévoyance de faire apporter dans les murs 
tout ce qui était nécessaire, et ils avaient assez 
de vivres et de munitions pour soutenir même un 
long siège. Quant à l'eau, elle abondait dans la ville, 
qui possède un grand nombre de puits ; un fleuve 
coule en outre autour des murs et fournit à la cité , 
une double défense, en lui servant de fossé, et en lui 
donnant de l'eau en abondance. 

V. Telle était la situation d'Aquilée : cependant, 

23 



266 HÉRODIEN. y 

Maximin, quand il eut reçu la nouvelle que la ville 
était fermée et se défendait avec vigueur , conçut 
ridée d'envoyer y en forme de dépu talion ^ quelques 
émissaires qui traiteraient, du pied des murs, avec les 
habitants^ et tâcheraient de les engager à ouvrir leurs 
portes. Il y avait dans son armée un tribun dont 
Aquilée était la patrie, et dont les enfants, la femme 
et toute la famille étaient enfermés dans celte ville. U 
envoya cet officier avec d'autres centurions, dans Tes- 
poir qu'à titre de concitoyens il n'aurait pas de peine à 
convaincre les assiégés. Lesdéputés, arrivés aux pieds 
des remparts, déclarèrent que «Haximm, leur com- 
mun empereur, ordonnait aux habitants -d' Aquilée 
de déposer paisiblement leurs armes, de le recevoir 
comme ami, non comme ennemi ; qu'il valait mieux 
s'occuper de libations et de sacrifices, que de car- 
nage; qu'ils ne devaient pas voir avec indifférence 
leur patrie sur le point d'être détruite de fond en 
comble, lorsqu'il dépendait d'eux de sauver et celle 
patrie et eux-mêmes ; car leur excellent prince leur ac- 
cordait l'oubli et le pardon de leurs fautes : il savait 
qu'ils n'étaient point les auteurs du mal commis, 
et que les coupables étaient étrangers à leur ville. • 

VI. Tel fut le discours que les députés prononcè- 
rent du pied des murs, et ils étaient obligés d'élever, 
la voix pour que toutes leurs paroles fussent en- 
tendues. Tous les habitants accourus sur les murs 



LIVBE HUITIÈME. 267 

et sur les tours^ à TexcepUon de ceux qui gardaient 
les autres parties de la ville, écoutaient ce discours 
en silence. Mais Crispinus, craignant que le peuple, 
entraîné par les promesses de Maximin, et préférant 
la paix à la guerre, n*ouvrtt les portes , parcourut 
les remparts, et supplia la multitude, la conjura, de 
persévérer avec courage , de résister avec vigueur, 
de ne point trahir la fidélité due au sénat, au peuple 
romain : a Ils seraient cités dans l'avenir comme les 
sauveurs de la patrie, les défenseurs de Tltalie tout 
entière; ils devaient bien se garder d'ajouter foi aux 
promesses d'un tyran trompeur et parjure , de se 
laisser prendre à Tapp&t de paroles flatteuses, de 
courir à une ruine manifeste, lorsqu'ils pouvaient 
B'en rapporter au sort des armes , dont les chances 
sont si nombreuses ! N'avait-on pas vu souvent une 
poignée d'hommes triompher du nombre , et ceux 
qui paraissaient les plus faibles renverser des en- 
nemis pleins de confiance dans la supériorité pré- 
sumée de leur courage? Ils auraient tort de s'ef- 
frayer de la force de cette armée. Ceux qui com- 
battent pour autrui, pour un succès qui doit profiter 
à d'autres ^'il est obtenu , n'apportent au combat 
qu'une faible ardeur : ils savent qu'ils doivent avoir 
leur part de tous les dangers , mais qu'un autre doit 
recueillir les plus grands, les plus précieux fruits do 
la victoire. Ceux qui combattent, au contraire, pour 
leur patrie, peuvent placer dans les dieux de plus 



268 HÉROOIEN. 

légitimes espérances, puisqu'ils ne désirent pas 
usurper le bien d'autrui , mais seulement conserver 
le leur; et ce n'est point dans une volonté étrangère, 
mais dans leur propre nécessité qu'ils puisent le 
courage qu'ils* apportent au combat, car c'est à eux 
seuls que doit revenir tout le fruit de la victoire. » 

VU. Par ces paroles qu'il adressait tantôt à cha- 
cun en particulier, tantôt à tous à la fois, Crispinus, 
homme vénérable du ireste par son caractère, possé- 
dant toutes les ressources de l'éloquence romaine, et 
qui avait toujours gouverné ce peuple avec douceur, 
le maintint dans la résolution de se défendre , et il 
ordonna aux députés de s'éloigner, sans avoir rien 
obtenu. Crispinus, dit-on, ne persévérait si fortement 
à poursuivre la guerre commencée, que parce qu'il 
y avait dans la ville un grand nombre d'aruspices, 
d'hommes habiles à lire dans les entrailles des vic- 
times, et qu'ils donnaient les plus favorables augures. 
Les Italiens ont la plus grande confiance dans ces 
consultations mystérieuses. On publiait en outre quel- 
ques oracles qui annonçaient que le Dieu de la patrie 
promettait la victoire. Ils appellent ce dieu Bélis, 
l'honorent d'un culte presque fanatique, et pré- 
tendent que cette divinité n'est autre qu'Apollon. 
Quelques soldats de Maximin affirmaient que l'image 
dece dieu leur était apparue dans les airs, combattant 
pour la défense de la ville. Je ne puis dire s'ils avaient 



LIVRE HUITIÈME. 269 

TU réellement cette apparition y ou s'ils le suppo- 
saient, pour qu'une si grande armée n'eût pas è 
rougir de n*avoir pu résister à une troupe de citoyens 
bien inférieure en nombre, et qu'elle parût avoir été 
vaincue par les dieux et non par les botnmes. 

VIII. Au reste, il suffit d'un événement inattendu, 
pour que l'imagination de l'homme ne trouve plus rien 
d'incroyable. Quand les députés retournèrent, sans 
avoir rien obtenu, auprès de Maximin, celui-ci , en- 
flammé de colère et de rage, hâta sa marche. Mais, 
arrivé aux bords d'un fleuve qui est éloigné de la ville 
de seize bornes milliaires, il le trouva d'une profon- 
deur et d*une largeur immenses. Car la saison, ayant 
fait fondre les neiges des montagnes voisines, durcies 
pendant tout l'hiver, avait changé le fleuve en un 
vaste et impétueux torrent ; l'armée ne pouvait donc 
point le traverser. Un pont magnifique, grand et bel 
ouvrage des anciens empereurs, construit en pierres 
quadrangulaires et soutenu par des arches nom- 
breuses, croissant en hauteur à mesure qu'elles ap- 
prochaient du milieu du fleuve , avait été coupé et 
détruit parles habitants d'Aquilée. Commeiln'y avait 
ni ponts ni bateaux , l'armée restait immobile et im- 
puissante contre cet obstacle. Mais quelques Ger- 
mains , ignorant avec quelle rapidité et quelle vio- 
lence coulent les fleuves d'Italie, et pensant qu'ils tra- 
versaient lentement les campagnes comme les fleuves 

2). 



270 HÉROblEN. 

de leur pays ( si faciles à geler, en raison même da 
cours tranquille de leurs eaux ], se précipitèrent 
dans le fleuve avec leurs chevaux habitués à passer 
Fonde à la nage , et périrent entraînés par le cour 
rant. 

IX. Pendant deux ou trois jours , Haximin, après 
avoir fait dresser des tentes pour son armée , et 
creuser un fossé autour du camp , pour éviter toute 
surprise, resta sur la rive à méditer les moyens de 
jeter un pont sur le fleuve. On manquait de bois ; on 
n'avait point de barques pour établir un pont de 
bateaux, lorsque plusieurs ouvriers vinrent avertir 
Haximin qu'il y avait dans les champs abandonnés 
un grand nombre de cuves en bois , vides et de 
forme ronde, dont les habitants se servaient aupara- 
vant pour leur usage, et dans lesquelles ils transpor- 
taient en toute sûreté les vins qu'ils envoyaient à l'é- 
tranger. Comme ces cuves étaient creuses, elles 
devaient surnager comme des barques, si on les at- 
tachait ensemble: il n'y avait nul danger qu'elles al- 
lassent au fond, par les précautions que l'on sut 
prendre de les lier fortement entre elles, et de les 
couvrir, en toute hâte et à force de bras, de sarments 
et de terre en quantité suffisante. 

X. L'armée traversa donc le fleuve sous les yeux 
du prince , et se mit en marche vers la ville. Elle 



XIVHE HOITIÈMp. 271 

.brûlâtes malsons des faubourgs, abandonnées do 
leurs habitants, arracha les vignes, les arbres, et eut 
bientAt détruit la beauté primitive de ces lieux. En 
effet la plaine était couverte de belles allées d'arbres, 
et semblait couronnée par le vert feuillage des vignes 
qui s'enlaçaient mutuellement en berceaux comme 
pour les apprêts d'une fête. Après avoir tout détruit 
jusqu'à la racine, l'armée s'approcha des murs. Maxi- 
min ne permit pas à ses soldats fatigués de com- 
mencer sur-le-champ l'attaque. Ils se placèrent hors 
de la portée du trait , et , divisés en cohortes et en 
phalanges y s'établirent tout autour de la muraille, 
dans le poste qui fut indiqué à chaque corps. Ils 
se reposèrent ainsi un jour entier , puiscommen* 
cèront le siège. 

XI. Ils approchèrent des murs des machines de 
toute espèce, tournèrent toutes leurs forces contre 
la ville et n'omirent aucun genre d'attaque. Les 
assauts se multiplièrent, et il ne se passa presque pas 
de jour sans que Maximin n'en livrât; toute son 
armée avait entouré la ville comme d'un vaste filet. 
Les Aquiléiens, de leur côté, déployaient pour la 
défense de leurs remparts la plus grande vigueur et 
le courage du désespoir; ils avaient fermé leurs tem- 
ples , leurs maisons ; ils combattaient tous avec leurs 
enfants et leurs femmes du haut des murailles et des 
tours. Il n'était point d'âge si faible, si impuissant 



272 . HÉRODIEN. 

qui ne prit part* à la. lutte soutenue pour la patrie. 
Tous les faubourgs y en effet, et tout ce qui se trou- 
vait hors des portes avait été détruit par les soldats 
deMaximin. Ils avaient employé le bois des maisons 
à la construction de leurs machines. Maximin s ef- 
forçait de pratiquer dans unô partie de la muraille 
une brèche par laquelle son armée pût pénétrer 
dans la ville et la ravager entièrement ; car il vou- 
lait anéantir Aquilée et ne laisser dans tout son 
territoire que la dévastation et la solitude. Il pen- 
sait qu'il ne poprrait marcher vers Rome sans honte 
et sans déshonneur^ s'il n'avait détruit la ville qui, 
la première sur le sol de Tltalie, avait résisté à ses 
armes. Aussi, prodiguant les promesses et les prières, 
on le voyait, lui et son fils, qu'il avait fait César, par- 
courir à cheval tous les rangs, presser les ^soldats 
avec les plus vives instances, stimuler leur courage 
et leur ardeur. Cependant les assiégés lançaient con- 
tinuellement des pierres du haut des murs, et for- 
mant un mélange de soufre, de bitume et do poix, 
qu'ils plaçaient dans des vases profonds à lon- 
gues anses, ils versaient ce mélange, qu'ils enflam- 
maient, sur l'armée ennemie dès qu'elle approchait 
des murs, et la couvraient, en quelque sorte, d'una 
pluie de ieu. Cette poix découlant des vases avec les 
autres matières que nous avons nommées , et péné- 
trant dans les parties nues du corps, se répandait de 
là sur toutes les autres : aussi les soldats jetaient^ils 



LIVRE HUITIEME. ^73 

bientôt leurs cuirasses ardentes, et toutes leurs armes, 
dont le fer s'embrasait. Le bois lui-môme prenait 
feu, et le cuir se rétrécissait par la chaleur. C'était 
un bizarre spectacle que ces soldats se mettant eux- 
mêmes à nu; leurs armes jetées à terre ressemblent 
à des dépouilles ; mais c'était l'adresse , et non le 
courage qui les avait arrachées. Un grand nombre 
de soldats perdit en outre les yeux ; le feu leur dévo- 
rait le front, les mains et toutes les parties du corps 
exposées sans défense. Les assiégés lançaient aussi 
sur les machines qu'on approchait des murs des 
torches également couvertes de poix et de résine, et 
à l'extrémité desquelles ils plaçaient des pointes et 
des dards. Ces torches volaient enflammées^ s'enfon- 
çaient dans les machines, s'y attachaient, et les rédui- 
saienten cendres. Dans les premiers jours cependant, 
la fortune du combat se balança avec assez d'égalité 
de part et d'autre. Hais le siège traînant en longueur, 
Farmée de Haximin vit bientôt se ralentir son ardeur 
et, déçue de son espoir, elle tomba dans le découra- 
gement. En effet, ces hommes qu'ils n'avaient point 
jugés capables de supporter môme un seul assaut, ils 
trouvaient non-seulement avec la résolution de 
se défendre, mais encore avec la force de résister. 
Les Aquiléiens, de leur côté, s'encourageaient par le 
succès et se sentaient animés du plus vif élan. Ren- 
dus plus habiles et plus audacieux par l'habitude 
du combat, ils méprisèrent bientôt les soldats de 



27i HÉRODIEN. 

Maximin. Ils les raillaient du haut de leurs murs, in- 
sultaient l'empereur, lorsqu'il faisait le tour des rem- 
parts, et Taccablaient, lui et son fils^ des injures les 
plus humiliantes et les plus honteuses. 

XII. Vivement irrité de ces outrages , il ne met- 
tait plus de bornes à sa fureur. Hais comme il no 
pouvait l'assouvir sur ses ennemis^ il la faisait tomber 
sur la plupart des chefs de son armée, qu'il punis- 
sait comme s'étant conduits dans le siège avec fai- 
blesse et lÂcheté. Ces babaries excitaient contre lui 
la haine et Tindignation de ses soldats mômes, et ne 
le rendaient que plus méprisable à ses adversaires. 

XIII. Les habitants d'Aqùilée avaient en outre tout 
en abondance; de grands préparatifs avaient pourvu 
la ville de toutes les choses nécessaires. On y avait 
rassemblé d'immenses provisions en boisson et en 
vivres pour les hommes et pour les animaux. L'armée 
de Maximin souffrait, au contraire, d'une pénurie 
générale; car tous les arbres fruitiers avaient été ar- 
rachés, toute la campagne dévastée par les soldats. 
Mal abrités sous leurs tentes élevées à la bâte, la 
plupart môme tout à fait exposés aux intempéries 
de Tair, ils enduraient la pluie , le soleil , et dépéris- 
saient par la faim : aucun transport de vivres ne 
pouvait leur arriver de l'étranger. Partout, en effet, 
les Romains avaient formé les chemins de Tltalie ; 



LIVRE HUITIÈME. 275 

partout ils avaient élevé des murs et des portes. Le 
sénat en outre envoya des personnages consulaires 
avec les hommes les plus distingués et les plus con- 
sidérés de toute l'Italie, pour veiller à la garde de 
toutes les côtes , de tous les ports, et interdire à. qui 
que ce fût la faculté de navigues , afin que Maximin 
se trouvât dans une complète ignorance de ce qui se 
passait à Rome. Les grandes routes , les chemins 
de traverse étaient soigneusement gardés, et toute 
circulation y était défendue. Ainsi Tarmée qui sem- 
blait assiégeante, était assiégée elle-même, puis- 
qu'elle ne pouvait ni prendre Aquilée, ni s'en éloi- 
gner pour marcher sur Rome, dépourvue qu'elle 
était de vaisseaux et de tout moyen de transport ; 
autour d'elle , toutes les issues avaient été occupées 
à l'avance et fermées par l'ennemi. La crainte et 
le soupçon donnaient lieu aux nouvelles les plus 
exagérées. On répandait dans Je camp que tout le 
peuple romain était en armes, que l'Italie se levait 
tout entière, que toutes les nations de Tlllyrie, tous 
les barbares de l'Orient et du midi rassemblaient 
des armées, que Maximin était l'objet de la haine la 
plus générale, la plus unanime. Ces nouvelles plon- 
geaient dans le désespoir les malheureux soldats, 
qui manquaient de tout, et qui étaient presque 
privés d'eau; car la seule qu'ils pussent boire et que 
leur fournissait le fleuve voisin , était mêlée de sang 
et infecléo de cadavres. Les assiégés, en effet, ne 



276 ' HÊRODIEN^ 

pourant ensevelir ceux de leurs concitoyens qui 
perdaient la vie, les jetaient dans le fleuve; ceux 
qui, du côté des assiégeants, mouraient soit en 
t^ombattaut , soit de maladie^ étaient également pré- 
cipités dans les flots. Beaucoup succombaient à la 
faim et à Tépuiseo^ent. 

XIV. I^'armée était donc livrée aux dernières ex- 
trémités et au plus profond abattement. Un mou- 
vement subit éclate : l'empereur reposait dans sa 
tente (c*était une journée sans combat), et la plupart 
des soldats «'étaient retirés dans leurs tentes ou oc^ 
cupaient les divers postes qui leur étaient assignés, 
quand tout à coup une troupe de soldats romains, qui 
avaient laissé à Rome, dans leur camp- au pied du 
mont d'Albe , leurs femmes et leurs enfaots, pren- 
nent la résolution de tuer Maximin. Ils veulent se 
reposer des fatigues de ce long et interminable siège ; 
ils ne veulent plus porter la guerre au sein de Tltalie 
pour un tyran dont la sentence est prononcée , et 
que l'univers entier déteste. 

XV. Ils se précipitent avec audace vers la tente 
du prince , au milieu du jour ; ses propres gardes 
leur prêtent assistance; ils arrachent son image de 
leurs drapeaux , et, au moment où il sort de sa tente 
comme pour les haranguer, ils le tuent avec son fils, 
sans lui permettre de parler. Ils égorgent également 



LIVRE HUniÈME. 277 

le préfet des soldats et les plus chers favoris de 
Peropereur. Ils livrent les cadavres aux outrages 
et à toutes les insultes, et unissent par les aban- 
donner aux chiens et aux oiseaux de proie. Hais 
ils envoyèrent à Rome les tètes de Haximin et de 
son fils. Telle fut la fin de ce prince et du jeune 
César; juste châtiment du gouvernement le plus 
tyrannique. 

XYI. Cependant y quand cette mort fut connue 
de Tannée entière , elle montra de l'hésitation y et 
n'approuva pas généralement cette action hardie : 
les plus mécontents furent les Pannoniens et les bar- 
bares de la Thrace , qui avaient donné l'empire à 
Haximin. Hais la chose une fois faite , il fallait, 
quoique malgré eux , qu'ils la supportassent. Ils fu- 
rent même obligés de feindre et de se r^ouir avec 
tous les autres de ce qui s'était passé. Après avoir 
déposé leurs armes , les soldats s'avancèrent dans un 
appareil tout pacifique vers les murs d'Aquilée, en 
annonçant la mort de Haximin : ils demandèrent 
qu'on leur ouvrit les portes^ et que la ville reçût en 
amis ses anciens adversaires. Hais les chefs qui 
commandaient à Aquilée s'opposèrent à ce que 
ce vœu fût accueilli. Ils firent apporter sur les 
remparts les images de Haxime , de Balbin et du 
jeune César Gordien, ornées de couronnes et de 
lauriers, les couvrirent d'acclamations, et deman* 



278 HÉRODIER. 

dàreDt à Tarmée de reconnattre à son tour, de saluer 
et de proclamer empereurs ceux à qui le sénat romain 
avait décerné ce titre. Quant aux premiers Gordiens , 
ils étaient , disaient-ils , montés au ciel y et séjour- 
naient parmi les dieux. Les assiégés ouvrirent ensuite 
unmarcfaé sur leurs remparts; ils mirent en vente 
une grande quantité de choses nécessaires à la vie , 
des vivres et des boissons de toute espèce, des vête- 
ments et des chaussures , tout ce qu'enfm une ville 
heureuse et florissante pouvait fournir aux besoins 
des hommes. Cette vue redoubla la confusion des 
soldats; ils songeaient que les habitants d'Aquilée 
avaient tout ce qui pouvait leur sufOre, quand même 
ils auraient à soutenir un plus long siège, tandis 
qu'eux , privés des objets de première nécessité , se- 
raient morts avant d'avoir pris une ville où tout se 
trouvait en abondance. L'armée restait ainsi au pied 
des remparts ; on lui fournissait tout ce dont elle 
avait besoin , et chacun recevait ce qu'il voulait du 
haut des murs. Les deux partis conversaient entre 
eux ; c'était un état de paix et d'amitié , mais tou- 
jours une apparence de siège, puisque les murs res- 
taient fermés, et que l'armée ne cessait de camper 
autour de la ville. 

XVH. Telle était la situation d'Aquilée. Cependant 
les cavaliers qui portaient à Rome la lôte de Maxi- 
min s'avançaient en toute h&te vers la capitale. Toutes 



LIVRE HUITIÈME. 279 

les villes ouvraient leurs portes à leur approche, et 
les habitants les recevaient avec des branches de 
lauriers. Après avoir traversé les lacs et les marais 
situés entre Altinum et Ravenne, ils trouvèrent Tem- 
pereur Maxime qui séjournait dans cette dernière 
ville, où il rassemblait les nouvelles troupes qu*on 
avait levées à Rome et dans toute Tltalie. Un corps 
assez nombreux de Germains auxiliaires s'était aussi 
rendu auprès de lui; ils avaient été envoyés par leurs 
concitoyens, comme un gage de rattachement qu'ils 
avaient conservé pour lui depuis l'administration 
paternelle qu'il avait exercée en Germanie. Il était 
occupé à instruire ses nouvelles levées , à les prépa- 
rer à combattre contre l'armée de Haximin, lorsque 
les messagers viennent le trouver, lui apportent la 
tétedece prince etcellede son fils, lui annoncent le 
triomphe et le succès de sa cause, et lui apprennent 
que l'armée, de concert avec Rome, reconnaît et ho- 
nore comme Augustes les empereurs créés parle sénat. 
A ces nouvelles, qui dépassaient toutes les espéran- 
ceS; des victimes sont aussitôt conduites à l'autel, 
et d'unanimes actions de grâces célèbrent cette vic- 
toire, qu on avait remportée sans combat. Quand le 
sacrifice eât termine, Maxime envoie les cavaliers à 
Rome, pour qu'ils annoncent ces événements au 
peuple, et lui apportent la tôte du tyran. Lorsqu'ils 
arrivèrent dans la capitale, et qu'ils entrèrent tout à 
coup dans Rome, montrant la tôte de cet ennemi qu'ils 



280 HÉRODIEN. 

avaient placée au bout d'un pieu^ pour qu'el le pût être 
exposéeà tousiesyeux, il serait impossible d*exprimer 
par des paroles toute Tirresse de ce jour de fête. On 
vit les citoyeus de tout âge courir aux autels pour y 
sacrifier aux dieux ; personne ne resta dans sa mai- 
son ; tous se précipitèrent comme hors d'eux-mêmes» 
dans les rues de la ville , se félicitant les uns les au? 
très, et ils se réunirent à Tbippodrome , comme s'ils 
devaient tenir assemblée dans ce lieu. Baibin im- 
mola lui-même des hécatombes; tous les magistrats, 
les sénateurs, les citoyens se livrèrent aux trans- 
ports de la joie la plus vive , comme s'ils eussent 
détourné une hacbe suspendue sur leurs tètes. On 
envoya dans les provinces des messagers et des 
députés couronnés de branches de lauriers. 

XVm. Telle était à Rome l'exaltation publique. 
Maxime, cependant, parti de Ravenne, vint à Aqui- 
lée, après avoir traversé les lagunes, qui, accrues 
par l'Ëridan et les étangs voisins, se jettent dans la 
mer parsept embouchures, et, pour cette raison, sont 
appelées (c les sept mers i> par les habitants du pays. 
A l'approche du prince, Jes habitants d'Aquilée ou- 
vrent leurs portes et le reçoivent avec enthousiasme. 
Les villes d'Italie lui envoyèrent des députés choisis 
parmi lenrs premiers citoyens. Revêtus de robes 
blanches, et couronnés de lauriers, ils apportaient 
chacun les statues des dieux de leur patrie et les 



LIVBE HUITIÈME. 2SJc 

couronnes d'or qu'on avait déposées dans leurs 
temples en offrande, ils venaient ainsi complimen- 
ter l'empereur et jeter à ses pieds des feuilles et.des 
fleurs. Quant à l'armée qui avait assiégé Aquilée> 
elle vint aussi ^ dans un appareil de paix y et poi> 
tant des branches de lauriers, rendre ses hom-^ 
mages au prince; non pas que cette démarche fut 
dictée à tous les soldats par une afiTection réelle : ce 
n'était chez beaucoup qu'une apparence d'amour et 
de respect que commandait l'état présent et irrévo- 
cable de l'empire. La plupart d'entre eux voyaient 
avec indignation et avec une secrète douleur Tempe- 
reuc qu'ils avaient choisi, renversé , et ceux qu'avait 
créés le sénat, maîtres des afiTaires. Haxime,.pendant 
le second jour qu'il passa dans la ville, ne s'occupa 
que de sacrifices ; le troisième jour, il convoqua toute 
L'armée dans la plaine, et du haut d'un tribunal qu'on 
kii avait érigé, il s'exprima en ces termes : 

XIX « Vous avez appris par l'expérience tout ce 
a qu'il y avait d'avantages pour vous à changer de 
« résolution et à vous conformer aux intentions de 
« Rome. Vous avez maintenant la paix au lieu de la 
a guerre; vous ne serez plus parjures envers les 
« dieux, qui ont reçu vos serments ; vous serez fidèles 
« à ce serment militaire, l'une des bases mysté- 
« rieuses et sacrées de la puissance romaine. Il faut 
« vous assurer, pour l'avenir et pour toujours,, la 

24. 



282 HÉRODIBirJ 

« jouissance de ces avantages, en gardantfldélité au 
« sénat y au peuple romain, et à nous^ empereurs, 
ce qu*une naissance illustre, de nombreuses fonctions 
« publiques et une longue succession d'honneurs 
c ont, comme par degrés, élevés au trône où nous a 
« placés le suffrage du peuple et du sénat. L'empire, 
« en effet, n*est point la propriété d*uii seul homme ; 
« c*est le bien commun du peuple romain, depuis 
« les premiers temps de notre histoire, et c'est dans 
« la ville de Rome que résident les destinées de rem- 
et pire. Rome nous a confié le soin de la régir et de 
« l'administrer, de concert avec vous. Si vous nous 
« secondez par une conduite régulière, amie de la 
« discipline et de l'ordre, par une soumission res- 
« pectueuse à vos princes , vous vous procurerez à 
« vous-même une vie heureuse* exempte de besoins ; 
« votre ekemple sera d'un salutaire effet pour tous 
« les autres citoyens, et répandra dans les provinces 
<K et dans les villes la paix et l'obéissance aux chefs. 
« Vous vivrez désormais selon vos goûts , dans vos 
« foyers; vous n'aurez plus mille maux à souf- 
a frir dans les contrées étrangères. Quant à nous, 
a nous porterons tous nos soins à ce que les nations 
« barbares se tiennent en repos. Comme Rome a 
a maintenant deux empereurs, les affaires inté- 
« rieures seront plus facilement administrées , et si 
« quelque nécessité pressante réclame à l'élran- 
« ger la présence d'un prince, Tun de nous sera 



LIVRE HUITIÈME. 283 

« toigours prêt à se rendre où les événements l'ap- 
c pelleront. Et qu'aucun de vous ne pense qu'il 
« soit jamais fait mention du passé, soit par nous, 
« qui savons que vous étiez forcés d obéir , soit 
« par les Romains, soit par les autres nations 
« que les iniquités du tyran ont poussées à la ré- 
€ volte. Qu'il y ait dès ce jo'ur oubli de tout! For- 
te mons un traité d'amitié constante, et qu'il s'éta<» 
«c blisse entre nous un éternel lien de bienveillance 
« et de concorde. » 



XX. Après avoir ainsi parlé , et promis aux sol- 
dats de magnifiques largesses , il ne resta plus que 
quelques jours à Aquilée, et s'occupa de son retour 
h Rome. Il renvoya toutes les troupes dans les pro* 
vinces et dans leurs camps, et ne prit avec lui, pour 
retourner dans la capitale , que les cohortes char- 
gées de la garde des empereurs, et les troupes levées 
à Rome par Balbin. Il emmena également le corps 
d'auxiliaires qui lui était venu de la Germanie. Il 
avait une confiance entière dans le dévouement de 
ces soldats , parce qu'avant d'être empereur, il avait 
Rouvecné leur province avec beaucoup de douceur 
ot de modération. Lorsqu'il fit son entrée à Rome , 
Balbin vint au-devant de lui avec le jeune Gordien ; 
le sénat et le peuple les reçurent comme en triomphe, 
et avec les plus vives acclamations. 



284 HÉRODIEN. 

XXI. Ces deux princes gouvernèrent ensuite rem- 
pire avec autant de justice que de modération ; on 
les louait de toute part, en particulier comme en pu* 
blic. Le peuple se réjouissait d'un pareil choix ; il se 
glorifiait de ces empereurs, dignes du trAne par leur 
naissance comme par leurs vertus. Hais la fierté des 
soldats se révoltait ; ils pegardaientcomme \m outrage 
les acclamations du peuple ; cette noblesse même 
des empereurs les irritait; ils s'indignaient d'avoir 
pour princes des hommes choisis dans le sénat. Ils 
voyaient aussi avec peine ces Germains qui restaient 
auprès de Maxime et qui demeuraient è Rome. ils 
s'attendaient à trouver en eux des adversaires , s'ils 
osaient former quelque tentative; ils les soupçon* 
naient d'épier l'instant où ils pourraient les désar- 
mer par quelque surprise', et se mettre à leur place, 
substitution que leur présence continuelle rendait si 
facile. L'exemple de Sévère, qui avait ainsi désarmé 
les meurtriers de Pertinax, s'offrait sans cesse à leur 
pensée. Pendant que l'on célébrait les jeux Capito- 
lins , et que tout le peuple rassemblé s'occupait de 
fêtes et de spectacles, les sentiments qu'ils cachaient 
depuis longtemps éclatèrent tout à coup. Ils ne sont 
plus maîtres de leur rage, et poussés par une fureur 
insensée, ils se rendent tous au palais, et attaquent 
les vieux empereurs. Le sort voulut que ces deux 
princes ne s'entendissent pas entre eux, et quo l'un 
et l'autre cherch&tà attirer vers lui la puissance : tant 



LIVRE SUlTliMB. 286 

Vhomme est avide de régner seul, tant le pouvoir 
souffre difficilement le partage ! Balbin appuyait ses 
prétentions sur Téclat de sa naissance , sur le con- 
sulat, qu*il avait dem fois exercé ;. Maxime , sur la 
* charge de préfbt de Rome qa*il avait remplie, et sur 
la réputation d'expérience et d*habileté qull s*était 
acquise. Tous deux, du reste, nobles et patriciens, 
étaient d*une naissance assez illustre pour justifier 
à leurs yeux leur soif du pouvoir absolu. Cette fatale 
ambition fut la principale cause de leur perte. En ef- 
fet, dès que Maxime fut informé que les prétoriens 
s'avançaient pour les égorger, il voulut laire venir 
aussitôt les troupes germaines auxiliaires qui se 
trouvaient à Rome, et qui devaient suffire pour re- 
pousser les conjurés. Mais Balbin , soupçonnant 
quets'était une ruse, un complot tramé contre lui 
( car il connaissait rattachement des Germains pour 
Maxime), sopposa à ce que ces troupes fussent appe- 
lées , disant a qu'elles ne viendraient point pour ré^ 
sister aux prétoriens, pour les repousser , mais pour 
décerner à son rival l'autorité souveraine. » Pendant 
quils discutent ainsi, les soldats furieux se précipi- 
tent tous ensemble dans les cours du palais que les 
gardiens des portes leur abandonnent , et saisissent 
les deux vieillards. Ils déchirent les simples vête- 
ments qu ils portaient dans llnlérieur de leurs appar- 
tements, les traînent tout nus hors des cours , en les 
accablant de toutes sortes d'insultes etd'outrages ; ils 



!286 HÉRODIBN. 

les frappent, les appellent avec dérision « les Empe- 
reurs du sénat; y» ils leur arrachent la barbe et les 
sourcils, leur font subir des traitements plus cruels 
et plus honteux encore, et, les conduisant ainsi à 

• 

travers toute la ville, ils se dirigent vers leur camp. 
Ils n^avaient point voulu les tuer dans le palais ; 
ils aimaient mieux se jouer de leurs victimes en- 
core vivantes^ pour leur faire plus longtemps sentir 
leurs tortures. Hais les Germains , à la nouvelle de 
ces événements , avaient pris les armes , et s*avan- 
çaient à la hâte pour secourir les empereurs : les 
prétoriens, instruits de leur approche, égorgent en- 
fin les deux princes, dont tout le corps était défiguré 
par les plus indignes mutilations. Ils laissent les 
cadavres étendiis^urla voie publique, et, prenant 
dans leurs bras le jetme Gordien qui était César, 
ils le déclarent empereur (parce qu'ils n'en trou- 
vaient pas d'autres pour le présent ) et crient à la mul- 
titude : <K Qu'ils ont tué ceux dont le peuple n'avait 
point voulu d'abord reconnaître l'autorité; qu'ils 
ont choisi le petit-fils de Gordien, ce jeune prince, 
que les armes et la volonté de Rome avaient fait nom- 
mer César. » Ils l'entraînent avec eux dans leur camp, 
en ferment les portes, et s'y tiennent en repos. Ce- 
pendant les Germains , ayant appris que 'ces deux 
empereurs qu'ils couraient secourir étaient étendus 
sans vie dans les rues de Rome, ne veulent pas com- 
mencer une guerre inutile pour des hommes morts 



LIVRE HUITIÈME. 



287 



et retournent à leur quartier. Telle fut Tinjusle et 
atroce supplice de ces deux vieillards , dignes de 
considération et de respect^ que leur naissance ren- 
dait vénérables, et que leurs vertus avaient fait 
élever au trône. Gordien, âgé d*envirbn treize ans , 
fut déclaré souverain, et reçut en partage Tempire 
Romain. 



Fin. 



NOTES. 



LIVRE PREMIER. 

Page 5. « Marc-Âurële... fat attaqué soudain en 
Pannonie d*ane maladie grave... » 

La Pannonie était la cdntrée comprise entre la Norique à 
Touest, rister (le Danube) au nord et à Test. Elle s'éten- 
dait au sud un peu au delà de la Save. Cette contrée répon* 
dait à peu près à une partie de la basse Autriche, à une 
partie de la Hongrie, à toute TEsclavonie et à la Croatie autri- 
chienne. Marc-Aurèle mourut le septième jour de sa maladie, 
le 17 mars, Tan de J.-C. 180. 

Page 20. « Les Romains célébraient en Thonneur de 
Jupiter Capitolin des Jeux sacrés... » 

Les Jeux Capitolins étaient quinquennaux. Ils avaient été 
institués par un ordre du sénat, à la suite de Tinvasion des 
Gaulois à Rome et pour remercier Jupiter de la conservation 
du Capitole. Un collège de prêtres qui habitaient au Capitole 
même et dans la citadelle était charge de la célébration de ces 
jeux, et plusieurs étaient désignés cliaque année pour y pré- 
sider. Aussi Ilcrodien ajoute-t-il : « L'empereur assiste à ces 
jeux comme spectateur et comme juge avec les prêtres dési- 
gnés alternativement chaque année. » 

BÉRODIEN. 3!» 



290 NOTES. 

Page 23. « Peu de temps s*était écoulé, lorsque des 
soldats, partis de Tlllyrie, à IMnsu du fils de Pérennius, 
apportèrent à Rome des pièces de monnaie que ce jeune 
homme avait osé faire frapper à son image... » 

Dion Cassius, par une version différente, dit que ce fut une 
députation de l,i>00 soldats de Tarmée de la Grande-Bre- 
tagne qui vint achever d'éclairer Commode sur Pérennius, 
en se plaignant de la tyrannie que le préfet du prétoire exer- 
çait sur les troupes , et en Taccusant d*aspirer à Tempire. 
Nous citerons plusieurs fois dans ces notes Dion Cassius, 
contemporain, comme Hérodieo, des règnes dont ce dernier 
a écrit Fhistoire , et qui fut sénateur, consul et gouverneur 
de provinces sous les empereurs , depuis Commode jusqu'à 
Alexandre Sévère. 

Page 40. « Il fit ^ter la tête de la statue colossale 
du soleil... » 

Néron avait fait élever cette statue pour lui-même et et 
son honneur. Vcspasien Tavait consacrée au soleil. 

Page 42. « Il y écrivit les noms de ceux qu'il devait 
faire tuer la nuit prochaine... » 

Suivant le témoignage de Dion, parmi les personnages que 
Commode voulait faire périr dans cette dernière nuit de 
l'année , qui précédait la fête des Saturnales , se trouvaient 
les deux consuls qui devaient entrer en charge le lendonain. 
Commode voulait se revêtir lui-même du consulat, et réunir 
les insignes de cette dignité aux vêtements du gladiateur. 



NOT£S. 291 

LIVRE DEUXIÈME. 

Page 50. a Pertinax jeta les yeux sar les tablettes : Il 
revint aussitôt de sa méfiance... » 

Suivant Dion, cette preuve même ne sufBt pas à Pertinax ; 
et il ne consentit à accepter Fempire , qu'après avoir envoyé 
un de ses amis.à Tendroit où les conjurés avaient caché le 
cadavre de Conmiode. 

Page 59. « Il avait chassé de Rome les délateurs et 
ordonna qu*on les puntt partout où on les découvri- 
rait... » 

Pertinax rappela aussi tous ceux qui avaient été proscrits 
pour crime de lèse-majesté; et il rétablit la mémoire de ceux 
à qui il ne pouvait rendre la vie , promettant avec serment 
de n'écouter jamais aucune accusation sur ce sujet. 

Page 90. « Mais pour moi le seul but que Je me sois 
proposé, c*est de réunir dans un seul tableau les faits 
importants dont j'ai été le témoin sous le règne de plu- 
sieurs princes et dans une période de soixante-dix ans... » 

Comme nous l'avons indiqué dans notre préface, l'histoire 
écrite par Hérodien ne renferme réellement qu'une période de 
cinquante-huit ans depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'à 
l'avènement de Gordien III. Aussi dit-il dans son préambule 
(pages 2 et 3) : « Le grand nombre de princes qui dans le 
court inter\'alle de soixante années passèrent sur le trône de 
Rome... u Dans le passage qui fait Tobjet de cette note, il 
parle d*unc période de soixante-dix années , d'où il faut con- 
clure qu'il avait le projet de comprendre dans son histoire 



292 NOTES. 

les règnes de Gordien III et de Philippe jusqu'à Tempereur 
Dèce (Tan de J.-C. 249) , qu'il n'a pas écrit ces pages sup- 
plémentaires , ou qu'elles ne nous sont pas parvenues. 



LIVRE TROISIÈME. 

Page 97. « Les antres traversèrent en toute hâte la 
Gilicie et la Galatie pour franchir le mont Taurus et se 
retirer derrière ses retranchements... » 

La Gilicie, contrée de TAsie Mineure (Anatolie et une 
partie de la Garamanie moderne), s'étendait de l'est à l'ouest 
le long de la partie de la Méditerranée à laquelle elle donnait 
son nom, depuis la Pamphylie jusqu'à la Syrie. Elle était 
entourée de montagnes, excepté du côté de la mer; le moot 
Taurus la dominait vers le nord et le mont Amanus vers 
l'orient. La Gilicie fut peuplée , dit-on, par une colonie phé- 
nicienne , sous la conduite de Gilix , qui lui donna son nom. 
— La Galatie , située au midi d'une partie de la Bithynie et 
de la Paphiagonie, était peuplée par des Gaulois qui pas- 
sèrent en Asie à différentes époques. On n'a pu défmir d'une 
manière précise les bornes de son territoire, parce que la 
confusion s'est établie sur les premières expéditions des Gau- 
lois en Orient. Mais la .Galatie proprement dite, se compo- 
sant de cantons détachés de la Phrygie , de la Bithynie, de la 
Paphiagonie et de la Gappadoce, était habitée originairement 
par ceux de nos ancêtres qui se détachèrent de l'armée de 
Brennus , et passèrent en Asie vers l'an de Rome 270. Elle 
avait pour capitale Ancyre, fut soumise par les Romains et 
réduite par Auguste en province romaine. 

Page 10t. « Les deux armées se rencontrèrent près 



NOTES. 393 

du golfe d*l88!i8. Ce Alt là , dit*on, que Darius livra à 
Alexandre un terrible et dernier combat et qu'il fut 
vaincu et pris par des bommes du Nord, qui alors aussi 
triompbaient de ceux d'Orient... » 

Tout le monde sait, contrairement à la version d'Hérodien, 
que la journée d^Issus, où Alexandre le Grand déCt Darius- 
Codoman ( 333 av. J.-C. ), ne fut pas la dernière bataille per* 
due par ce prince. La bataille d'Arbèles, sa dernière défaite, 
ne fut pas non plus suivie de sa captivité , puisqu'il fut assas- 
siné dans sa fuite vers la Médie (331) par Bessus, satrape de 
la Baetriane. On ne peut que signaler cette étrange erreur 
d'Hérodien , sans chercher à l'expliquer. 

Pag€ 108. « Non, soldats, sa petite armée d'insulaires 
ne pourra vous résister... » 

L'abbé MongauYt traduit : « Son armée, qui n*a de forces, 
que ce qu'il en faut pour tenir une île en devoir.,. » 
Le texte ne permet pourtant aucune équivoque : Hérodien 
dit : '0 IxeCvou orparbç, ÔXtyoç £jv xai v7)au&>T7)ç... Il s*agit bien 
(et le reste du récit le prouve surabondamment) des soldats 
bretons, levés dans la partie de la Grande-Bretagne soumise 
aux Romains^ des insulaires^ qui formaient en grande partie 
l'armée d'Albinus, comme celle de Sévère était composée 
principalement d'illyriens, de Sarmates, entièrement soumis 
aux Romains et incorporés à leurs armées depuis la fin du 
règne d'Auguste, 

Page 116. « Augarus, roi des Osroëniens, accourut à 
son passage, lui livra ses enfants comme gage de sa fidé- 
lité, et lui amena un secours considérable d'archers... » 

L*Osroënie était une contrée de la Mésopotamie , bornée 

25. 



29k NOTES. 

au nord par le Taurus , à Touest par FEupbrate, et qui tirait 
son nom d'Osrocs. Ce prince l'avait érigée en principauté pen- 
dant les troubles de Syrie et en ût un Etat presque indépen- 
dant. Elle avait pour capitale. Édesse. Elle fut conquise par 
Trajan , et depuis cette époque soumise aux Romains. — Le 
pays des Adiabéniens, ou rAdiabène, dont il est question 
quelques lignes plus bas (Ch. XXVIII) était situé à Test du 
Tigre, et formait une partie de F Assyrie (Kurdistan). Elle 
fut aussi conquise par Trajan, mais revint bientôt aux 
Parthes, ses anciens maîtres. — Atra, capitale du pays des 
Atréniens, qui repoussa les efforts de Septime Sévère et de 
son armée (même ch., p. 117) avait résisté avec le mémo 
succès à Trajan, qui s'était retiré sans pouvoir la réduire. Les 
Atrénicns, tribu arabe de la Mésopotamie, comptaient un 
grand nombre d'habiles et vaillants archers. 

Page 122. « Compté parmi les consuls en second, il 
portait le laticlave... » 

Le texte dit : Ivts Tot( SsuWpotc Ijcotci&aaatv ir^raxTo. « Il 
était classé parmi les seconds consuls... » C'est-à-dire qu'il 
n'en avait que le rang , sans en avoir exercé réellement la 
charge , les fonctions de la magistrature et du sénat ne pou- 
vant se cumuler avec celles de préfet des gardes préto- 
riennes que remplissait Plautien. Quelques années plus tard,^ 
cet usage fut aboli par Alexandre Sévère qui permit le cumul 
de la magistrature consulaire et du titre de préfet du pré- 
toire. — Le laticlave était la robe qui distinguait les séna- 
teurs et les consuls, et qui était ainsi nommée parce qu'elle 
était ornée de cloUs de pourpre (clavus). 



NOTES. 295^ 

LIVRE QUATRIÈME. 

Page 144. « Il envahit soudainemeDt la chambre de 
son frère qui ne s'attendait à rien de semblable ; il frappe 
Géta d*an coup mortel... » 

Le rédt de Dion ne s'accorde pas complètement avec celui 
d*Hérodien. Suivant le premier de ces historiens , Caracalla 
avait fait proposer à sa mère de l'appeler chez elle avec son 
frère Géta, pour travailler à leur réconciliation commune. 
Géta crut pouvoir venir en sûreté à ce rendez- vous ; mais des 
centurions, apostés par Caracalla près de Tappartement de 
Julie , y entrèrent tout à coup et égorgèrent Géta. Sa mère 
essaya en vain de le sauver et fut couverte de son sang. Mais 
Dion lui-même se contredit un peu plus loin en disant que. 
Caracalla consacra dans le temple de Sérapis lepée avec la- 
quelle il avait tué Géta. 

Page 145. « En Thonneur de sa conservation et de 
son avènement au trône , il promet à chaque soldat 
2,500 drachmes attiques et le double de la ration de blé 
ordinaire... » 

Les deux mille cinq cents drachmes accordées à chaque 
soldat représentaient environ 950 francs de notre monnaie. 
Suivant le récit de Dion , d'autres troupes , campées sur la 
montagne d'Albano , auraient montré d'abord plus de scru- 
pule que les prétoriens, et n'auraient ouvert au nouvel em- 
pereur les portes de leur camp que sur le récit de faux crimes 
de toute nature imputés à Géta ; elles auraient été entraînées 
d'ailleurs par des largesses encore plus fortes que celles donl^ 
avaient été comblés les prétoriens. 



S96 NOTBS. 

Cest sans doute à la même époque , c'est-à-dire aux pre- 
miers jours du règne d'Antonio, devenu seul empereur par 
son fratricide, qu'il faut placer la largesse faite au peuple de 
casaques gauloises appelées Caracalles, et auxquelles il dut 
son surnom de Caracalla. Cette largesse le rendit cher pen- 
dant quelque temps au peuple de Rome : Hérodien a consenré 
à cet empereur son véritable nom d'Antonin, mais le surnom 
ou plutôt le sobriquet a prévalu dans l'histoire. 

Page 147. « Je ne rappellerai pomt le sort de Germa- 
Dicus, firère de Néron... » 

Quelques-uns ont lu : BpiTavvtx6v au heu de : rep(xdrvix6v. 
S'il est question, en effet, de Tibère Néron, Germanicus n'é- 
tait que son Gis adoptif , et non son frère. Il est donc plus 
naturel de penser quHérodien parlait ici de Britannicus, 
frère par adoption de Qaudius Néron. 

Page 147. « Mais Marc-AQrèle,ce prince qui tenait 
tant à son renom de philosophie et d'humanité, ne put 
supporter un outrage de Lucius Yéms, son gendre, et 
il le fit assassiner... » 

Hérodien place ici dans la bouche de Caracalla , pour le 
besoin de sa cause , la calonmie dont on a essayé de flétrir la 
mémoire de Marc-Aurèle. La mort subite de Lucius Yérus 
(l'an de J.-C. 169) pendant la guerre qu'il soutenait avec 
Marc-Aurèle contre les Germains , b différence du caractère 
des deux empereurs, souvent divisés, le bruit qui avait couru 
du commerce incestueux de Lucius Vérus avec l'impératrice 
Faustine, sa belle-mère , et jusqu'aux honneurs exagérés que 
l^larc-Aurèle Gt rendre à sa mémoire, ont pu donner nais- 
sance à cette calomnie; « mais, ainsi que l'a dit Aurélius 
Victor, il n'y a que des parricides comme Caracalla, ou des 



NOTES. 297 

hommes capables eax-roémes de toutes sortes de crimes qui 
aient pu croire à une pareille infamie (1). » 

Page 152. « Il fit venir aussi une troupe de jeunes 
Spartiates, qu'il appela la centurie Lacédémonienne^u 
la Pitanate... o 

Ainsi nommée de Pitane, ville du Péloponèse» près de 
Lacédémone. 

Page 152. « Arrivé au temple du Dieu, il s'y endor- 
mit à plusieurs reprises dans l'attente d'une vision... » 

On voit , par ce passage , que les consultations au moyen 
du sommeil^ les guérisons par les songes, étaient connues 
des anciens. On prétendait qu'Esculape indiquait des remèdes 
à ceux qui s'endormaient dans le temple qu'on lui avait élevé 
à Pergame. Cette ville fut la patrie de Galien. 

Page 152. « Il lui fallait nn Patrocle; il s'en fit un 
de Festus, son affranchi favori et son secrétaire... » 

Hérodien dit élégamment : Tîjç Be pooiXsfou (xvi(a7]ç npoEa- 
TttK; « celui qui présidait à la mémoire du prince. » Ou, plus 
littéralement encore, « le préposé à la mémoire du prince. » 

Page 162. Il écrivit À un certain Matemianus, son 
agent à Rome... d'employer le secours des évocations 
pour lui révéler la durée de sa vie... Autorisé par ces 
instructions... » 

Il faut se rappeler^ pour l'intelligence de ces derniers mots, 

(1) Voyez liENivm de Tillemont, Histoire des Empereurs, et des 
autres princes qui ont régné pendant les six premiers siècles 
de VÉglise, tome U, in^** (1703). 



996 HTom* 

que eoonilter lai dtflni mr le tampc que remperoar «fait 
à fine était eonsidèré eomme crime d*État et puni de mon. 

Page 168. « Il y avait paitni les gardes d* Antonio nn 
eeatQiion nommé Martial, qui accompagnait toujours 
le prince, et dont celai-ci, peu de Jours auparavant, 
avait fait périr le frère, sur la foi d*une simple dénon- 
ciation... » 

Dion dit que Martial fut assisté dans le meurtre de Tem- 
pereur par deux tribuns appartenant à sa garde particulière , 
et donne pour motif de son ressentiment contre Caraealla , 
son pas, selon la version d'Hérodien, la mort d*un frère exé- 
cuté peu de jours auparavant par ordre du prince, mais le 
refus que lui aurait fait Tempereur à lui-même du grade de 
eenturion. 



LIVRE CINQUIÈME. 

Page 176. « Il y avait une femme appelée Hœsa, 
Phénicienne de nation, et ainsi nommée à cause d*Émésa, 
ville de Phénicie... > 

Émésa {Hem$\ ville de Syrie, sur la rive orientale de l'O- 
ronte, à l'ouest de Paimyre, et au nord-est de Sidon et de 
Tyr. Les Romains, après la conquête du pays, y envoyèrent 
une colonie : une légion avait ses cantonnements dans les 
environs de la ville , célèbre par son magnifique temple du 
Soleil. 

Page 178. « Elle leur annonça que Bassicn était fils 
naturel d'Antonin, quoiqu'il passât pour le fils d*un 



HOTES. 299 

aotre, qu*Antonin avait eu commerce avecses filles qui 
étaient dans tout Téclat de la jeunesse et de la beauté, à 
l'époque où elle demeurait elle-même au palais de sa 
sœur... » 

Après la mort de ses gendres, Mœsa avait pris avec efle ses 
deux filles Soémis et Mammée, avec leurs enfants, et les 
avait emmenées à Émésa où elle se retira vers 217, lorsque 
Macrin lui ordonna de quitter Rome après la mort de son 
neveu CaracaHa et de Julie, sa sœur. Dion s'accorde avec Ué- 
rodien sur ce point que Mœsa, non satisfaite pour ses petits- 
fils qu'ils fussent les petits-neveux de Septime Sévère et de 
Caracalla , répandit le bruit qu'ils étaient fils du dernier, sa- 
•crifiant à son ambition Thonneur de ses filles. , 

Page 187. a II feignit d*ètre pris d'amour pour une 
Jeune prêtresse de Yesta... 11 Tarracha du temple même, 
de ce saint asile des vierges , et la prit pour seconde 
épouse. 



)••. 



Dion donne le nom de cette vestale ; elle se nommait 
Julia Aquilia Sévéra. La première femme d'IIéliogabale avait 
été Julia Comélia Paula, d'une des plus illustres familles de 
Rome. Après la répudiation de la vestale, il épousa une petite- 
fille de Marc-Aurèle et de Claudius Sévérus, nommée Annica 
Faustina. Enfin, s'il faut en croire Dion, il aurait eu encore 
une ou deux épouses après celle-ci, et aurait repris pour 
femme la vestale Aquilia Sévéra, 

Page 188. « Les Africains appellent cette déesse 
Uranie , et les Phéoiciens Astroarchès , affirmant que 
€*est la Lune... « 

Lllranie dont il est ici question était principalemeot 



300 NOTES. 

adorée à Carthage sous le titre de Céleste ou ^énus céleste, 
Afltroârchès ( reine du Ciel ) chez les Grecs , et chez les IMié- 
nideiis, Astarté {jéstaroth, dans FÉcriture), était moins 
la personniflcation de la Lune, que celle du Ciel et de tous 
les astres. 

Pttge 196. » Les deux cadavres, après avoir été pro- 
meDéspar toute la ville, et accablés de tous les ou- 
trages, furent jetés dans les égouts qui coulent vers le 
Tibre... » 

Dion dit que l'ouverture de Tégout dans lequel on voulait 
jeter le cadavre de Ferapereur, se trouvant trop petite, on le 
trafna jusqu'au pont Émilien, et on le jeta dans le Tibre avec 
une pierre au cou. 



LIVRE SIXIÈME. 

Ptige 200. « On reçut soudain des lettres des gé- 
néraux de Syrie et de Mésopotamie , annonçant qu'Ar- 
taxerce, roi des Perses, après avoir vaincu les Parthes 
et leur avoir enlevé l'empire d'Orient... j» 

Ceprince, nommé Artaxerce dans Hérodien, Dion et Lam- 
pride, Artaxare dans Agathias, Xercès dans Aurélius Victor 
et Eutrope , Ardshir ou Azdashir dans les écrivains orien- 
taux, était de la nation des Persc., et petit-iîls d*un soldat 
nommé Sassan ; aussi Aboul -Faradj comprend-il sous le 
nom de Sassanides tous les rois qui ont succédé aux Arsa- 
cides ou rois parthes et régné en Perse depuis ce prince, 
durant 418 ans environ, jusqu'à Tépoque des califes maho- 
métans. 



NOTES. 301 

Page 203. « On (Il des levées d'hommes en Italie et 
dans toutes les provinces de l'Empire, et l'on enrôla 
tons ceux qui par leur force corporelle et la vigueur 
de rage semblaient propres au service militaire... » 

Il ne sera pas saus intérêt de placer ici le tableau des lé- 
gions romaines, tel que le trace Thistorien Dion qui, vers 
cette époque, fut consul pour la seconde fois avec Tenapereur 
Alexandre Sévère. Il nous apprend leur nombre et quels 
étaient leurs difTéreutes positions dans Tempire (1). Des 
' vingt-cinq légions qui avaient existé du temps d*Auguste il 
n'en restait plus que dix-neuf, les autres ayant été ou in- 
corporées dans quelques-unes de celles qui restaient ou en- 
tièrement supprimées. Mais en revanche JNéron, Galba, Yes- 
pasien, Domiticn, Trajan, Marc-Aurèle et Septime Sévère 
en avaient formé treize nouvelles. De ces trente-deux lé- 
gions il y en avait trois dans la Grande-Bretagne, deux dans 
la haute, une dans la basse ; trois &k Germanie, deux dans la 
basse, une dans la haute ; une en Italie; une en Espagne; une 
dans la Numidie ; une en Arabie ; deux en Palestine ; une en 
Phénicie ; deux en Syrie ; deux en Mésopotamie ; deux dans 
la Cappadoce ; deux dans la basse Mésie et une dans la haute ; 
deux dans la Dacie; quatre en Pannonie; une dans la Nori- 
que (2) ; une dans la Rhétic (3). Il en restait encore deux le- 
vées par Trajan ; Dion n*assigne pas leurs quartiers. Il donne 
les noms des légions , mais n'indique pas le chiffre de sol- 
dats qui les composaient, et que Laropride {f^ie d'Alexandre 
Sévère ) , d'après une évaluation beaucoup trop faible , ne 
porte qu'à cinq mille hscnmes. On voit, par cet exposé 

(1) Dion Caksids, Ht. 55. 

(2) A cette coDtrée correspondent aujonrdUiui une partie de l'An- 
triche et de hi Styrie, et une partie de la Bavière. 

(3 (Test à |)eu près le pays compris aujourd'hui dand le Tyrol, 
Ve pays des Grisons et une partie des États de Venise. 

26 



300 NOTES. 

adorée à Carthage sous le titre de Céleste ou Fénus céleste, 
Astroàrchès (reine du Ciel) chez les Grecs, et chez les Phé- 
niciens, Astarté {jéstaroth, dans FÉcriture), était moins 
la personniflcation de la Lune , que celle du Ciel et de tous 
les astres. 

Pttge 196. « Les deux cadavres, après avoir été pro- 
menés- par toute la ville, et accablés de tous les ou- 
trages, furent jetés dans les égouts qui coulent vers le 
Tibre... » 

Dion dit que l'ouverture de Tégout dans lequel on voulait 
jeter le cadavre de Tcrapereur, se trouvant trop petite, on le 
traîna jusqu'au pont Émilien, et on le jeta dans le Tibre avec 
une pierre au cou. 



LIVRE SIXIÈME. 

Page 200. « On reçut soudain des lettres des gé- 
néraux de Syrie et de Mésopotamie , annonçant qu*Ar- 
taxerce, roi des Perses, après avoir vaincu les Parthes 
et leur avoir enlevé l'empire d'Orient... a 

Ce prince, nommé Artaxerce dans Hérodien, Dion et Lam- 
pride, Artaxare dans Agathias, Xercès dans Aurélius Victor 
et Eutrope, Ardshir ou Azdashir dans les écrivains orien- 
taux, était de la nation des Perst., et petit- tils d'un soldat 
nommé Sassan; aussi Aboul-Faradj comprend-il sous le 
nom de Sassanides tous les rois qui ont succédé aux Arsa- 
cides ou rois parthes et régné en Perse depuis ce prince, 
durant 418 ans environ, jusqu'à Tépoque des califes maho- 
métans. 



NOTES. 301 

Page 203. « On (Il des levées d*hommesen Italie et 
dans toutes les provinces de l'Empire, et l'on enrôla 
tous ceux qui par leur force corporelle et la vtguear 
de TÂge semblaient propres au service militaire... » 

Il ne sera pas sans intérêt de placer ici le tableau des lé- 
gions romaines, tel que le traee Thistorien Dion qui, vers 
cette époque, fut consul pour la seconde fois avec l'empereur 
Alexandre Sévère. Il nous apprend leur nombre et quels 
étaient leurs différentes positions dans l'empire (1). Des 
vingt-cinq légions qui avaient existé du temps d'Auguste il 
n'en restait plus que dix-neuf, les autres ayant été ou in- 
corporées dans quelques-unes de celles qui restaient ou en- 
tièrement supprimées. Mais en revanche Néron, Galba, Yes- 
pasien, Domitien, Trajan, Marc-Aurèle et Septime Sévère 
en avaient formé treize nouvelles. De ces trente-deux lé- 
gions il y en avait trois dans la Grande-Bretagne, deux dans 
la haute, une dans la basse ; trois oi Germanie, deux dans la 
basse, une dans la haute ; une en Italie; une en Espagne; une 
dans la Numidie ; une en Arabie ; deux en Palestine ; une en 
Phénicie ; deux en Syrie ; deux en Mésopotamie ; deux dans 
la Cappadoce ; deux dans la basse Mésie et une dans la haute ; 
deux dans la Dacie; quatre en Pannonie; une dans la Norî- 
que (2) ; une dans la Rhétie (3). Il en restait encore deux le- 
vées par Trajan ; Dion n'assigne pas leurs quartiers. Il donne 
les noms des légions , mais n'indique pas le chiffre de sol- 
dats qui les composaient, et que Laropride {f^ie d'Alexandre 
Sévère ) , d*après une évaluation beaucoup trop faible , ne 
porte qu'à cinq mille httcnmes. On voit, par cet exposé 

(1) Dion Caksios, Ht. 55. 

(2) A ceUe coDtrée correspondent aujourdUiui ane partie de l'Aa- 
triche et de la Styrie, et une partie de la Bavière. 

(3; (Test ù fieu près le pays compris aujourd'hui dans le Tyrol, 
\e pays des Grisons et une partie des États de Venise. 

26 



302 NOTES. 

-fommaire de la distrîbation des légions dans Tempire, que les 
Romains se fortifiaient beaucoup contre les peuples de la Ca- 
lédonie, contre les Parthes et les Perses, et contre les peu- 
ples d*au delà du Danube. Ils semblaient plus rassurés à 
•cette époque du côté du Rhin, puisquMls n'avaient que trois 
légions en Germanie, où du temps d* Auguste et de Tibère 
il y en avait huit qu'on regardait comme la principale force 
de l'empire (1). Du reste, quoique les légions eussent chacune 
leurs quartiers et leurs provinces, lorsqu'il survenait quelque 
guerre importante, on les faisait accourir souvent des con- 
trées les plus lointaines ; et à l'époque d'anarchie et d'op* 
pression militaire qui nous occupe, « il fallait toujours, a 
dit un brillant historien (2), se servir d'une armée pour ié« 
primer les autres. » 

Page 21 1 . « Calamité terrible et presque sans exemple 
pour les Romains I Une grande armée était détruite , qui 
ne le cédait ni eii courage, ni en force, à aacanc des an- 
ciennes armées romaines... » 

Selon Lampride, au contraire (Fie cT Alexandre)^ dont le 
témoignage n'infirme pas les détails si précis donnés par 
Hérodien, Alexandre Sévère aurait remporté une glorieuse 
victoire, tué 10,000 des cavaliers d'Artaxerce et 200 élé- 
phants , fait un nombre immense de prisonniers , reçu à 
Rome les honneurs d'un magnifique triomphe sur un char 
traîné par dix-huit éléphants ; et le titre de Persique lui fût 
décerné par le sénat. 

(1) Tacite, Annales^ Mr. 4,c. 5. — V. Lemaiii de Tillbmojit, 
Histoire des Empereurs, tome III. 

(2) Prétost-Paradol, Revue de V Histoire Universelle, 1 vol. 
in-8% 1854 (page ilO). 



ROTES. 303 



LIVRE SEPTIÈME. 

Page 323. « ....Maximin» parvenu à l'empire^ changea 
totalement la face des choses : il usa de son pouvoir 
avec violence, avec une rigueur qui inspira reffroi. Il 
s'efforça de faire succéder partout au gouvernement la- 
pins doux et le plus modéré toutes les cruautés de la ty-^ 
nmnie... i» 

Il suffit de ce rapprochement, de ce double témoignage- 
rendu par Hérodicn au règne d'Alexandre Sévère et à la 
tyrannie de son successeur, pour faire apprécier l'accusation 
portée contre lui par Jules Capitolin et répétée souvent depuis» 
d'avoir rabaissé à dessein Alexandre Sévère pour faire i^oir 
Maximin. S'il a loué en ce dernier quelques-unes des qua- 
lités du général et du soldat, il a toujours jugé l'homme et 1» 
souverain avec la plus sévère impartialité. 

Page 235. a Accompagnés de toute la multitude, lia 
se rendirent au milieu du jour à la maison du proconsul. 
Il se nommait Gordien » et le proconsulat lui était 
échu dans sa vieillesse, car il touchait à sa quatre- 
vingtième année... » 

Gordien avait été consul pour la seconde fois avec Alexandre- 
Sévère, l'an de J.-G. 229, et c'est au sortir même de ce con- 
sulat qu'il avait été nommé proconsul d'Afrique. Il occupait 
encore ce poste huit ans après, à l'époque où il fut proclamé 
auguste par les Garthaginois. On n'ol^ervait donc pas tou- 
jours, comme le remarque Lenain de Tillemont (1), la règle 

(1) Histoire des Empereurs, tome III, pag. 219. 



304 NOTES. 

dont parie Dion ( Liv. 53 do son histoire ) , et d*après la- 
quelle on ne pouvait garder le proconsulat qu'un an, et n'être 
appelé à ces fonctions que cinq années après avoir rempli 
celles de consul. 

Page 241. a La nuit durait encore (car Vitalien 
avait coutume de sortir avant le Jour), lorsqu'ils 
allèrent le trouver en particulier, et avant qu*il y eût 
foule au tribunal. Les uns, en effet, n*étaient pas venus 
encore; les autres, après avoir présenté leurs salutations 
à Yitalieni s'étaient retirés avant que le jour eût 
paru. 



l.aa 



L*abbé Mongault supprime tous ces détails, qu'il trouve 
pleins de « superfluités et de redites, » et il tance vertement 
son prédécesseur, Bois-Guillebert , qui les a traduits à sa 
façon. « Pour lui, il n'est pas assez entêté de son auteur pour 
ne pas trouver ici du galimatias. Sans Hérodien, dit-il, nous 
ne saurions pas qu'un homme n'est seul à son bureau que 
parce que ceux qui y sont déjà venus s'en sont allés, etc. 
Il reconnaît ici les Grecs Asiatiques; il faut qu'ils parlent 
et qu'ils parlent beaucoup (11. » Sans nous arrêter ici sur 
la singulière théorie de l'abbé Mongault en matière de tra- 
duction , sur la manière dont il entend les devoirs du tra- 
ducteur, sur le sentiment de la couleur locale dont il donne 
ici un si curieux spécimen en indiquant comment il aurait 
traduit ce qu'il supprime, nous ferons remarquer que le 
passage si judicieusement omis est remarquable comme dé- 
tail de mœurs et qu'il nous représente au vrai cette foule 
ajjairée levée avant l'aube , dont nous parlent si souvent 

(1) Histoire (T Hérodien, traduite du grec en français par l'abbé 
Mongault, in-12, 1745. — Remarques, page 160. 



NOTES 305 

Horaee et Juvénal , cette multitude de clients et d^affranchig 
assiégeant avant le jour les portes des puissants. 

Page 250. « Mutilant les vaisseaux qui se trouvaient 
dans le port, ils en façonnèrent le bois sous mille 
formes, et se firent comme ils purent, des boucliers... » 

Bopéaç Tc Tàç l[A7C£aotS<7ac 3:eptTE[A6vTcc... Je Hs ^apéâcc ( na- 
vires ) et non ^updaç, comme Tout proposé quelques 
éditeurs. 

Page 255. « Un sénateur, nommé Gallicanus, qui ve- 
nait de quitter le consulat et qui était d*origine cartha- 
ginoise... » 

> Hérodien raconte, comme un événement fortuit et nulle- 
ment prémédité, cette lutte sanglante dans les rues de Rome 
entre les prétoriens et le peuple, lutte provoquée par la té- 
méraire agression de GalUcanus et de ]*ancien préteur Mé- 
cènes. Mais, conmke cet historien fait remarquer que Galli- 
canus était c d*origine carthaginoise, » on peut supposer, 
bien qu'ii ne l'indique en rien dans son récit, que ce séna- 
teur n'était pas étranger au complot ourdi à Carthage contre 
Maximin, et que les émissaires envoyés à Rome pour as- 
sassiner le préfet du prétoire Vitalien , s'étaient concertés 
avec lai pour provoquer c^tte collision. Car la présence à 
Rome d'un camp de prétoriens-vétérans , laissés dans cette 
ville par Maximin et qui ne s'étaient pas encore prononcés, 
pouvait inquiéter les partisans du pouvoir nouveau. Au- 
trement il serait difGcile d'expliquer cette folle attaque de • 
Gallicauus. C'est d'ailleurs le lieu de rappeler ici, pour jus- 
tifler notre opinion, qu'Uérodien a dit précédemment 
(même livre, ch. XV, page 239) : « Gordien écrivit un 
grand nombre de lettres qu'il envoya à tous les premiers ci- 

36. 



306 NOTES. 

toyens de Rome, ainsi qu*aux membres les plus dlstàn- 
gués du sénat, dont la plupart étaient ses amis ou ses 
parents.» 

Page 256. « Il fait ouvrir le quartier des gladiateurs 
et se met à leur tète^ après leur avoir fait prendre leurs 
armes... » 

Jules César, le premier, qui cherchait tous les moyens de 
plaire au peuple de Rome, avait institué une école ou Gym- 
nase de gladiateurs, où il entretenait à ses frais une troupe 
de ces combattants. Plus tard ce gymnase fut appelé VÉcole 
de r Empereur, Auguste avait essayé, en restreignant le 
nombre des gladiateurs et la fréquence des combats publics, 
de mettre un frein aux goûts barbares de la multitude ro- 
maine. Mais sous les empereurs qui suivirent, les instincts 
sanguinaires du peuple, si bien d'accord avec ceux des gouver- 
nants, furent plutôt favorisés que combattus ; et les gym- 
nases des gladiateurs renfermaient une troupe considérable, 
toujours prête à combattre. Dans Témeute provoquée par 
Gallicanus contre les vétérans campés près de Rome, le 
peuple trouvait dans ces gymnases, qu*on hii fit ouvrir, tout 
un arsenal de casques, de boucliers, de cuirasses, de bras- 
sards d'airain,- d*épées, de lances, de javelots, de faux même, . 
ainsi que de nombreux auxiliaires thraces, syriens, gaulois, 
germains , sarmates et carthaginois tout prêts à servir sa 
cause , sans parler d'une foule d'esclaves et mercenaires ro- 
inains enrôla dans ces écoles pour servir aux plaisirs publics 
conune à ceux des particuliers. 



NOTES. 307 

I 

LIVRE HUITIÈME. 

Page 262. « Quand Tarmée eut traversé ainsi toute 
la plaine en bon ordre y elle s'arrêta devant la pre- 
mière ville d'Italie, que les habitants appellent Éma... » 

Éma ( ou plutôt Émone ou Émona) dont parle ici Héro- 
dien^ aurait été plus justement nommée par lui la dernière 
ville de la Pannonie que la première ville d*Italie. Elle de- 
vait occuper à peu près la position qu'occupe aujourd'hui 
Laubach^ capitale de la Camiole, contrée que devait traverser 
Maximin, pour rentrer en Italie. 

Page 265. « Deux citoyens consulaires, choisis parle 
sénat les commandaient et veillaient à tout ; Ton se nom- 
mait Grîsplnus^ l'autre Ménéphile... » 

Ce Ménéphile, qui défendit avec tant de courage Aquilée 
contre Teoapereur Maxlmin, parait avoir été le même qu'un 
personnage du même nom , qui dix ans auparavant, com- 
mandait les troupes romaines en Sarmatie, sous le règne 
d'Alexandre Sévère, et qui déploya aussi une énergie remar- 
quable dans ce commandement (1). 

Page 283. « Il emmena également le corps d'auxi- 
liaires qui lui était venu de la Germanie. Il avait une 
confiance entière dans le dévouement de ces soldats^ 
parce qu'avant d'être empereur, il avait gouverné 
leur province avec beaucoup de douceur et de mo- 
dération... lù 

Maximin avait été sénateur, successivement élevé à la pré- 
Ci) Voyez Lenainde Tillemont, Uistoire des Empereurs, i. III. 



308 NOTES. 

tare et au consulat ; il avait gouverné , comme proconsul, 
la Bithynie, la Grèce, la Gaule ^arbonnaise, fait la guerre en 
Germanie, et administré ensuite cette province avec beaucoup 
de sagesse et de justice. 

Page 385. « Mais Balbin, soupçonnant que c^était une 
ruse, un complot tramé contre lui... » 

L'extrême circonspection ou plutôt la timidité de Balbiu 
était connue. Déjà avancé en âge, comme son collègue à Tem- 
pire, il avait rarement commandé les troupes, mais con- 
duit avec assez d'habileté les affaires civiles. Il avait été 
deux fois consul, gouverné plusieurs provinces en Asie, en 
Afrique et en Europe. On le citait aussi pour son éloquence , 
et il avait montré un goût particulier pour les lettres. 

Page 287. « Gordien, Âgé d'environ treize ans, fut 
déclaré souverain, et reçut en partage l'empire ro- 
main, j» 

Ici s'arrête Hérodieu : l'histoire qu'il avait probablement 
écrite de ce règne et de celui de Philippe, qui l'a suivi , 
n'est point parvenue jusqu'à nous. Le règne de Gordien dura 
six ans environ ( depuis l'an de J.-C. 239 à Tan 244 ). Après 
avoir épousé à seize ans la ûlle d'un Grec éloquent, Mysi- 
thée, qui fut son beau-père, son ministre, et presque son 
tuteur; réprimé la révolte de Sabinien en Afrique; soutenu 
contre Sapor, roi des Perses, une guerre victorieuse ; rocou- 
quis Carrhes, Nisibe et toute la Mésopotamie ; il tomba sous 
les coups des sicaircs de Philippe , préfet du prétoire , qui 
avait fait périr par le poison sou beau-père Mysitliée. Phi- 
lippe, son meurtrier, fut, comme de raison, son successeur 
h l'empire et fut égorgé lui-même cinq ans après par Dèce, 
qui lui succéda* Gordien fut tué, à l'âge do dix-neuf ans en- 



NOTES. 



300 



viron, aux extrémités de la Perse, au delà de FEuphrate et 
delà rivière d*Aborrhas, près de Circèse (Kirhesiài^àans; un 
Heu nommé Zaïthe, où son assassin permit qu'on lui élevât 
une tombe et qu*on lui fit de magnifiques funérailles. Le 
sénat accorda de grands honneurs à sa mémoire, et, par un 
décret, exempta sa famille et ses descendants de toutes 
charges onéreuses, privées ou publiques, teHes que tutelles 
et ambassades. On manque de détails sur ce règne de six 
années, qui ne fut pas le plus court de cette sanglante pé- 
riode. La parole partiale, les récits trop souvent suspects de 
Capitolin, ne suppléent pas au silence d'Hérodien qui n*a fait 
qu^annoncer ce règne sans le raconter. 



FIN DIS NOTBS. 



TABLE ANALYTIQUE. 



Préface v 



UVBB PESHIBR. 

llARC-An&Èus tombe dangereusement malade en Pan- 
nonie. — Au souvenir de Néron et de Domitien, il 
songe avec effiroi à la jeunesse et à Tinexpérience de son 
fils, appelé à lui succéder. — Son discours à son lit de 
mort. -« Commode succède à son père. — Heureux com- 
mencements. — n est corrompu par les flatteurs. — Re- 
tour à Rome. — Il confie Tadministration des affaires à 
Pérennius, chef des gardes prétoriennes. — Complots de 
sa soeur Lucilla et de Quadratus, son amant. — Quin- 
tianns, leur complice, est mis à mort* — Lucilla traînée 
au supplice. — Conjuration de Pérennius découverte 
pendant la fête de Jupiter Capitolin. — Pérenniifs est 
puni de mort, ainsi que son fils. — Bf atemus et ses adhé- 
rents. — Commode échappe à ce nouveau danger. — Il 
s'entoure d'une garde plus nombreuse et séjourne hors 
des mnrs. — Rome est ravagée par la peste. — Famine; 
accaparement des blés. — Emeute et combat aux portes 
de Rome et dans Rome. — I..es soldats qui y tiennent 
garnison prennent parti pour le peuple contre les cava- 
liers de la garde de Tempereur. — Supplice du Phrygien 
Cléandre, favori de Commode. — Le peuple massacre les 



312 TABLE ANALYTIQUE. 

deux fils et toua les amis du favori. — Ck)mmode, sans 
s'etnrayer de cet acte do yengeance populaire, accueille 
toutes les délations, se livre à tous les excès, à tous 
les vices. — Il se fait gladiateur, combat les bétes dans 
le cirque. — Il prend le nom d^Hercule, puis celui d*un 
gladiateur célèbre. — Supplices et spoliations. — In- 
cendie qui détruit les plus beaux monuments de Rome. 

— L*empercur veut quitter le palais impérial et habiter 
le gymnase des gladiateurs. — n veut cél^rer, à leur 
tête, la fête des Saturnales, — Marcia, sa concubine, 
cherche en vain à le dét^nimer de ce projet. — Marcia 
et Philocommode. — Tablettes de Tempereur intercep^ 
tées. — Complot de Marcia. — Loetus, chef des préto- 
riens. — Ëlectus TÊgyptien. — Châtiment de Commode. 

— Il meurt empoisonné d*abord, puis étranglé. ... 1 à 47 

LIVBB DEUXIÈME. 

Les conjurés répandent dans Rome le bruit que Commode 
est mort d'apoplexie. — Ils ont d'abord fait choix d*uo 
empereur, Pertih ax, dont ils ont arraché le consente- 
ment. — Joie du peuple à la nouvelle de la mort de 
Commode et de Tavénement de Pcrtinax. — Il est ac- 
clamé par le sénat. — Vertus de ce prince, sa justice, 
son administration paternelle. — Il distribue les terres 
incultes. — Supprime les impôte établis sur le passage 
des fleuves , sur les ports, sur les grandes routes. — 
Chasse de Rome les délateurs. — Envoie son fîls par- 
tager dans les gymnases l'éducation des jeunes Romains. 

— Cher au peuple, haï des soldats, qui voient mettre un 
terme à leurs rapines. — Il est égorgé par les prétoriens. 

— Ils mettent l'empire en vente. —Julien, personnage 
consulaire, l'achète. — Les soldats le conduisent en triom- 
phe au palais impénal. — Consternation du peuple. — 



TABLE ANALYTIQUE. 313 

Pages. 

Débauches de Julien. — II a acheté Tempire, mais ne 
peut le payer. — Mécontentement ^es prétoriens. — 
Niger, gouverneur de Syrie, est .proclamé empereur à 
Antioche. — 11 s'y endort dans les fêtes et dans les plai- 
sirs. — SÉVÈRE (Septime), gouverneur do Pannonie, se 
déclare vengeur de Pertinax, se fait proclamer par son 
armée, marche triomphalement sur Rome , est élu em- 
pereur par le sénat, qui décrète la mort de Julien. — 
Un tribun tue Julien. — Sévère, avant d'entrer dans 
Rome, attire dans un piège les prétoriens, meurtriers de 
Pertinax ;il les fait entourer par ses troupes illyriennes, 
dépouiller de leurs insignes militaires, et chasser de 
Rome. — 11 s'adjoint à l'empire Albinus, praticien et 
sénateur, gouverneur de Bretagne, dont il craint Tar^ 
mée. — Rassuré de ce côté, il quitte Rome, et va com- 
battre Niger en Asie 47 à 95 

UVRE TROISIÈME. 

Trouble 'do Niger aux nouvelles reçues de Rome. — Il 
ferme les défilés du mont Taurus. —Bataille de Cyzique, 
gagnée par Sévère sur Ëmilien, lieutenant de Niger. — 
11 marche sur la Bitbynie. — Nicomédie lui ouvre ses 
portes. — Tyr et Laodicéo se soulèvent on sa faveur et 
sont reprises par Niger, qui en fait massacrer les habi- 
tants. —SÉVÈRE franchise mont Taurus et marche vers 
la Cilicie. — BataiHe d'Issus. — L'armée de Niger est dé- 
faiteettafHéeenpiôces.Nigerest tué dans un des faubourgs 
d'Antiocheparlescavaliers romains qui le poursuivent. — 
DivisionstfALBiNusetde Sévère. — Ce dernier fait décla- 
rer par son armée Albinus ennemi de Rome, et quitte l'A- 
sie , après avoir détruit Byzance, qui avait embrassé la 
cause de Niger. — Il marche contre Albinus, qui passe 
de la Bretagne dans les Gaules. -^ Iios deux armées se 

27 



TABLE A5ALYTIQDB. 3! 

D^AOcbes de Julien. — Il a acheté l'empire, mais ne 
peut le payer. — Mécontentement des prétoriens. — 
NiGED, gouverneur de Syrie, eat. proclamé empereur à 
Antiocbe. — Il s'y endort dans les Têtes et dans l€s plai- 
sirs. — Sëvëiib (Septime), goaiemeur do Pannonie, se 
déclare vengeur de Pertinax, se lait prodanor par son 
armée, marcbe triompbalemont sur Rome , est élu em- 
pereur par le sénat, qui décrète la mort de Julien. — 
lin tribun tue Julien. — Sévère, avant d'entrer dans 
Rome, attire dans un piège les prétoriens, meurtriers de 
Pertinax cilles fait entourer par ses troupes illyriennes, 
dépouiller de leurs insignes militaires, et cliasser de 
Rome. — 11 s'adjoint à l'empire Albimus, praticien et 
sénateur, gouvemeai de Rretagne, dont il cxaint l'ar- 
Diâe. — Rassuré de ce cAté, il quitte Rome, et va com- 
battre Niger en Asie 47 ft 



Otjublod'i NloBR iiux itouïelJes reçues do Rome — I 
» doftlijs du mont Taurus. — Bataille de Cjzique 
r Einilien, lieutenant de Niger. - 
I RitUS'nie. — Nicomédie lui oi 
it Laodicéo se soulèvent on sa Faveur et 
W. qui en fait massacrer les babi- 
ehiUcniontTaurus nt marche vers 
«dlMua. — L'arméedo Nieerestdé- 
^*IC8W4!»ltu«dfln3 undesfauhourgs 
" nrwMJuqiii lepoursuivunl. — 
If dernier fait déda- 
B.elquitlel'A- 
|f ait embrassé la 
■Ibus, qm passe 




Sik TABLE ANALYTIQUE. 

Pdgti. 

rencontrant. — BataUle de Lyon. — DéCaite d'Albinos.— 
Sévère enToie à Rome la tête du vaincu. — Guerres de 
Sévère en Asie. — Conquête de rArménie, de l'Arabie- 
Heureuse. — Triomphe inespéré sur les Partbes. — Retour 
à Rome. — Sèyère marie son fils Antonin à la fille de 
Plautien, chef des cohortes prétoriennes. — Conspiration 
de Plautien et sa mort. — Expédition de Bretagne. — 
Sévère meurt pendant cette guerre. — L*empire est 
transmis à ses deux fils, Aatonin et Géta 93 à 137 

LIVRB QUATRIÈME. 

Les restes de Sévère sont transportés à Rome par ses deux 
fils. — Il est mis au rang des dieux. —Cérémonie do 
Tapothéose. — Discorde des deux frères. — Complots 
mutuels. — Vaine intervention do leur mère Julie. — 
Préférence du peuple pour Géta, prince doux et modéré. 
— Passions violentes d* Antonin. — Projet de. partage 
de Tempire proposé par Antonin, repoussé par sa mère 
et les amis des deux princes. — Antonin (Caracàlla) 
égorge son frère, Taccuse faussement d*nne tentative de 
meurtre sur sa personne, dit quMl Ta tué en se défen- 
dant, se réfugie au camp des prétoriens, les gagne par 
ses largesses, est proclamé seul empereur. — Cruautés 
de ce prince. — Ses vengeances. — Une fille de Marc- 
Aurèle mise à mort. — Citoyens et sénateurs livrés au 
supplice. — Bourreaut envoyés dans les provinces pour 
tuer les généraux et gouverneurs signalés comme amis 
de Géta. — Vestales enterrées vivantes sur de fausses 
accusations. — Le peuple est massacré pendant les 
jeux du Cirque, pour s*étre moqué d'un conducteur de 
char, favori do l'empereur. — Expédition d'Antonin sur 
le Danube, en Macédoine, en Asie. — En Macédoine, il 
imite Alexandre. — A Pergame, en Asie, il imite 



TABLE ANALYTIQUE*' 315 

Pages. 

Achille, et se fait un Patrocle de Festus, son affranchi. 

— Afin de pousser jusqu'à bout rimitation, et d*ayoir 
occasion d'enterrer splendidement le nouveau Patrocle, 
il Tempoisonne, dit-on. — Il foit massacrer les habitants 
d'Alexandrie, au milieu d'une fête, pour se venger de 
quelques épigrammes. — Les Parthes surpris et vaincus, 
au mépris des traités. «— Conspiration de Macrin. — 
Antonin Caracalla assassiné à Garrfaes, en Mésopotamie. 

— Macrin est élu empereur. — Il foit alliance 
avec Artaban, roi des Partbes , après une bataille san- 
glante, et marche sur Antioche avec l'armée ro* 
maine » 137 à 17 1 

UVRE CINQUIÈMB. 

Macrin écrit au sénat. — Le sénat confirme son avène- 
ment. — Joie du peuple.*— Macrin prolonge son 
séjour à Antioche au milieu des plaisirs. — Il encourt la 
haine et le mépris des soldats. — Moesa, bcUe-somr de 
Septime-Sévère. ^ Ses filles, Soémis et Mammée;ses 
petits-fils, Bassien et Alexien. — Bassien, prêtre du so- 
leil. — Une sédition éclate dans l'armée de Macrin. D 
quitte Antioche, pour la combattre avec les troupes res- 
tées fidèles. — Bataille entre les deux armées, aux fron- 
tière de la Phénicie et de la Syrie. — Défaite de Ma- 
crin. Il fuit, et est égorgé à Chalcédoine, en Bithynie. — 
Bassien lui succède sous le nom d' Antonin ( Héubaga- 
bale). — Il quitte la Syrie pour se rendre à Home. — 
Ses débauches, ses folies, ses insultes à la religion ro- 
maine. — Il institue le culte du Soleil, et le célèbre avec 
pompe, en forçant le sénat et l'ordre des chevaliers d'as- 
sister aux fêtes de oe nouveau culte. — Agé de seize 
ans à peine, il adopte pour fils, à l'instigation de Mcesa, 
son aï«ule, aoo cousin-germain Alexien, et, le désigne 



316 TABLE ANALYTIQUE. 

César. •» U répudie une première femme, de race patri- 
cienne. — Il faitsortir une vestale du temple, répouso,et 
la renvoie à son tour. — Il épouse en troisièmes noces une 
femme issue du sang de Commode. — Il cberche ensuite 
une épouse à son dieu, et le marie à la statue de Mi- 
nerve. — Il rompt cette dernière union, et fiait amener 
de Carthage à Rome la statue d'Uranie (la Lune 
chez las Africains), afin de marier la Lune au Soleil. — 
Il a soin de faire apporter en dot à Uranie tout Tor que 
renfermait son temple à Carthage. — Il confie aux mi- 
mes et aux comédiens les premières charges de TÉtat, 
et met un batolear à la tête des troupes. — Il devient à 
son tour Texécration de Tarmée. — Les soldats le 
tuent, ainsi que sa mère Soémis, et font empereur à sa 
place Alexien, qui prend le nom d* Alexandre. . . 171 à 197 

LIVAB SIXIÈME. 

Alexandre (SévÈR-B) règne avec modération. — Sa dou- 
ceur, sa répugnance à verser le sang. — Son aïeule 
Moesaet sa mère Maounée le dirigent. *- Mort deMcesa. 

— On lui rehd les honneurs dus à une impératrice. — 
L'empereur s'adjoint des conseillers choisis dans le sé- 
nat. — Il efiace les souillures du précédent règne, remet 
en honneur la religion et b justice. — Trop grande fiai- 
blesse de ce prince. — Sa mère Mammée prend sur lui 
un funeste empire. — Il épouse une femme de race pa- 
tricienne^ puis la répudie par les conseils de sa mère. 

— Avarice, violences et cruautés do cette princesse. — 
Artaxerce, roi de Perse, après avoir enlevé aux Pkrthes 
Tempire d'Orient, franchit tout à coup les frontières 
romaines. — Il repousse les offres de paix. — Alexan- 
dre se décide à la guerre avec regret; il quitte Rome 
avec douleur. — Guerre malheureuse contre les Perses. 



TABLE ANALYTIQUE. 317 

— Fautes d*Alexaiidre. — Son manque d*énergie, son 
indécision. — U laisse surprmdre son principal corps 
d*année. — Une grande armée romaine est détruite. 

— Retraite désastreuse à Antiocbe. — Alexandre est 
rappelé en Europe par rinvaston des Germains, qui ont 
franchi lo Rhin et le Danube, r- Guerre de Germanie. 

— Impétuosité et élan des troupes maures, auxiliaires 
des Romains. — Résistance opiniâtre des Germains. — 
Alexandre n*est guère plus heureux qu*en Asie , et il 
veut traiter de la paix. — Mécontentement des soldats ; 
sédition et révolte dans l'armée. — Elle nomme empe- 
reur un de ses che&, Maximin. — Alexandre, aban- 
donné même de sa garde particulière, tombe, ainsi 
que sa mère Mammée, sous les coups d*uh tribun et de 
quelques centurions 197 à 213 

LIVRR SEPTIÈME. 

Maximum, Thraoe de naissance, et^de la plus basse origine, 
use du pouvoir avec la violence la plus tyrannique. — 
Conjurations de Magnus, de Quartinus, et révolte des 
archers Osroéniens. *- Cruautés de Maximin. — Il pour- 
suit avec vigueur la guerre contre les Germains. — I) 
ravage leur pajrs, les surprend dans leurs marais et les 
taille en pièces. — Son séjour en Panncmie. — II y 
gouverne l'empire, qu'il couvre do deuil et de sang. — 
Ses exactions, ses rapines ; pillage des temples. — U 
condamne au supplice les meilleurs citoyens. — Rome 
souffre en silence; mais la Libye se soulève. — Ré- 
volte à Carthage. — Goudibn, proconsul d'Afrique, y est ' 
proclamé empereur à l'âge de quatre-vingts ans. — 
Yitalien, préfet du prétoire à Rome, est poignardé. — 
Soulèvement de Rome. — Gordien reconnu empereur 
par le sénat. — Le sénat envoie des émissaires dans Ws 

27. 



318 TABLE ANALYTIQUE. 

provinocs ; Gordien y est acclamé. — Capellien, gouver- 
neur de Nuniidie, prend parti pour Maiimin» et mar- 
che sur Carthago avec une puissante armée de soldats 
romains et de Numides auxiliaires, — Gordien, épou- 
vanté, se tue. — Les Carthaginois cachent sa mort et 
le remplacent par son Gis, quMls mettent à leur tête. — 
DéDoite des Carthaginois, et mort du jeune Goruibn. — 
Maximin quitte la Pannonie, et se dirige vers Rome 
avec son armée. — Maximb et Balbin y sont élus em- 
pereoTB, et un petit-fils de Gordien proclamé César. — 
Les sénateurs Gallicanus et Mécènes. — Ils provoquent 
à Rome la guerre civile, en poignardant, aux portes du 
sénat, des vétérans inoffcnsifs. — Gallicanus ouvre le 
quartier des gladiateurs, leur fait prendre les armes et 
ae met à leur tête. — Le peuple et les gladiateurs, d*une 
part, les soldats, de Tautrc, sont aux prises. — Incen- 
die et carnage à Rome. — Maximin presse sa mar- 
che 223 à 201 

LIVRE HUITIÈME. 

If AXiMM passe les Alpes et met le siège devant Aquilée. 
— Vigoureuse résistance do cette ville, qui a pris parti, 
comme toute Tltalie, pour Maxime et Balbin. — Cris- 
pinuB et Mènéphile, personnages consulaires, défen- 
seuTB d'Aquilèe. — Maximin s*cn prend à ses généraux 
du peu de sucà's du siège. — Ses barbaries excitent 
rindignation do l'armée. — Révolte dans son camp. — 
Il est égorgé par ses soldats qui le tuent, ainsi que son 
fils, nommé par lui César. — La tétc de Maximin et 
ceilû de son fils sont envoyées à Rome. — Les cavaliers 
chargés do les porter rencontrent à Ravcnne rempereur 
Maxime, qui rassemblait des forces contre Maximin. — 
Majûme entre à Aquilée ; il est reçu aveg eotbouoigme 



tABLE ANALTTIQUE. 319 

par les babilanto. — Sa rentrée triompbaJe à Rome, 
ayant b ses c6tés Bii^n et te jeune César Gordien. — 
Gouvernement sage et modéré des deux cmpurcurs. — 
La jalousie les divise. — Les soldats se soulèvent con- 
tre ceux qu'ils ippallcnt •■ le* Empcmn du làtat a ; 
ils les tuent et traînent leurs cadavree dans Rome. — 
Le jeune GoBDin (Gou>iEiiiii)estisoclaméempeTeiiTà 
13 ans 101 à 187 

Notes. 3S9 à 30» 



A TlILE AKALTTIQEI. 



4!^ 




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